NATIONALE ET SPECIALE
25 novembre 1888.
Messieurs,
Ma première parole, en ouvrant cette séance solennelle, doit être un remerciement au Ministre qui a bien voulu me charger de le représenter au milieu de vous. La présidence de votre distribution des prix est un honneur que beaucoup de ses devanciers se réservaient à eux-mêmes ; en me la confiant, M. Edouard Lockroy me donnait une marque d'estime particulière. Vous savez quelle sympathie il professe de longue date pour l'art français : il l'attestait naguère en des termes dont vous n'avez pas perdu le souvenir; aussi n'a-t-il pas cru nécessaire d'en renouveler l'assurance à si court intervalle. Mais il
a pensé que celui de ses collaborateurs auquel il a fait l'honneur de le placer à votre tête, saisirait avec plaisir cette occasion de vous exprimer ses propres sentiments.
Ces sentiments, Messieurs, sont une grande estime pour l'enseignement que distribue cette école et le ferme désir de travailler avec vous pour maintenir la tradition dont elle est gardienne. En effet, l'art de notre époque doit à cette tradition un éclat et une vitalité sur lesquels, bien voisins du terme où le siècle va finir, nous pouvons dès maintenant porter un jugement impartial et fier.
Ne croyez pas qu'en parlant de la sorte, je reprenne pour mon compte l'expression obligatoire de l'optimisme officiel. J'exprime une conviction sincère et je crois remplir un devoir trop négligé de nos jours. Pendant une longue période de satisfaction personnelle, nous nous accordions l'éloge d'une main trop libérale; puis la phase du mécontentement était venue et nous nous étions mis à nous dénigrer avec une complaisance qui ne laissait rien à faire pour nos ennemis et nos rivaux. Il serait temps dé mettre fin à ce second excès né du premier et de voir les choses telles qu'elles sont, sans fade complaisance ni parti pris de sévérité. Voilà bientôt cent ans que la société française a changé ses conditions d'existence et ouvert une nouvelle ère historique ; encore quelques mois et nous allons montrer au monde le résultat de nos efforts. Il importe à notre honneur de ne plus nous
amuser à ces plaisanteries de plume ou de parole, où nous ne voyions que jeux d'esprit et qui, en réalité, tournaient au détriment de notre bonne réputation et du respect de nous-même. Les peuples ont besoin de s'estimer, et, plus que jamais, il importe de ne pas amoindrir notre confiance dans les destinées de la patrie.
Cela est vrai dans toutes les manifestations de la vie nationale; cela est surtout vrai dans le domaine artistique. Pour l'enseignement des Beaux-Arts, en particulier, si l'on compare ce qu'il était il y a cent ans à ce qu'il est aujourd'hui, on constate de grands progrès et on trouve qu'à ce point de vue la nouvelle France est très supérieure à l'ancienne. Je ne parle pas seulement de votre école : je parle de l'enseignement à tous les degrés. Depuis dix-huit ans surtout, que d'efforts et que de résultats! Aujourd'hui, par toute la France, de l'école primaire au lycée, de l'humble commune à la grande ville, partout le goût de l'art est suscité, guidé et satisfait, partout les écoles et les musées se peuplent. Dès qu'au lendemain de l'année terrible la nation voulut panser ses blessures et réparer ses forces, tous les amis de l'art, ceux qui produisent et ceux qui enseignent, ceux qui écrivent et ceux qui administrent, tous se mirent à l'œuvre, et on jugera l'an prochain du résultat de leurs travaux, poursuivis avec une suite vraiment admirable. Et puisque je constate ces résultats, vous me reprocheriez de ne pas citer un nom qui restera inséparable
de ce grand travail, celui de l'éminent artiste qui fut un de mes prédécesseurs à la direction des Beaux-Arts et l'un des chefs de cette école : le nom de M. Eugène Guillaume.
On nous dira que l'art français n'avait pas attendu pour naître que l'État se fût chargé de l'enseigner. Sans doute. En même temps que le goût des armes et de la parole, suivant le mot du vieux Caton, nos pères avaient reçu le don de représenter la nature par le contour et la couleur ; il y eut un art français dès qu'il y eut une France. Il importe même de le rappeler à ceux qui font de nous les élèves éternels de l'étranger, les continuateurs dociles de la tradition grecque et romaine. Mais il faut bien reconnaître que notre épanouissement artistique date surtout de la Renaissance, lorsque, les yeux éblouis des merveilles italiennes, nos gentilshommes repassèrent les Alpes avec un goût plus exigeant. Dès lors, l'État s'inquiétait de protéger l'art; bientôt il le faisait enseigner en son nom; il absorbait peu à peu l'ancien apprentissage artistique. Lorsque la Révolution vint transformer la France, elle ne renonça pas à cette tradition : elle la fortifia, au contraire, en la complétant; elle nous légua le type du système d'enseignement que nous appliquons encore. Tous nos grands établissements artistiques ont été créés ou préparés par elle avec une conception plus démocratique et plus large que celle des rois, mais inspirée toujours par une même idée du rôle de l'État en matière d'art.
