‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 3 sur 42 · NATIONALE ET SPECIALE · texte numérisé non relu

NATIONALE ET SPECIALE

22 décembre 1890.

Messieurs,

Vous entendiez l'année dernière, à pareille date et à cette même place, un maître de notre école de sculpture, un esthéticien de haute doctrine, M. Eugène Guillaume, vous parler de l'art et de son but avec la double autorité de l'artiste qui fait excellemment ce dont il parle et du critique qui peut trouver dans ses propres œuvres la démonstration de ses théories. Vous n'avez pas oublié ces conseils, et, si je les rappelle, c'est pour remercier réminent orateur des nouveaux services qu'il va nous rendre : l'auteur des Gracques et du Mariage romain, l'ancien directeur de l'École et de l'administration des Beaux-

Arts, a accepté, sur la désignation de ses confrères, ratifiée avec empressement par le ministre, la direction de l'Académie de France à Rome. Il aura donc secondé l'action de l'Etat, en matière d'art, de toutes les manières dont cette action peut s'exercer.

L'Académie de France, Messieurs, estle but suprême de vos ambitions et le dernier terme de notre enseignement artistique. Elle ne s'ouvre qu'à une élite; elle se justifie d'une manière éclatante par les talents qui en ont brigué l'accès et qui ont achevé de s'y former; plus que deux fois séculaire, elle est une des rares institutions de l'ancienne France qui aient survécu à tant de changements; elle compte dans nos motifs de fierté nationale et dans notre renom à l'étranger. Les attaques ne lui ont pas manqué, cependant, et lui manquent à cette heure moins que jamais : c'est la rançon inévitable de sa gloire. Elle doit continuer à se défendre par le bien qu'elle produit; quant à l'Etat, il s'efforce de raffermir cette vieille et noble maison en l'ouvrant aux idées modernes et en désarmant, autant qu'il est en son pouvoir, les critiques dirigées contre elle. Au moment où l'un de ceux qui lui ont fait le plus d'honneur, comme pensionnaire et comme chef, M. Ernest Hébert, la quittait après l'accomplissement de trois périodes directoriales, l'administration des Beaux-Arts devait donc rechercher, d'accord avec l'Institut, quelles améliorations pourraient être introduites dans son règlement d'études.

En effet, tous ceux qui s'intéressent à elle s'accor-

dent pour le constater, il y a quelque chose à faire dans ce sens. Les pensionnaires de l'Académie n'ont plus, au même degré, la confiance et l'ardeur qui animaient leurs devanciers; leurs envois dénotent une incertitude de doctrine et parfois une faiblesse d'exécution qu'on leur reproche sévèrement, mais dont ils ne sont qu'à moitié coupables. Ces jeunes artistes traversent, comme l'art lui-même, une période de tâtonnements. Formés, depuis la Renaissance, par la tradition grecque et romaine, nous avons vécu longtemps dans le culte du passé, et nos chefs-d'œuvre sont longtemps sortis des idées et des thèmes qui avaient provoqué déjà ceux de l'antiquité. Aujourd'hui, la religion classique n'excite plus la même foi; elle a des sceptiques; elle a des négateurs. Enveloppés par la vie contemporaine et pénétrés de son esprit, beaucoup d'entre nous seraient portés à sacrifier le passé à un sentiment trop vif du présent. Ils déclarent que l'art, c'est avant tout l'observation directe de la réalité prochaine et que l'imitation tue l'originalité; ils s'efforcent de l'arracher à ses anciennes écoles, tandis que les défenseurs de la tradition la maintiennent avec énergie. Ces querelles vous troublent, Messieurs ; vous vous demandez avec inquiétude où est la vérité, et vous la cherchez tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, retenus par une éducation qui a fait ses preuves et entraînés par le penchant naturel de la jeunesse vers tout ce qui est jeune et hardi comme elle.

Comme toujours, la vérité se trouve entre ces extrêmes. Rompre avec le passé, ce serait renier nos pères et déchirer nos titres; ce serait commettre une des plus grandes fautes que puissent provoquer l'ignorance, l'infatuation et l'ingratitude. Le sens de la tradition et le respect de l'histoire sont la noblesse de l'humanité et la cause première du progrès. Mais, pour valoir nos pères, il ne faut pas se reposer sur ce qu'ils nous ont transmis et s'arrêter au point du chemin où ils ont poussé leur marche; il faut créer à notre tour et faire nous-mêmes de l'histoire. Ils ont été grands en étant eux-mêmes, c'est-à-dire en différant de ceux qui les avaient précédés ; ils ont satisfait des besoins et des aspirations inconnus de leurs devanciers; étudions-les, respectons-les, mais soyons à notre tour les fils sincères de notre pays et de notre temps.

Eh bien, Messieurs, il est certain que la vie s'est élargie depuis deux siècles, que bien des choses sont mortes et que d'autres sont nées, que des idées nouvelles mènent le monde et distribuent les rangs. L'honneur de notre siècle à nous, c'est l'amour énergique de la vérité, de la justice, de la liberté. S'il y a toujours des genres, les vieilles hiérarchies ont disparu; l'art n'admet pas plus de privilèges que la société n'admet de castes. Depuis Millet, Corot et Barye, une prétendue noblesse des êtres et des choses ne mesure plus la dignité de l'œuvre d'art à celle du sujet : il y a autant de majesté dans un paysan, de

poésie dans une solitude naturelle, de beauté dans un animal qu'il pouvait y en avoir chez les seigneurs, dans les parcs et dans les salons d'autrefois. Ces êtres que La Bruyère représentait avec un si poignant mélange de colère et de pitié, ces paysans que ne voyait pas Le Brun, cette nature sauvage que dédaignait Poussin, nous les étudions avec un sentiment de fraternité d'où naissent la sympathie et l'admiration.

Au milieu de nos angoisses , nous leur demandons le secret de leur tranquillité sereine et nous calmons nos souffrances en nous rapprochant d'eux. Nous croyons que notre vie privée et les scènes de nos rues sont aussi attachantes et aussi grandioses que la vie antique et les révolutions d'autrefois; nous croyons que l'art et l'histoire courent les rues aujourd'hui comme jadis, qu'ils sont partout autour de nous, et, au moment où notre siècle finit, nous redoublons d'efforts pour donner au siècle de demain la preuve que, nous aussi, nous avons fait notre œuvre indépendante, que nous avons réalisé les idées nouvelles lancées dans le monde par la Révolution française et que nous avons appliqué sa devise, dans l'art comme dans les mœurs et les institutions.

Voilà pourquoi, Messieurs, le ministre des Beaux- Arts s'est demandé s'il n'y avait rien à changer dans le système d'études qui régit l'Académie de France, si l'équilibre nécessaire entre le souci du présent et le sens du passé s'y trouvait bien établi, s'il n'était

pas nécessaire d'élargir le cercle d'observation où travaillent vos camarades.

Son premier soin a été de consulter l'Académie des Beaux-Arts : il l'a fait en toute franchise; elle a répondu en toute sincérité. La première phase de l'enquête est ainsi terminée. Il nous reste à la poursuivre, et nous le ferons avec le souci de tous les besoins, comme le respect de tous les droits, ceux de la tradition et ceux de la vie moderne, avec une respectueuse déférence pour l'Académie, comme aussi avec le sentiment du droit et du devoir suprêmes qui appartiennent à l'Etat.

De cette manière, Messieurs, nous espérons rester fidèles à notre rôle, celui que j'ai déjà essayé de définir devant vous. L'Etat, vous disais-je, il y a deux ans, ne patronne aucun système et n'adopte aucune école; partout, il est en dehors et au-dessus des partis, qui ne sont qu'une part de la France, tandis qu'il est la France elle-même. Dans votre domaine, il subordonne les systèmes artistiques à l'intérêt général de l'art; il s'efforce de voir le talent partout où il se trouve; il s'inquiète peu des théories pour s'attacher aux œuvres. C'est vraiment faire preuve d'injustice ou d'ignorance que d'attaquer encore l'art officiel; c'est surtout prendre une peine inutile, car c'est combattre une chimère. Quant à l'enseignement de l'Etat, je crois pouvoir dire qu'à aucune époque il ne fut plus libre, plus large et plus dégagé de tout système exclusif. Parmi vos maîtres, je vois représentés toutes les

écoles et tous les genres; vous pouvez écouter tour à tour les maîtres de l'idéal et ceux de la réalité; dans les œuvres qu'ils ont signées, je vois que le sens de l'histoire et celui de la vie réelle s'affirment avec un même éclat; âge héroïque de l'humanité, grandes scènes de l'antiquité grecque et latine, sentiment religieux, civilisations de Venise et de Florence, grandeur ou charme de l'ancienne France, aspects de la vie contemporaine, épreuves récentes de la patrie, ils ont parcouru tout le cycle de la création artistique. Chacun d'eux enseigne avec sa nature et son talent; mais tous ont un caractère commun, l'amour et le respect de l'art; chacun d'eux vous donne le double exemple de l'indépendance et de la sincérité.