Avons-nous tort d'appliquer cette idée? Je crois pour ma part que son abandon serait pour l'art français une cause de prompte décadence.
En effet, Messieurs, l'art ne résulte pas chez nous, comme chez d'autres peuples, de l'influence nécessaire du sol, du climat et de la race. Il lui faut la culture, il lui faut une attention continuelle pour empêcher que les germes du génie ou du talent, disséminés çà et là, restent stériles et sèchent sur un terrain mal préparé. Nous sommes artistes de nature, à la condition d'être avertis sur le démon caché que nous portons en nous. Qu'il s'agisse de notre main, de notre œil, de notre oreille, il nous faut l'éducation. Nos facultés une fois éveillées, l'élan une fois donné, nous allons aussi loin, et plus loin que nos initiateurs : nous devenons maîtres à notre tour. C'est pour cela que jamais, chez nous, le dépositaire du patrimoine national, cet être abstrait et durable qui est l'État, ne s'est désintéressé de l'art; pour cela que tous nos gouvernements ont mis en action la fameuse métaphore de Lucrèce : ils ont reçu et transmis le flambeau sacré de génération en génération, le préservant, l'activant, lui donnant aliment et matière. Que de fois, sans cette tutelle, la vive lumière qu'il jette encore se fût éteinte ou obscurcie !
Prétendre qu'une éducation indépendante eût rendu l'art français plus original et plus souple, ce n'est pas seulement le méconnaître, c'est encore le calomnier. Une exposition rétrospective va s'ouvrir au ier mai
prochain; elle montrera dans son ensemble notre développement artistique. L'on pourra voir alors si notre race ne s'est pas exprimée tout entière, avec toutes ses facultés, dans le domaine de l'art plastique ; si nous n'avons point parcouru toute la gamme des sentiments et des passions; si une seule des émotions que le spectacle de la nature et de la vie fait naître dans l'âme de l'artiste n'a pas trouvé chez nous ses interprètes immortels. Le génie de la France s'y montrera donc complet, avec son culte de l'antiquité et sa franchise gauloise, son instinct de création héroïque et son goût d'observation familière, son besoin d'ordre et de liberté, sa mesure et son ampleur, son élégance et sa force; qualités contradictoires, semble-t-il, mais qui se fondent chez nous en un ensemble plein d'harmonie. On sera forcé de reconnaître que toutes les influences qui ont soufflé sur lui des quatre coins de l'horizon, de Rome et d'Athènes, des Flandres et d'Espagne, n'ont servi qu'à favoriser son indépendance et son originalité.
Ce spectacle sera la réponse au reproche dont Faction de l'État français en matière d'art est encore le texte. On vous déclare inutiles, vous, messieurs, qui enseignez au nom de l'État et qui le représentez officiellement dans ses corps savants et ses conseils; on nous déclare nuisibles, nous à qui il confie la direction de son enseignement, le développement de ses musées et la décoration de ses édifices. Écoutons ces reproches avec philosophie et n'en soyons pas
troublés clans l'accomplissement de notre tâche respective. Si l'État se désintéressait de l'enseignement et de la protection artistique, il n'y aurait pas assez d'indignation ou d'ironie contre son indifférence béotienne. Mieux vaut, je crois, encourir le premier reproche que le second.
J'estime donc, Messieurs, qu'à l'exemple de nos devanciers, nous pouvons remplir, avec la conscience que nous faisons œuvre utile, la double tâche que l'Etat nous confie. Je n'ai pas à vous rappeler vos devoirs à ce sujet, mais je sais quels sont les miens, et je les résumerai en deux mots : l'impartialité et la sympathie.
Par l'impartialité, le représentant de l'État s'élève au-dessus des querelles d'écoles, des rivalités égoïstes, des partis pris individuels. Il n'est sensible qu'au talent; il s'efforce de le distinguer et de le consacrer partout où il le rencontre. C'est le droit, c'est le devoir de l'artiste d'être exclusif, de réaliser sa conception propre de la nature et de la vie, d'opposer système à système, de former des disciples et de recruter des partisans. Mais celui qui s'occupe d'art au nom de l'État, c'est-à-dire au nom de tous, s'il se permettait de batailler pour des préférences personnelles , celui-là deviendrait le plus dangereux des sectaires; il abuserait du pouvoir qui lui est confié. Spectateur attentif des querelles qui s'agitent autour de lui, il essayera donc de dégager, au profit de tous, la part de vérité que peuvent contenir les manifestes de
guerre; il constatera la victoire, qui finit toujours, là comme ailleurs, par appartenir au plus brave et au fort.
Mais surtout, Messieurs, il aimera ce que vous aimez vous-mêmes ; il nourrira dans son âme ce culte du beau et du vrai, ce respect de la nature, sans lesquels il n'y a ni vrais serviteurs, ni vrais amis de l'art. Il devra comprendre tout ce que vous mettez de générosité et de courage dans vos luttes et dans vos œuvres; il réparera, autant que possible, ces cruelles injustices nées de l'aveugle fatalité des choses et de l'insuffisante éducation artistique du public, qui conduisent à la pauvreté et à la souffrance un trop grand nombre d'entre vous, et des plus méritants. Si la tutelle de l'Etat, en matière d'art, avait besoin d'être justifiée, ne serait-ce point-là un argument décisif? On est bien obligé de reconnaître qu'il soulage nombre d'infortunes; que, sans lui, le talent aurait parfois reculé devant les exigences de la vie matérielle; que la rude main de la destinée eût saisi à la gorge et impitoyablement étouffé bien des jeunes espérances auxquelles il a donné l'essor; enfin que, par lui, nombre de vieillesses, succédant à des existences de labeur sans profit ou de luttes sans gloire, mais embellies par le culte de l'art, ont pu finir d'une manière décente à l'abri des derniers besoins.
Puisque j'ai parlé de mes devoirs, Messieurs, laissezmoi revenir à l'objet immédiat de cette cérémonie et rappeler, en finissant, plusieurs événements de votre
existence scolaire que je ne saurais passer sous silence.
Vous avez perdu cette année deux de vos maîtres, MM. Durand-Glaye et Gustave Boulanger. Le premier donnait ici un enseignement net et solide, débarrassé de tout étalage scientifique, comme il convient pour des artistes, mais, par cela seul que la science la plus pure l'inspirait, parfaitement approprié à son but, qui était de mettre la science au service de l'art. Il a été remplacé par M. Marcel Lambert, un des plus brillants élèves de l'école et qui, devenu maître à son tour, a dignement marqué sa place parmi ses maîtres d'hier.
J'ai pu dire sur la tombe de Gustave Boulanger quelle haute idée de l'art l'inspirait et comment il la réalisait. Ici je dois surtout rappeler ce que fut le professeur. Boulanger avait non seulement le goût, mais la passion de l'enseignement. Il se donnait tout entier à ses élèves avec une expansion, un dévouement, une bonne grâce, dont vous garderez longtemps le souvenir; il remplissait son rôle avec un courage qui forçait l'estime et imposait le respect à ceux-là mêmes qui étaient les plus hostiles à ses idées. Je relisais naguère le manifeste qu'il adressait à vos aînés, jeunes gens, et qui souleva de si ardentes polémiques. Aujourd'hui que l'on peut examiner sans colère ces pages batailleuses, on est bien forcé de reconnaître que, presque partout, le maître avait raison et qu'il formulait, avec l'impatience d'un esprit
juste excité par les exagérations tranchantes du paradoxe, les principes essentiels de tout enseignement. Je ne crains pas de dire que c'est là un titre d'honneur pour sa mémoire et qu'après lui avoir valu de son vivant les plus vives attaques, après sa mort elles portent témoignage pour lui.
Vous connaissez le nom du successeur donné à Gustave Boulanger. C'est celui d'un grand artiste qui vous appartenait déjà. En confiant à M. Léon Bonnat la direction d'un atelier, le ministre s'empressait de ratifier la présentation du conseil supérieur de l'école et allait au-devant de vos désirs. Peintre et professeur, M. Bonnat est de ceux qui honorent l'art et l'enseignement; vous apprendrez avec lui ce qu'il faut de sincérité et de force pour lutter avec la nature; il vous montrera ce qu'un tempérament courageux et loyal peut mettre de lui-même dans une œuvre d'art et comment, sans autre souci que celui de la vérité, la droiture de l'homme se devine à travers le talent de l'artiste.
Avec de tels maîtres, jeunes gens, comment ne parviendriez-vous pas à vous rendre clignes d'eux? Le talent ne manque pas parmi vous et l'on respire dans cette maison une généreuse fièvre de travail et de vaillance. J'écoutais il y a quelques jours le rapport que votre directeur adressait au ministre sur vos études ; il rendait justice à vos efforts et je me plais à rappeler ses éloges.
La seule chose qu'il ait oubliée, c'est de se rendre
justice à lui-même. Il aime grandement cette école; il s'inquiète toujours d'en rendre l'organisation plus forte et l'enseignement plus complet; il vous sert d'exemple par son illustration. Enfin, la manière dont il exerce son autorité vous la fait aimer, chose difficile et rare. Il arrivait cette année au terme de son mandat; vous avez appris avec plaisir que ce mandat était renouvelé. Pour ma part, je me félicite de trouver la direction de notre première école artistique entre ces mains délicates et fermes, et j'assure M. Paul Dubois qu'il ne saurait avoir d'auxiliaire plus dévoué que moi-même pour maintenir ou accroître la prospérité de cette illustre Maison.