Aussi, Messieurs, pouvons-nous écouter sans trop d'émotion les reproches divers adressés à tous ceux qui étudient ou servent l'art, au nom de l'Etat ou par ses soins. C'est un travers de notre esprit national, qui est charmant, mais qui, par cela même, n'est pas parfait. Nous passons notre temps à nous exalter et à nous dénigrer tour à tour, avec une égale complaisance. Nous ne savons pas toujours très bien ce que nous voulons, mais nous le voulons toujours avec fureur et nous appliquons volontiers à nos adversaires ce syllogisme incomplet : Tu ne penses pas comme moi, donc tu es un scélérat. Au demeurant, à travers ces critiques contradictoires, le progrès accomplit son œuvre patiente; ce qui mérite de durer dure et ce qui doit disparaître disparaît, car il y a quelque

chose de plus fort que tout, pour affermir ou ruiner les institutions : c'est la force des choses. Or, c'est d'elle qu'est née votre école, fondée dès que l'État eut pris conscience de son rôle, comme aussi l'art nouveau de son existence, développée patiemment, modifiée souvent, mais, je le crois, toujours améliorée. Aussi tous ceux qui lui appartiennent ou se rattachent à elle, qu'ils enseignent ou qu'ils dirigent, ont-ils la conscience de faire œuvre utile.

Entre autres questions agitées à votre sujet, celle des ateliers était revenue dans ces derniers temps avec plus d'ardeur que jamais. Vous n'étiez pas tout à fait étrangers au bruit qui se faisait autour d'eux; quelques faits regrettables s'y étaient produits, et l'on eri prenait texte ou prétexte pour demander leur suppression. Les faits dont je parle n'ont pas duré; vous avez trop le sentiment de la justice pour n'avoir pas compris très vite que l'opinion publique avait raison de réclamer contre certaines façons d'agir; j'ai donc la conviction qu'elles ne se reproduiront pas. Ce qui était plus sérieux, c'était, non pas le reproche d'art officiel et conventionnel qui leur était adressé : j'y répondais par avance tout à l'heure et, dès qu'on le serre d'un peu près, il s'évanouit, par la seule nomenclature de ceux qui ont enseigné ou étudié dans ces ateliers et qui, maîtres et élèves, sont l'honneur de cet art libre et varié qui est l'art contemporain; c'était le système très digne d'examen que formulaient plusieurs de ceux qui vous portent l'intérêt le plus

éclairé. L'École des Beaux-Arts doit-elle se borner à enseigner les éléments de l'art du dessin et offrir aux artistes apprentis comme un champ clos où ils viennent se mesurer, se juger par comparaison et faire constater leurs efforts? Doit-elle, au contraire, être une école complète d'enseignement supérieur de l'art, gratuitement ouverte à l'étude pratique comme à celle de la théorie?

C'est en ces termes que la question devait se poser, et s'est posée, en effet, devant le Conseil supérieur de l'Ecole. Avec quelle conscience, quelle hauteur de vues, quelle force d'arguments de part et d'autre elle a été examinée, c'est ce que je puis dire, ayant eu l'honneur d'assister à ces débats avec une impartialité et une réserve qui étaient un devoir pour les représentants de l'administration. Elle a été résolue dans le sens du maintien des ateliers. Leur existence se justifie, a déclaré le conseil, par leur histoire, les services qu'ils ont rendus, la liberté de leur enseignement, le caractère complet que l'organisation de i863 a voulu donner à l'Ecole, et aussi par la nécessité, dans un pays démocratique comme le nôtre, de mettre l'enseignement gratuit de l'art à la portée de tous.

Il vous appartient, Messieurs, de donner à l'existence des ateliers toutes les garanties qu'elle peut recevoir, en évitant, dans l'avenir, de mêler des éléments aussi fâcheux qu'inutiles aux questions qu'ils soulèvent. La générosité de votre âge, et cet esprit de fraternité qui est une part de l'esprit artistique me

sont un garant que vous n'y manquerez pas. J'en ai un autre dans l'affection reconnaissante que vous porterez à vos maîtres. Ce n'est pas vous qui méconnaîtrez l'élévation de leur enseignement et leur dévouement passionné à vos intérêts. Je sais quels sont vos sentiments pour eux; ces sentiments sont votre honneur et le leur; je vous demande la permission d'en prendre ma part et de l'attester au nom de l'administration que j'ai l'honneur de représenter ici.

DISTRIBUTION DES PRIX

DU

CONSERVATOIRE NATIONAL

DE MUSIQUE ET DE DÉCLAMATION 3 août 1888.

Mesdemoiselles et Messieurs,

Entre tous les devoirs de ma charge, celui que je remplis aujourd'hui en venant vous distribuer vos récompenses est un des plus agréables dont je puisse m'acquitter. Lorsque le Ministre me fit l'honneur de me confier la direction des Beaux-Arts, il ne pouvait se dissimuler que j'avais beaucoup à y apprendre. Ici, mes études antérieures s'accordent avec mes nouveaux devoirs et j'éprouve un véritable plaisir à vous dire quel intérêt je porte de longue date à l'art que vous pratiquez.

Cet art est un de ceux qui rencontrent le plus de faveur dans notre pays. Nous nous piquons d'y

exceller, et, en s'occupant de vous, c'est une supériorité nationale que les pouvoirs publics s'efforcent de maintenir. Ailleurs, nous avons dû parfois nous mettre à l'école de l'étranger, et avant de devenir des maîtres, nous avons longtemps été des élèves. Au théâtre, l'étranger est notre tributaire; parfois même, nous aurions le droit de trouver qu'il nous emprunte un peu trop, car, faisant commerce de notre génie dramatique, il oublie la première loi du commerce, qui est de payer ce que l'on prend. Le jour où s'interromprait la tradition qui, dans notre pays, fait du théâtre une institution d'Etat, il y aurait une grave erreur à déplorer, un symptôme dangereux à constater. On se juge par certaines mesures, et une France dont les chefs ne craindraient pas de se déclarer indifférents à un art si français serait à plaindre. Soyez donc certains qu'ils ne s'inspireront jamais d'une économie barbare pour attenter au charme, à l'élégance, à la primauté de l'esprit français. Nous pouvons être à la fois des Athéniens et des Spartiates; nous ne serons jamais des Béotiens.

Constater l'importance nationale de votre art, Mesdemoiselles et Messieurs, c'est en même temps rappeler vos devoirs. Je suis sûr que vous ne les méconnaissez pas; mais, depuis qu'il y a des présidents de distribution de prix et qui parlent, c'est une obligation pour eux de distribuer des conseils, pour les lauréats de les écouter. Je me félicite de pouvoir donner aux miens la forme de l'éloge et d'y joindre juste assez de

réserves pour en relever la valeur, en vous montrant ma sincérité.

La critique s'occupe beaucoup du Conservatoire; si elle n'est pas toujours tendre pour lui, elle prouve par cela même l'intérêt qu'elle lui porte; lorsque cet intérêt se manifeste sous une forme un peu vive, vous devez encore vous en montrer reconnaissants. Je ne prétends pas que tout soit pour le mieux au Conservatoire; il y a des améliorations à chercher et je compte bien m'y employer avec les chefs et les conseils de cette maison. Mais il est quelquefois en butte à des reproches qui ne me semblent pas très fondés.

A entendre vos censeurs, l'enseignement du Conservatoire serait incomplet et étroit; il ne développerait point l'originalité; il la tuerait quand elle existe; il ne la ferait point naître quand elle n'existe pas.

Vraiment le premier de ces reproches a de quoi surprendre. Je ne sache pas de grande école qui ait autant de professeurs que celle-ci; il n'en est pas où l'on trouve des maîtres d'une notoriété plus éclatante dans l'art qu'ils pratiquent, tout en l'enseignant. Vous verrez du reste tout à l'heure que l'administration se préoccupe de fortifier encore cet enseignement.

Veut-on parler de la direction donnée à vos études? Certes, on n'enseigne pas ici tout l'art du comédien : une existence entière suffit à peine pour s'en rendre maître; on n'apprend pas à chacun de vous tous les opéras, tous les drames, toutes les comédies qu'il peut

être appelé à jouer; après trente ans de pratique directe de la scène, vous n'aurez pas abordé tous les rôles de votre emploi. Mais, par l'étude patiente et minutieuse de quelques parties de chefs-d'œuvre, vous vous préparez à les saisir dans leur entier. Rien de plus stérile, à mon sens, que des courses hâtives à travers le domaine de l'art; elles font passer l'élève à côté de beautés qu'il soupçonne à peine; elles n'éveillent ni son goût, ni sa curiosité; elles le lassent sans le former. Lorsque vous aurez bien compris et bien rendu une seule scène de Racine ou de Molière, lorsque vous serez maîtres d'une page de Mozart ou de Beethoven, vous aurez plus fait pour entrer en communion avec leur génie et les interpréter un jour dignement qu'en apprenant à la hâte des milliers de mots ou de notes. Ce qu'il est possible de faire pour vous habituer à l'étude complète des rôles, on le tente avec succès sur ce théâtre d'application dû à l'initiative d'un auxiliaire dévoué de la Comédie-Française. L'expérience perfectionnera cet essai.

Quant à l'originalité, laissez-moi vous dire qu'entre quinze et vingt ans tout ce que l'on peut briguer, c'est le titre de bon élève et que nulle école ne saurait davantage tuer le talent que le faire naître. Sur les bancs, on doit viser à un seul but, qui est d'apprendre la grammaire; j'entends par là les éléments nécessaires de toute langue, de toute science, de tout art, c'est-à-dire les règles qui constituent la correction. Sans elles, il peut y avoir du génie, exception sur

laquelle il est sage cle ne pas trop compter ; il n'y a pas de talent, chose plus commune, que le travail met à la portée de tous. Soyez d'abord des chanteurs, des comédiens, des musiciens instruits; vous aurez chance de devenir ensuite des artistes distingués.

C'est aussi une injustice que de vous reprocher l'imitation de vos maîtres. Dans tout art, l'apprentissage commence par l'imitation : l'enfant qui s'exerce inconsciemment à devenir un homme, imite des millions et des millions d'enfants, qui, tous, depuis que le monde est monde, ont fait un certain nombre de choses, toujours les mêmes. L'artiste qui débute doit repasser par le chemin que d'autres ont tracé avant lui. Voulût-il faire autrement, que la nature ne le permettrait pas. Lorsqu'il est parvenu au point où s'arrête l'expérience humaine, libre à lui de pousser plus loin et d'explorer les régions inconnues. Bien heureux même celui qui va jusqu'aux limites déjà fixées et grâce auquel la génération dont il est n'envie pas celle qui l'a précédée. Je me féliciterais de voir sortir de vos rangs seulement les égaux de Rachel et de Talma, en attendant mieux.

La première, la plus indispensable étude pour vous, est celle de l'art classique. Se tenant à égale distance des extrêmes, réalisant un idéal de proportion, d'équilibre et de mesure, plus préoccupé de dissimuler sa puissance que de l'accuser, de frapper juste que de frapper fort, c'est lui qui donne le mieux ces leçons de grammaire dont je parlais tout à l'heure. Il

est assez vaste pour que chacun y trouve son domaine, assez divers pour servir d'exercice à toutes les aptitudes, assez accessible ou assez élevé pour suffire à tous les degrés de talent naturel. Ecoutez donc les maîtres qui vous conseillent de lui demander l'éducation que lui seul peut donner. Certes, il faut être de son temps et ne pas trop résister à ce penchant qui nous porte à préférer dans l'art ce qui nous représente les hommes d'aujourd'hui. Mais, le plus sûr moyen d'être de son temps, c'est encore de comprendre le passé et d'en accepter la tradition. De combien d'écueils cela préserve! De quelles prétentions cela nous épargne le ridicule !

Entre toutes les qualités que donne la pratique de l'art classiqne, il en est une que je vous recommande particulièrement, c'est la diction. Je m'adresse aux artistes ryriques aussi bien qu'aux artistes dramatiques : il y a une diction du chant comme il y a une diction de la parole. Dans l'école classique, en effet, c'est à l'expression que l'art demande le plus. On a spirituellement défini les tragédies et les comédies du répertoire : « des conversations sous un lustre ». C'est qu'autrefois on attendait peu du mouvement et des moyens matériels. Les passions s'exprimaient par l'analyse morale et ne pouvaient employer que la parole. Il fallait donc, pour traduire le poète, tirer tout de lui et de soi-même, ne rien attendre du décorateur, du costumier ou du metteur en scène. Et comme le poète parlait simple et large, comme il

visait avant tout à la vérité, il fallait faire comme lui, c'est-à-dire s'élever à force d'art jusqu'à la nature. Le théâtre met aujourd'hui à la disposition de l'acteur des ressources et des procédés plus commodes. En attendant que vous les employiez vous-mêmes, pliezvous ici à la diction des chefs-d'œuvre. Si vous parvenez à vous en rendre maîtres, quelque direction que vous preniez plus tard, cette forte éducation vous donnera une supériorité dont le public ne manquera pas de subir l'effet. Vous entendrez dire parfois qu'un bon tailleur ou une habile couturière peuvent suppléer à une diction mal dégrossie; n'en croyez rien. Soyez assez fiers pour mettre ce que vous tirerez de vousmêmes avant les secours qui n'ont aucun prix artistique, puisqu'il suffit d'un peu d'argent pour les acheter. Il n'est pas de robe si merveilleuse qui vaille une intonation naturelle.

C'est en s'inspirant de cette pensée que l'administration vous offre cette année deux classes supplémentaires, qui seront occupées par deux professeurs de diction. Jusqu'à présent, ceux d'entre vous qui avaient succombé aux épreuves définitives du concours d'admission, pouvaient assister aux classes en qualité d'auditeurs muets ; ils regardaient les exercices d'autrui sans s'exercer eux-mêmes. Gymnastique bien insufisante. Dorénavant, ils formeront deux nouvelles classes qui les prépareront, avec plus de fruit, à une nouvelle épreuve. Le choix des professeurs auxquels ces classes sont confiées garantit

d'avance les effets de leur enseignement. Vous avez tous applaudi, à la Comédie-Française, la diction large et sûre de M. Silvain et vous savez quel enseignement justement apprécié M. Dupont-Vernon distribuait déjà. Artistes et lettrés, ces deux professeurs vous donneront la notion première des efforts par lesquels on devient un diseur.

L'Etat n'est pas le seul qui témoigne sa sympathie à l'art théâtral. De généreux particuliers attachent fréquemment leur nom à des libéralités en sa faveur. Lorsqu'elles n'ont pas spécialement le Conservatoire en vue, elles s'adressent à tous les artistes dont il est la pépinière. Vous connaissez la bienfaisance sans pareille qui assure au nom de Mme veuve Boucicaut une mention spéciale dans l'histoire de la philanthropie. L'Association des artistes dramatiques et celle des artistes musiciens figuraient dans son testament pour cent mille francs chacune. Il y a là de quoi soulager bien des misères; il y a surtout de quoi faire bénir longtemps un nom que désormais tous les artistes devront prononcer avec reconnaissance.

Je me garderai de manquer à la tradition pieuse qui consacre chaque année un souvenir à ceux que vous avez perdus. Moins que personne je puis oublier mon regretté prédécesseur, M. Castagnary. J'ai vu en reprenant les travaux interrompus par sa mort soudaine, quels projets il avait conçus, quelles idées fécondes il agitait, au moment où elle est venue le surprendre. Il ne cachait pas ses préférences pour les

arts plastiques; mais c'était un esprit trop libre et trop large pour transformer ses préférences en exclusions, et vous auriez certainement ressenti les effets de son bon vouloir.

On a déjà rendu justice au fondateur des concerts populaires, à Jules Pasdeloup. Mais il convient de rappeler encore tout ce que l'éducation musicale du public français doit à cet homme d'initiative et d'énergie. Ce que la société des concerts faisait ici pour un public d'élite, Pasdeloup l'organisa pour la foule, dans le vaste amphithéâtre du cirque. De là ces matinées qui ont répandu tant de chefs-d'œuvre, suscité de si nombreuses imitations et qui ont enrichi ses émules en le faisant pauvre. Si la population parisienne, dont le goût est très juste et très fin, pour peu qu'on ait soin de le former, prit avec lui l'habitude de préférer la vraie musique aux platitudes et aux bouffonneries, c'est à Pasdeloup qu'est dû ce grand progrès.

Le fondateur des concerts populaires se rattache au Conservatoire par son éducation et son enseignement, mais il avait accompli ailleurs la plus grande partie de sa carrière. En revanche, le violoniste Alard et le pianiste Henri Herz vous ont appartenu tout entiers. De notoriété plus modeste, l'enseignement qu'ils donnaient ici suffisait à leur activité; mais que de services ils ont rendus ! Virtuoses éminents, compositeurs de mérite, excellents professeurs, ils ont formé de nombreux élèves; ils ont maintenu à son niveau ou élevé encore l'enseignement delà musique instrumentale.

Après ces souvenirs de deuil, je suis heureux de rappeler par quelles récompenses les pouvoirs publics reconnaissent les services que rendent des maîtres toujours vivants et féconds.

L'auteur des Drames philosophiques et de 1802 me permettra-t-il de revendiquer pour l'art dramatique un peu de l'honneur qui était fait en sa personne aux lettres françaises par sa promotion au grade de grand officier de la Légion d'honneur? M. Ernest Renan n'a été des nôtres que par occasion, mais il me pardonnera, j'en suis sûr, de le tirer un peu à nous. Après avoir médit du théâtre, il laisse voir un goût discret pour tout ce qui s'y rapporte.

Il y a peu de jours, le Journal officiel enregistrait la nomination de M. Alexandre Dumas au grade de commandeur de la Légion d'honneur, avec cette mention : officier du 7 août 1867. Il y avait donc plus de vingt ans que l'auteur de la Visite de noces et de la Princesse Georges, de Denise et de Francillon, ajoutait des œuvres de plus en plus fortes à tant d'œuvres maîtresses, lorsqu'on s'est aperçu en haut lieu qu'il importait de le constater officiellement. Cette réparation tardive ne saurait rester longtemps incomplète.

Au mois de janvier dernier, l'auteur des Erynnies et du Roi de Lahore, d1 Hérodiade et de Manon était promu au grade d'officier. M. Massenet recevait ainsi la juste récompense de ses brillants succès. Toutes différences gardées, nous revoyons dans la musique des luîtes semblables à celles des classiques et des

romantiques. M. Massenet a marqué sa place entre les novateurs par ce mélange de hardiesse et de mesure, d'originalité et de tradition qui est le propre de l'esprit français. H y a joint un charme tout personnel et d'une exquise originalité.

La décoration de la Légion d'honneur est venue récompenser encore un compositeur plein d'idées et de courage, M. Emmanuel Ghabrié. Lui aussi a beaucoup fait pour l'art nouveau et la distinction dont il est l'objet consacre chez lui les efforts les plus méritoires.

Une école aussi française et toujours jeune est celle que représente avec tant d'éclat l'illustre directeur de cette maison. Il ne semblait pas possible que M. Ambroise Thomas pût ajouter un nouveau triomphe à tous ses triomphes. La France avait épuisé pour lui les marques de sa gratitude : elle ne pouvait que les renouveler par des applaudissements de tous les soirs. En revenant au bout de cinquante ans à Rome, dans cette villa Médicis d'où il avait rapporté ses premières inspirations, il recevait de nos voisins un accueil enthousiaste et acquérait la preuve qu'il est aussi populaire et aussi aimé à l'étranger que clans son pays.

C'est vers le même temps que l'auteur de Faust, M. Charles Gounod, le glorieux maître, lui aussi, de la musique contemporaine, voyait la cinq-centième représentation de son chef-d'œuvre. Permettez-moi de rappeler ce souvenir, dont le directeur du Conservatoire serait le premier à me reprocher l'oubli.

Vous le voyez, Messieurs, les temps sont toujours favorables à l'art français. L'État et les particuliers rivalisent pour lui témoigner leurs sympathies ; le public le suit avec faveur dans toutes ses tentatives et montre son éclectisme en se portant avec empressement vers tout ce qui lui est offert d'intéressant. L'Opéra l'attire avec les chefs-d'œuvre consacrés parle temps, tandis que l'Opéra-Comique le voit faire au Roi d'Ysxxu accueil plein de promesses pour les tentatives courageuses de nos musiciens et de nos directeurs. La Comédie-Française, fidèle à des traditions que l'on ne saurait maintenir trop fermement, qu'il s'agisse des ouvrages ou des interprètes, comble peu à peu les vides causés par le temps ou les circonstances; elle prête alternativement ses affiches aux œuvres toujours jeunes qui ont fait sa gloire et aux gracieuses comédies des moins timides de nos poètes. L'Odéon a décidément ramené la foule sur la rive gauche et entreprend la conquête du domaine dramatique tout entier, de l'Angleterre au Japon.

Entrez donc avec confiance, jeunes gens, dans la carrière que vous ouvre le théâtre contemporain, car les œuvres ne manqueront pas aux interprètes. Cette carrière est difficile et hasardeuse; même dans un jour de fête et de victoire, je dois vous rappeler que de nombreux déboires vous y attendent; mais vous les supporterez vaillamment, si vous avez de votre art la haute idée qu'il mérite. Il dépend de vous d'élever ou d'abaisser votre profession. Je vous plain-

drais si vous la preniez par les petits côtés et si vous étiez uniquement sensibles aux satisfactions de vanité ou de gain, à la liberté d'existence qu'elle procure. Prenez exemple sur ceux de vos maîtres qui l'ont honorée en s'honorant eux-mêmes. J'avais récemment l'occasion de dire à la Comédie-Française ce que la carrière de l'un d'eux, M. Got, représente de conscience et de dévouement à l'art. Vous tous, qui allez passer votre vie sur la scène, songez à ce qu'ont été, à ce que sont encore ceux dont vous avez reçu les leçons.

DISTRIBUTION DES PRIX

DU

CONSERVATOIRE NATIONAL

DE MUSIQUE ET DE DÉCLAMATION 3 août 1889.

Mesdemoiselles et Messieurs,

Je n'aurai garde de manquer ici au devoir qui s'impose cette année à tous ceux qui ont l'honneur de parler au nom de l'Etat; je veux dire à ce retour vers les origines de la société française contemporaine qu'amène le centenaire de la Révolution. Quels qu'aient pu être les legs de l'ancien régime, nous vivons encore, et le monde avec nous, sur les résultats de l'effort le plus prodigieux et le plus fécond qu'aucun peuple ait accompli ; effort grâce auquel dix ans suffirent à nos pères de 1789 pour créer une nouvelle France.

En ce qui vous concerne, il est certain que, depuis

l'apparition à la cour de France des premiers comédiens pensionnés sur la cassette royale, jusqu'à l'arrêt du 9 janvier 1784 établissant une école pour « perfectionner les divers talents propres à la musique du roi et de l'Opéra », l'autorité royale ou l'initiative privée n'avaient jamais cessé de susciter ou de favoriser les institutions les plus propres à satisfaire notre goût national pour la musique, la comédie et leur enseignement. De cette longue série de tentatives étaient sortis la comédie française avec Molière, l'opéra avec Lulli, l'opéra-comique avec Favart.

Votre école, Messieurs, vint la dernière, à la suite d'un rapport adressé par le musicien Gossec au baron de Breteuil, ministre de la maison du Roi, qui l'installa dans l'hôtel des Menus-Plaisirs, où vous êtes toujours. Encore n'était-ce qu'une école de musique, malgré le mémoire rédigé longtemps avant, en 1756, par Lekain sur « la nécessité d'établir une école royale, pour y faire des élèves qui puissent exercer l'art de la déclamation dans le tragique, et s'instruire des moyens qui forment le bon acteur comique ».

Le 8 novembre 179.3, la Convention supprimait cette école; mais, fidèle à sa constante habitude, elle la réorganisait immédiatement, sous le titre d'Institut national de musique, et elle en confiait la direction à un homme passionné pour l'art musical, Bernard Sarrette. Vous avez entendu citer ce nom bien souvent, et avec de grands éloges; si grands qu'ils fussent, ils restaient encore au-dessous de la vérité. Le temps

me manquerait pour vous peindre au complet cette figure originale ; croyez-moi donc sur parole, si je vous dis que, dans un pays et dans un art où les hommes d'initiative sont nombreux, aucun ne déploya une activité plus féconde, une habileté plus souple, une ténacité plus rebelle au découragement que ce Bordelais mélomane qui, sans être le moins du monde compositeur ou instrumentiste, fonda et établit en France un enseignement de la musique, auprès duquel l'école de Gossec n'est qu'un essai incomplet et timide. Il est votre premier fondateur.

Deux ans après, le 3 août 179^, une loi tranformait l'Institut national en Conservatoire de musique et lui donnait six cents élèves, avec une dotation de 240000 francs. Si Sarrette est votre fondateur, cette loi est votre acte de fondation; elle vous régit encore dans ses dispositions essentielles. Enfin, le 3 mars 1806, Napoléon Ier, reprenant l'idée de Lekain, créait l'enseignement de la déclamation et le confiait à quatre professeurs, nombre demeuré fatidique jusqu'à l'an dernier.

Telles sont, Messieurs, les dates capitales de votre première histoire. Tout ce qui est venu depuis n'a pas altéré l'idée originelle de vos fondateurs. Elle s'est développée logiquement, au fur et à mesure des circonstances; et cette idée établit, je crois, de façon très nette, ce que j'avançais en commençant : c'est que vous êtes, vous aussi, les fils de la Révolution française.

L'ancien régime, en effet, n'avait vu dans l'école de

Gossec qu'une pépinière pour le plus brillant des théâtres qui servaient à rehausser le luxe royal. La Convention, elle, avec cette notion idéale du bien public, qui inspirait tous ses actes et qui reste son honneur devant l'histoire, avec ce génie prodigieux d'organisation dont tout un siècle de la pensée française avait préparé la soudaine naissance, la Convention avait considéré la musique comme un besoin social que le gouvernement d'un grand peuple doit entretenir et satisfaire, comme une part, non seule ment de la gloire nationale, mais de la civilisation.

Quant à Napoléon Ier, qui compléta l'œuvre de la Convention, il estimait que former des artistes capables de conserver toujours en contact avec l'âme de la nation le plus admirable répertoire dramatique dont aucun peuple ait reçu le dépôt, et maintenir dans son éclat primitif la plus vivante peinture de la vie et des passions que le génie de la fiction théâtrale ait laissée aux hommes pour les divertir, les instruire et les consoler, c'était encore pourvoir à une nécessité de gouvernement chez le peuple qui a l'honneur de posséder ce patrimoine et le bonheur de l'accroître toujours.

A des institutions dont la tâche est si haute et si vaste, il faut des hommes capables d'en faire sortir le plein effet. Depuis Sarrette, le Conservatoire a eu la bonne fortune de posséder trois directeurs, qui, avec des qualités différentes, semblaient nés chacun pour son emploi : Chérubini, le rénovateur de la

musique française en ce siècle, Italien d'origine, Français d'adoption et de cœur; Auber, l'esprit parisien fait homme, le maître toujours jeune, dont l'œuvre eût suffi à la gloire d'une génération de compositeurs et qu'une ingratitude passagère mettrait bien plus haut, si ce talent, image des qualités permanentes de notre race, n'était fait de grâce légère, d'émotion dissimulée sous le sourire , d'énergie revêtue de souplesse, d'inépuisable facilité; Ambroise Thomas enfin — pardonnez-moi, mon cher maître, c'est de l'histoire, — qui a traduit les rêves poétiques de notre génération, revêtu d'harmonie ce que l'imagination allemande et anglaise avait appris à l'âme française par l'initiation romantique, préparé l'évolution de l'école contemporaine et cela, avec ce sens de la mesure, cette clarté, cette élégance, sans lesquels, rien, pas même la musique, ne saurait être français.

Autre bonne fortune, encore plus rare : ces trois directeurs, par une grâce spéciale de la longévité humaine, ont pu suffire au long espace d'un siècle. Sarrette a régné ici vingt-six ans; Ghérubini vingt ans; Auber vingt-neuf ans. Ainsi, la tradition se formait et se continuait entre les mêmes mains. Voilà bientôt dix-neuf ans que M. Ambroise Thomas est à votre tête, et vous êtes tous d'accord avec moi pour lui souhaiter un principal encore plus long que celui d'Auber.

Il y a des écoles, Messieurs, qui rendent de grands services aux arts qu'elles enseignent, sans qu'on

puisse dire qu'elles en sont la cause génératrice. Le Conservatoire n'est pas de celles-là; il a une part prépondérante dans l'évolution de la musique et de l'interprétation dramatique en ce siècle. Sauf exceptions relativement peu nombreuses, les compositeurs qui maintiennent l'honneur de l'inspiration française, les artistes qui les exécutent, les acteurs qui suffisent à la production incessante de notre théâtre se sont formés ici. Je ne saurais les énumérer, même les principaux; c'est l'histoire artistique de tout un siècle que j'aurais à dérouler devant vous. Mais je puis dire que l'honneur individuel de tant d'artistes constitue l'honneur collectif de cette maison. Même ceux qui ne vous appartiennent pas directement ont subi votre influence et je ne crois pas les diminuer en le constatant, étant moi-même de ceux qui, sans avoir suivi la filière des écoles, reconnaissent volontiers le bien dont ils ont profité. Aussi pouvez-vous regarder comme l'inévitable rançon de toute gloire les diatribes plus ou moins vigoureuses dont le Conservatoire a dû subir l'injustice, aux différentes époques de son histoire. Je ne parle pas des critiques; vous devez les accueillir avec reconnaissance, vous disais-je l'an dernier, et, cette année-ci, je vous renouvellerai ce conseil avec une insistance particulière.

En effet, Messieurs, je n'apprendrai rien à une partie d'entre vous, en leur disant qu'à la suite des derniers concours, le public qui suit vos exercices avec tant de passion, la presse qui vous juge avec

une vigilance si attentive, se sont rencontrés dans un sentiment qui n'était pas, je dois le dire, une admiration sans réserve. Il importe que vous teniez grand compte de ce mouvement d'opinion, dût l'administration que j'ai l'honneur de représenter, vous y aider un peu. Souffrez donc que nous examinions ensemble ces reproches , avec une égale bonne volonté. Des deux côtés de cette table, nous sommes en famille et, si l'on nous entend du dehors, prenonsen notre parti.

Je m'adresse surtout aux futurs artistes lyriques et dramatiques; les compositeurs et les instrumentistes n'ont pas, ce me semble , le même besoin d'être conseillés.

D'abord, Messieurs, on vous reproche de vous méprendre sur le véritable but de vos études. Si, dans vos classes, vous écoutez vos maîtres avec la déférence qui sied à des écoliers devant des hommes comme ceux-là, dès que vous paraissez devant le public, vous vous croyez obligés d'être des artistes. On ne vous demanderait que de savoir dire et vous prétendez jouer. Il n'est pas d'erreur plus dangereuse. D'abord, cette préoccupation vous fait tomber sous le coup d'une loi inévitable, qui se vérifie dans tous les ordres d'études, qu'il s'agisse du corps ou de l'esprit. A vouloir aborder l'exercice d'un art, avant d'en posséder les éléments nécessaires, on compromet pour toujours le talent qu'on a, on s'épuise à courir après celui qu'on voudrait avoir. Des habi-

tudes vicieuses se prennent, que rien ne corrigera plus, les qualités en germe s'atrophient, les défauts grandissent et s'étalent- Le chanteur fatigue donc sa gorge à crier et arrête le développement normal de sa voix, le comédien veut dire et bredouille ; il croit jouer et gesticule à faux. L'un et l'autre, en effet, ont abordé l'art avec leurs seuls dons naturels, sans se douter que l'art n'est autre chose que le moyen de guider la nature, de la corriger le plus souvent et que — je vous prie d'excuser un jeu de mots qui n'est pas de moi, mais qui rend bien ma pensée — l'art de l'enfance ressemble beaucoup à l'enfance de l'art.

Soyez donc convaincus, mes chers amis, qu'il n'y a pour vous qu'un seul moyen d'apprendre le vôtre, c'est de passer tout votre temps d'études à vous en assimiler les éléments les plus simples et les plus modestes. Vous ne deviendrez des chanteurs ou des comédiens que le jour où vous posséderez ces qualités de netteté et de justesse sans lesquelles les mieux doués d'entre vous ne seront jamais que de faux artistes. Quant à apprendre ici autre chose que ce que l'on y enseigne, quant à considérer le Conservatoire comme un théâtre sans décors et sans costumes, où l'on peut singer au petit pied les véritables scènes, c'est une illusion qui ferait sourire, si elle n'était pas funeste. Le théâtre! mais c'est long le travail des répétitions, les conseils de l'auteur et du metteur en scène, l'influence des camarades, puis la

fièvre de la bataille, l'optique de la rampe, la présence du vrai public. Gomment le Conservatoire vous donnerait-il tout cela? Il peut vous donner en revanche ce qui vous permettra d'affronter la redoutable épreuve de la scène : une diction, une méthode, une mémoire, un organisme bien préparé.

L'erreur que je vous signale en amène une autre. Vous avez entendu dire que, dans l'art, rien ne saisit autant l'intérêt du public que les œuvres modernes, car elles lui représentent ses sentiments, ses passions, sa vie de tous les jours. Vous les croyez, du reste, plus faciles à interpréter; car, enfin, que faut-il pour cela? Être soi-même un homme de son temps, un jeune. Vous délaissez donc les œuvres du passé et vous demandez résolument la faveur du public à celles dont il a salué la naissance.

C'est là vous tromper du tout au tout. D'abord, en renonçant aux classiques, vous renoncez aux qualités qu'eux seuls peuvent donner; mais je ne reviens pas sur ce que je vous ai dit là-dessus, il y a un an, avec peu de succès. Puis le public qui vous juge ici et celui qui jugera demain vos débuts n'est pas un public ordinaire. Il compte nombre de lettrés et d'amateurs, pour qui Corneille et Racine, Molière et Marivaux, Gluck et Mozart, Meyerbeer et Rossini sont des connaissances familières ; nombre de critiques, à qui leur profession fait un devoir de pratiquer l'ancien théâtre; nombre d'artistes qui ont dû aux maîtres classiques le fondement de leur réputation. Voilà les

juges qui font le vrai succès de vos concours et qui éclairent l'opinion sur vos mérites. Eh bien! vous savez déjà ce qu'ils pensent de votre modernité et de vos dédains pour les vieux auteurs. Songez aussi aux directeurs de nos grandes scènes nationales qui cherchent des recrues pour leurs troupes et qui se demandent avec inquiétude comment sera joué par vous le répertoire que leur contrat avec l'État les oblige à jouer.

Mais, supposons que public et directeurs viennent ici comme dans tout autre théâtre, avec la simple intention de passer quelques heures agréables. Leur offrir des fragments d'œuvres modernes serait encore un mauvais calcul : à l'écolier modeste qui aborde une scène classique, on ne demande pas d'être à la hauteur d'un pareil texte, mais simplement de s'en servir comme d'un moyen de nous montrer ce qu'il sait; la consécration de l'œuvre, l'impossibilité pour des écoliers de l'égaler encore, l'opinion faite sur elle, autant de raisons qui disposent à l'indulgence. Mais à qui prétend nous offrir l'image de la vie quotidienne, disputer l'œuvre d'hier aux interprètes qui l'ont marquée de sa première empreinte et que l'on ne peut en séparer encore, faute de comparaison, solliciter notre oreille et notre œil avec les sons, les mots, les gestes que nous avons goûtés hors d'ici, à celui-là nous demandons une impression égale à celle dont nous avons l'habitude ; et, comme il ne peut pas nous la donner, nous nous fâchons.

Enfin laissez-moi tout vous dire, puisque nous réglons nos comptes en famille, puisqu'il s'agit de vous mettre en garde contre des dangers sérieux, puisque mon devoir est de vous conseiller avec franchise et le vôtre de m'écouter avec résignation. Ceux qui disposent de vos récompenses sont, en partie, des compositeurs et des auteurs en pleine renommée, en pleine fécondité et, allant jusqu'au bout de votre logique, vous puisez volontiers dans leur répertoire. Cette fois encore votre calcul porte complètement à faux. Pour vous montrer votre imprudence, tout en m'abritant derrière une autorité que vous ne sauriez méconnaître, j'emprunte une anecdote à la biographie de Molière. Un jour que l'on jouait Tartuffe, il attendait son entrée, en compagnie de son camarade Ghampmeslé et prêtait l'oreille à la voix de l'acteur en scène. Celui-ci n'était pas dans un de ses bons jours. Molière, lui, donnait les signes d'une véritable fureur : « Ah! chien! Ah! bourreau! » grondait-il entre ses dents. Et, comme Ghampmeslé s'étonnait : « Ne soyez pas surpris de mon emportement, répondait-il. Je ne saurais voir maltraiter mes enfants de cette force-là sans souffrir comme un damné. » Mesdemoiselles et Messieurs, je crains que, parfois, vous ne fassiez éprouver aux membres du jury un pareil sentiment de paternité souffrante.

Il est donc indispensable de revenir au plus tôt à la vraie notion de vos études et de rendre au répertoire classique la part qui lui est due dans vos exer-

cices. Nous sommes résolus à vous protéger contre vous-mêmes et, dès la rentrée prochaine, l'administration va s'en occuper, d'accord avec votre directeur et les conseils de cette maison.

Messieurs, le souci de vous parler utilement m'a fait dépasser la durée ordinaire des allocutions qui vous sont adressées. Je dois abréger le reste de ma tâche.

J'aurais voulu vous dire avec quel intérêt nous avons constaté les premiers résultats des deux nouvelles classes préparatoires de déclamation et rendre justice au zèle des deux professeurs qui en sont chargés; le vif plaisir que j'ai eu moi-même à suivre quelques-uns de vos exercices, à écouter votre éminent professeur d'histoire de la littérature dramatique, M. de Lapommeraye, qui vous donne le plus indispensable complément de vos études techniques. J'aurais voulu remercier les généreux donateurs de votre bibliothèque et de votre musée : Mme Strauss, fille d'Halévy, à qui vous devez la partition d'orchestre autographe de la Fée aux roses; les deux filles d'Alard, qui vous ont pieusement offert le violon de Guarnerius, dont se servait leur père. J'aurais voulu témoigner votre reconnaissance à Mme Henri Herz et à Mme Doumic, fondatrices de deux nouveaux prix; saluer d'un dernier hommage les maîtres que vous avez perdus, Delisse, Arban, Baillot et l'éminent directeur de l'école de Roubaix, Broutin, que la mort vient de nous enlever en plein talent et en pleine jeu-

nesse, à trente-huit ans; exprimer les vifs regrets que nous cause la retraite volontaire de M. Obin; joindre mes applaudissements à ceux qui ont accueilli la Tempête et Esclarmonde ; féliciter les nouveaux chevaliers de la Légion d'honneur, MM. Armand Gouzien et Abraham Dreyfus; enfin remercier, au nom du Ministre, la société des concerts pour la part qu'elle a prise, le 5 mai, à l'ouverture du centenaire et où elle s'est montrée digne de sa vieille illustration, comme de la grande manifestation nationale à laquelle elle était associée.

Je ne puis qu'indiquer au passage ce que j'aurais voulu motiver avec détail. Mais ceux dont j'aurais parlé n'avaient et n'ont encore qu'un but : contribuer à l'honneur du Conservatoire et favoriser vos études. Ils seront les premiers à m'excuser si je les ai négligés eux-mêmes pour m'associer à leurs efforts.

DISTRIBUTION DES PRIX

DU

CONSERVATOIRE NATIONAL

DE MUSIQUE ET DE DÉCLAMATION 3 août 1890.

Mesdemoiselles et Messieurs,

L'an dernier, je remplissais un devoir en vous disant, avec une netteté nécessaire, quels enseignements ressortaient de vos concours, et quelles mesures s'imposaient à l'administration pour vous ramener à une notion plus juste de vos études. Cette année, la leçon a porté ses fruits : vous avez suivi nos conseils avec une docilité salutaire et les résultats, en justifiant notre intervention, sont tout à votre honneur. Vous vous laissiez aller sur une pente dangereuse, en essayant de vous affirmer comme artistes, avant de cesser d'être des élèves et en négligeant les maîtres du passé pour ceux du présent. Le mal est en partie

conjuré : vous ne faites plus une concurrence aussi visible aux artistes du dehors; le répertoire classique a repris sa place dans vos études et vos juges signalent avec plaisir un sérieux effort de votre part pour approfondir cette grammaire indispensable de l'art musical et dramatique, dont les règles essentielles sont la correction, la simplicité et la justesse. Je suis heureux de constater ces résultats et de vous en féliciter.

L'administration n'a donc plus qu'à donner une forme définitive aux règles provisoires qu'elle avait établies au début de l'année classique. Elle profitera de l'expérience acquise en tenant compte de certaines nécessités mises en lumière par la pratique des examens et des concours. Si, pour la déclamation dramatique, nous n'avons rien à modifier en ce qui concerne le choix et le nombre des scènes, il nous a semblé que, pour le chant et la déclamation lyrique, il importait de ne pas appliquer aussi rigoureusement les mêmes prescriptions. Rien de plus net que les mots « classique » et « moderne » appliqués à la tragédie et à la comédie; avec les œuvres musicales, ils ont une signification moins précise. En outre, l'étude d'un morceau de chant est plus complexe et plus longue que celle d'une scène en prose ou en vers. Il y a donc lieu de laisser quelque souplesse aux programmes.

Vos concours ne sont pas seulement des épreuves scolaires; ce sont aussi des spectacles, avec toutes les conséquences d'éloge ou de blâme public et de

Go

contrôle par l'opinion que ce mot renferme. Du jour au lendemain, vous passez de l'ombre discrète de la classe à la pleine lumière de la scène; une petite scène, sans décors, sans costumes, mais enfin une scène. Il y aurait là un danger, si le public qui vient vous juger en même temps que vos juges, n'arrivait ici avec un grand fond de bienveillance et n'était tout disposé à vous tenir grand compte des moindres qualités, en considérant les défauts comme une nécessité de la jeunesse et de l'inexpérience ; mais il y a là certainement un grand avantage, outre les joies d'amourpropre que vous en retirez, celui d'apprendre votre nom au public et de préparer son attente pour le jour où vous paraîtrez définitivement devant lui.

Je voudrais, cependant, que vos camarades et vos amis, une fois mêlés à ce public, voulussent bien en prendre les habitudes, c'est-à-dire garder une réserve d'autant plus convenable qu'ils sont chez eux et ne pas accueillir la proclamation des jugements par des manifestations bruyantes que ne connaissent plus les vrais théâtres, même lorsque d'autres noms et d'autres intérêts dramatiques sont en jeu. Il y a, je vous assure, quelque chose de fâcheux à voir l'avis raisonné d'hommes éminents, qui s'acquittent avec abnégation d'un rôle fort pénible, ainsi commenté par des tumultes indiscrets. Cette année, l'illustre président de nos jurys a dû couper court à une scène de ce genre; je le sais disposé, s'il était nécessaire, à prendre dans l'avenir un parti encore plus énergique,

mais je suis sûr qu'il aura suffi de vous avertir et qu'il n'y aura plus matière à sévérité.

Encore un conseil, et j'en aurai fini avec la partie la moins agréable de ma tâche. Ce conseil, je vous l'ai déjà donné, mais je le renouvelle avec d'autant plus d'instance qu'il me semble de plus en plus nécessaire. Vous continuez à trop compter sur le jeu et pas assez sur la diction. Le jeu, vous n'y pouvez arriver que d'une façon très incomplète, car il vous manque le mouvement d'une vraie représentation, les costumes, les accessoires, en un mot tout ce qui le soutient et l'explique; ne jouez donc que juste assez pour faire valoir votre diction. Celle-ci, au contraire, vous ne la travaillerez jamais trop; elle ne sera jamais trop scrupuleuse, ni trop nette. Faire sortir d'une phrase musicale et d'une période de vers ou de prose tout ce qu'elles contiennent de sens et d'expression, donner la couleur, l'accent, la vie à une pensée mélodique ou littéraire, communiquer à l'oreille et à l'esprit ce qu'un musicien ou un poète a su mettre de vérité, de sentiment, d'émotion dans un assemblage de sons ou de mots, telle est la tâche essentielle du chanteur et du comédien. Tout le reste n'est qu'accessoire. Voyez la trace qu'ont laissée les grands artistes dans l'histoire de l'art : tous ceux qui ont attaché leur souvenir à des œuvres durables étaient des diseurs ; par un accent juste, par une intonation expressive, ils avaient le secret de transporter une salle. Quant aux acteurs plus ou moins habiles dans l'emploi des moyens maté-

riels, qu'en est-il resté? Une impression passagère comme eux et des succès d'une soirée. Il en est ainsi dans toutes les sortes d'arts : peintres, sculpteurs, musiciens et littérateurs, les plus grands, ce sont les plus sincères, ceux qui donnent le moins aux artifices d'arrangement et de trompe-l'œil, pour appliquer tout leur effort à ce qui mérite de durer, à ce qui est vraiment l'art, je veux dire la reproduction loyale de la nature et de la vérité.

Au demeurant, Mesdemoiselles et Messieurs, vos concours de cette année sont, en plusieurs parties, pleins de promesses. Il serait prématuré de dire qu'ils ont produit des révélations, mais tels noms qui vont être proclamés tout à l'heure sont de ceux que répétera souvent la sympathie publique. Dans quelques mois, ils paraîtront sur les affiches de nos théâtres ; je leur souhaite d'y retrouver l'accueil qu'ils ont reçu ici. L'opinion est quelquefois sévère pour le Conservatoire; c'est qu'elle en attend beaucoup : il doit rajeunir et renouveler chaque année le personnel des artistes qu'elle aime et qui satisfait ce besoin d'art, de poésie, d'élégance, de charme, un des plus impérieux et des plus nobles de notre cher Paris. Tâche difficile, certes, et que les institutions les plus parfaites ne peuvent remplir qu'avec l'aide d'une puissance capricieuse, qui s'appelle le hasard. Nous choisissons parmi ce qu'il nous donne et, ce choix, nous le formons de notre mieux. Mais, tout ce que peuvent la sollicitude de l'Etat, le zèle de l'administration et le talent des

maîtres, je crois que le Conservatoire le réalise avec succès. Prenons la moyenne de tout ce qui se dit ou s'écrit à son sujet, et nous arriverons à cette assurance qu'il y a ici une institution toujours capable de perfectionnements, mais sans rivale, et qui mérite bien de l'art français.

Messieurs, cette sollicitude du public pour le Conservatoire s'est attestée cette année comme les années précédentes par des libéralités et des dons dont je dois remercier publiquement les auteurs. Le musée instrumental, déjà si riche, a reçu, par le testament du marquis Queux de Sainte-Hilaire, un violon de Stradivarius et plusieurs instruments de valeur; la bibliothèque doit au même donateur une collection d'autographes de musiciens. M. Albert Kastner vous a légué la belle bibliothèque musicale, riche de dix mille volumes, formée par son père, Georges Kastner, membre de l'Académie des Beaux-Arts et du Comité des études du Conservatoire, musicien érudit, théoricien distingué, auteur de nombreux et importants ouvrages sur la musique.

Une grande artiste, dont le nom est inséparable des plus belles œuvres musicales du siècle, l'admirable interprète du répertoire classique, la créatrice du Prophète, Mme Viardot, ne s'est pas contentée de vous consacrer, cette année encore, comme membre des jurys de chant, sa vaste expérience et son autorité. Elle a fait connaître, par une lettre adressée au Ministre des Beaux-Arts, son intention de léguer au

Conservatoire la partition d'orchestre autographe du Don Juan de Mozart. Ai-je besoin de vous dire le prix inestimable de cette libéralité? Voir de ses yeux, toucher de sa main les pages où le génie a laissé son empreinte, suivre le progrès de son inspiration, ses recherches, ses trouvailles, quelle joie et quelle leçon! Nous les devrons à Mme Viardot et je lui renouvelle, au nom du Ministre, l'expression de notre profonde reconnaissance.

« Il y a, dans l'histoire, certains hommes qui sont destinés à marquer, dans leur sphère, le point au delà duquel on ne peut plus s'élever : tels Phidias, dans l'art de la sculpture, Molière dans celui de la comédie. Mozart est un de ces hommes : Don Juan est un sommet. » Vous connaissez, Messieurs, cette juste appréciation ; elle est d'un maître qui nous a donné, cette année même, la joie artistique d'entendre l'auteur de Faust commenter l'auteur de Don Juan. En publiant son pénétrant travail sur ce que l'on a justement appelé « le maître des maîtres et le chefd'œuvre des chefs-d'œuvre », M. Charles Gounod ne s'est pas révélé comme écrivain d'art : nous connaissions déjà ce côté de son riche talent, mais, avec cette étude sur le modèle achevé du drame lyrique, il a fait à votre bibliothèque musicale un cadeau qui venait à son heure, en même temps que la libéralité de Mme Viardot, et j'ai le droit de le compter au nombre de vos donateurs.

C'est pendant les fêtes de l'Exposition universelle

qu'avait lieu, l'an dernier, la distribution des prix du Conservatoire, et je constatais quelle glorieuse part ses maîtres et ses élèves prenaient à l'éclatante manifestation de la vitalité française. Au moment où ces fêtes allaient finir, ils ont voulu rendre hommage à leur chef et célébrer leur triomphe commun, d'une manière délicate et touchante, en la personne de M. Ambroise Thomas. Avec le concours de leurs confrères étrangers, ils lui ont offert un banquet dont il n'oubliera jamais la cordialité et l'émotion. L'hommage que nous vous avons rendu ce jour-là, mon cher maître, n'était pas seulement national : présents ou absents, tous ceux qui comptent dans la patrie universelle de l'art y étaient associés et ils fêtaient, à votre sujet, leur amour commun pour cette noble chose qui est la joie et le charme de la vie, en même temps qu'ils attestaient leur sympathie pour votre personne et leur admiration pour votre talent.

Peu de temps après, les confrères et les collaborateurs de M. Ambroise Thomas recevaient, eux aussi, leur juste part de récompenses pour les services qu'ils avaient rendus à l'art français. Le Ministre des Beaux- Arts s'était empressé de signaler à son collègue le Ministre du Commerce, commissaire général de l'Exposition, les mérites de M. Garcin, l'éminent chef d'orchestre de la Société des concerts, de M. Godard, l'auteur applaudi de Jocelyn et de Dante, de MM. Delsart et Diémer, les virtuoses si appréciés du public, tous professeurs au Conservatoire, et il obtenait pour

eux la croix de chevalier de la Légion d'honneur, comme aussi pour M. Taffanel, le flûtiste sans rivaux, qui vous appartient par la Société des concerts, et pour M. Vianesi, chef d'orchestre de l'Opéra, dont la plupart des collaborateurs ont étudié ici.

Parmi le personnel des théâtres, la même distinction était conférée à M. Paravey, directeur de l'Opéra- Comique,qui déploie l'activité et le zèle les plus méritoires dans une entreprise singulièrement difficile. C'est à la fois comme sociétaire de la Comédie-Française et comme professeur au Conservatoire que M. Worms voyait consacrer en sa personne la vigueur du talent, le dévouement à ses élèves, la droiture du caractère. Son camarade, M. Mounet-Sully, décoré sans autre titre que celui de comédien, marquait la fin de l'injuste préjugé qui avait longtemps pesé sur une profession dont il s'honore et qu'il honore; pour appliquer une mesure aussi libérale, il était impossible de trouver un homme qui la justifiât plus complètement.

Quatre croix d'officiers de la Légion d'honneur sont encore venues récompenser des mérites éprouvés dans l'art musical, la littérature dramatique et l'enseignement. M. Léo Délibes, professeur de composition au Conservatoire, l'auteur de Coppélia, de Silvia, du Roi Va dit, de Lakmé, est de ceux qui, en représentant les meilleures qualités de leur pays, accusent à chaque œuvre nouvelle l'originalité gracieuse de leur talent; quant au maître, il n'en est pas

de plus sûr ni de plus aimé. Prononcer le nom de M. Henri de Lapommeraye, votre professeur de littérature dramatique, c'est provoquer par cela même l'expression de la sympathie générale pour la bonté de l'homme, la loyauté de l'écrivain, l'éloquence chaleureuse du conférencier. Entre nos auteurs dramatiques, M. Edouard Pailleron est un de ceux que vous étudiez le plus volontiers et auxquels vous devez le plus; il en est peu qui reproduisent avec autant de vérité et de bonheur l'ironie spirituelle, l'émotion légère, la langue brillante qu'aime notre temps. Quant à M. Ludovic Halévy, membre de votre comité d'enseignement pour les études dramatiques, j'ai été personnellement bien heureux qu'une mesure officielle vînt enfin lui rendre une justice tardive et répondre à la grande estime que font le public, ses confrères et tous les lettrés de ce talent ingénieux et souple, qui, au théâtre, est, avec son collaborateur, M. Henri Meilhac, un témoin si ingénieux et si vrai des mœurs contemporaines et qui, dans le roman ou l'observation satirique, est arrivé sans effort à ce qu'il y a de plus enviable, l'originalité littéraire, en créant plusieurs figures charmantes et un type inoubliable.

Vous excuserez, Messieurs, cette longue revue d'œuvres et de noms ; elle est un devoir pour moi ; elle est aussi une consolation pour nous tous, en nous montrant la féconde vitalité de l'art et des lettres dans notre pays, au moment où j'ai à rappeler la perte qu'il a faite en la personne d'Emile Augier. Ce n'est pas

seulement un maître du théâtre contemporain qui a disparu avec lui, c'est un de ceux qui, depuis les origines de l'art dramatique en France et à travers l'histoire universelle du théâtre, ont laissé la trace la plus profonde et la plus durable dans le domaine de la comédie. Plusieurs de ses œuvres sont de celles que l'avenir classera parmi les chefs-d'œuvre; pour nous, ses contemporains, si nous avons subi le deuil de sa mort, nous aurons eu la joie de lui faire de son vivant une place digne de lui, de le connaître et de l'aimer.

J'ai encore un devoir à remplir en rappelant ce que doit le Conservatoire à Mme Erard. C'est elle qui, en 1887, offrait au Ministre des Beaux- Arts de remplacer, d'un seul coup, tous les vieux instruments dont vos classes de piano étaient obligées de se servir, par un nombre égal d'excellents modèles sortis de sa maison. Je voudrais pouvoir vous lire la lettre qu'elle adressait au Ministre dans cette circonstance; elle est un titre d'honneur pour celle qui l'a écrite et pour le Conservatoire ; le nom de Mme Erard est de ceux que vous oublierez d'autant moins que, par une initiative qui a trouvé de généreux imitateurs, elle ajoute à plusieurs de vos prix les plus utiles et les plus intelligentes libéralités.

Je me serai acquitté de toutes mes obligations, Messieurs, lorsque j'aurai mentionné Ascanio, où le talent de M. Saint-Saëns s'est affirmé une fois de plus avec ses qualités d'invention originale et de force; Salammbô, par laquelle M. Ernest Reyer a pour-

suivi hors de France son œuvre française et magistrale de renouvellement musical; lorsque j'aurai rappelé l'honorable carrière de Vaslin, professeur de violoncelle, mort cette année; salué dans sa retraite volontaire Mme Doumic, professeur agrégée de solfège pendant plus de trente ans; enfin lorsque j'aurai proclamé les distinctions que le Ministre des Beaux- Arts m'a chargé de conférer en son nom, avec le regret que le nombre de décorations de la Légion d'honneur accordées au Conservatoire à la suite de l'Exposition universelle, ne lui ait pas permis d'en attribuer une de plus, selon l'usage, à propos de la cérémonie qui nous réunit.

DISTRIBUTION DES PRIX

DU

CONSERVATOIRE NATIONAL

DE MUSIQUE ET DE DÉCLAMATION 3 août 1891.

Mesdemoiselles et Messieurs,

Depuis que j'ai l'honneur de vous distribuer vos récompenses annuelles, je n'ai jamais plus vivement ni plus sincèrement désiré qu'aujourd'hui m 'acquitter de ce devoir en vous adressant quelques conseils utiles et d'une impression durable. C'est la dernière fois, en effet, que je pourrai vous témoigner officiellement mon intérêt. A la veille de reprendre une carrière que j'avais interrompue avec l'intention arrêtée d'y revenir, je remercie le Ministre de m'avoir délégué la présidence de cette cérémonie. C'est ici que j'avais commencé l'exercice public de ma fonction; sur le point de la quitter, il m'est particulièrement agréable

de pouvoir attester encore une fois ma conviction profonde des services que le Conservatoire rend à l'enseignement et à l'art dans notre pays.

Vous me reprocheriez de ne pas joindre aux témoignages de mon estime pour la maison celui de mon affectueux attachement pour le maître illustre qui la dirige. Dès le premier jour, M. Ambroise Thomas m'avait traité en ami; cette amitié, de plus en plus cordiale de sa part, de plus en plus reconnaissante de la sienne, a rendu ma tâche facile. Le plus grand honneur attaché aux fonctions d'un directeur des Beaux-Arts, c'est de compter parmi ses collaborateurs, comme chefs des grandes écoles dont la haute direction lui est confiée, des maîtres qui sont en même temps la gloire artistique du pays. Travailler à une œuvre commune avec des hommes tels que M. Hébert et M. Guillaume à l'Académie de France, M. Paul Dubois à l'École des Beaux-Arts, M. Ambroise Thomas au Conservatoire, il y a là de quoi alléger les plus lourdes tâches et compenser quelques ennuis. Je vous remercie, mon cher maître, et je suis heureux de pouvoir attester ici ma reconnaissance envers vous.

Ce n'est que justice de déclarer les mêmes sentiments pour ceux qui composent les corps enseignants de ces écoles. Des hommes, dont beaucoup jouissent d'une réputation européenne, tiennent à honneur de former des jeunes gens aux premiers éléments de leur art; avec un désintéressement qui est la première vertu de tout professeur dans notre pays, ils acceptent l'obli-

gation la plus laborieuse, je crois, qu'il y ait au monde. Vous n'aurez jamais trop de gratitude pour eux, mes chers amis, et surtout vous ne les écouterez jamais avec une déférence trop docile. C'est pour vous un devoir; c'est aussi une nécessité au moment où vous allez entrer à votre tour dans la carrière qui les a illustrés.

Car l'heure présente n'est pas sans danger pour les jeunes artistes et ils rencontrent, dès leurs débuts, un redoutable écueil. La musique et le théâtre, comme la peinture et la sculpture, comme les lettres, traversent une période de transition et de crise. Un besoin de nouveauté, c'est-à-dire, je suis des premiers à le reconnaître, d'observation plus profonde, de vérité plus exacte et de liberté plus hardie, les trouble et les tourmente. J'ai la ferme conviction que de cette fièvre sortira le calme d'une production riche et durable, mais, en attendant, bien des choses sont attaquées qui méritent d'être défendues, beaucoup sont niées dont la vérité est éternelle. Le désir de la nouveauté est l'aiguillon nécessaire de chaque génération, mais il est des principes qu'on ne saurait changer, car ils résultent des nécessités primordiales de la nature humaine, et, aussi longtemps que les hommes seront des hommes, il faudra bien s'y soumettre. Or, vous entendez discuter ces principes — très élémentaires et très simples, pour la plupart, car ils expriment le sens commun éclairé par l'expérience — avec une assurance et une vivacité de nature à vous abuser étrangement.

On vous déclare, d'abord, qu'il est non seulement inutile mais nuisible d'avoir les qualités de l'élève avant de devenir un maître; que le talent, le génie, sont choses rebelles à toute culture; qu'il n'est pas nécessaire d'apprendre la grammaire et l'orthographe d'un art avant de le pratiquer et que ces qualités modestes, qui s'appellent la correction et la justesse, constituent simplement une médiocrité incurable. On vous pousse donc à dégager au plus tôt les qualités éminentes que l'on vous suppose d'une discipline qui met en péril leur originalité. Cette originalité consisterait, premièrement à n'imiter personne, puis à montrer du nouveau à notre siècle finissant et blasé.

Or, par une contradiction singulière, il se trouve que, jamais, le désir de recruter des disciples et de faire école n'a été plus vif qu'au temps présent. Il n'est si mince théoricien et si pauvre d'idées qui ne vise à constituer autour de lui un cénacle de talents docile s, à diriger l'opinion et à se constituer le pontife d'une religion intolérante.

Pour vous, Mesdemoiselles et Messieurs, vous êtes l'objet d'une attention particulière, privilège flatteur de l'art que vous allez pratiquer. Cet art est celui qui s'adresse le plus directement au public et qui, pour divers motifs, sollicite son attention et son intérêt de la manière la plus immédiate. On s'efforce donc, avec insistance, de vous gagner aux idées nouvelles. Prenez garde et réfléchissez bien avant de

courir les aventures à la suite de guides qui n'ont rien à perdre, tandis que vous jouez, vous, tout votre avenir.

Pendant longtemps, il était admis qu'un futur comédien ou un futur chanteur doit apprendre d'abord à dire et à chanter juste. Or, on vous conseille surtout de jouer, ce qui est impossible ici, et de crier, ce qui est blâmable partout. L'art à la mode consisterait, pour le comédien, à parler de dos, dans l'obscurité, au milieu de beaucoup d'accessoires, en disant d'une voix peu distincte des choses très fortes. Le chanteur, au contraire, devrait s'efforcer de surprendre l'oreille en dominant, par une série d'escalades vocales, une orchestration généralement bruyante. Conseils contradictoires, mais également périlleux. Je crois que l'auditeur ne se résignera jamais à souffrir avec le chanteur et que le spectateur voudra toujours voir bien en face et entendre sans effort celui qui prétend lui dire quelque chose.

On vous demande aussi d'apporter dans chaque œuvre une interprétation personnelle et d'en faire sortir ce que personne avant vous n'y avait su trouver; rôles du répertoire ou créations nouvelles; on vous demande de nous les montrer sous un aspect imprévu. Je suis, je l'avoue, pour l'ancien système, qui subordonne modestement l'interprète à l'œuvre et qui le tient quitte lorsqu'il l'a rendue telle que l'auteur l'a conçue, sans rien ajouter, sans rien retrancher, clans l'exacte vérité des indications fournies par l'œuvre

elle-même. On nous dit bien que tel acteur de génie a fait illusion sur des pièces médiocres par une création divine, c'est-à-dire qui tirait tout de rien ou de peu de chose. Je veux le croire, mais ce genre d'interprétation est à la portée d'un très petit nombre et il est sage de ne pas trop y viser, ni surtout de trop bonne heure.

Enfin, on demande au Conservatoire de produire en grand nombre des artistes achevés et on critique avec une sévérité particulière tout ce qui s'y fait ; d'autre part, le plus grand prix s'attache aux récompenses qu'il décerne et aux privilèges qu'il confère. Il y a là encore une contradiction qui risquerait de vous abuser, si vous n'aviez, vous, et c'est votre honneur comme votre sauvegarde, la conviction profonde que vos maîtres sont de premier ordre et vos exercices excellents. Jusqu'à ce qu'on nous ait révélé des méthodes nouvelles de chant ou de déclamation, nous nous en tenons aux anciennes, uniformes dans leurs principes, variées par l'originalité propre de chaque maître et qui ont fait leurs preuves par le très grand nombre d'artistes excellents qu'elles ont produits. Je constate que, sauf exceptions bien rares, tous ceux qui, depuis un siècle, ont marqué dans l'art lyrique ou dramatique de notre pays ont étudié ici et qu'il y a lieu de défendre, de maintenir, d'améliorer une maison je ne dis pas utile, mais indispensable. Tous nos prédécesseurs ont essayé de la perfectionner, d'après l'expérience acquise et les besoins constatés ; nous avons

fait comme eux; nos successeurs feront comme nous, et le Conservatoire demeurera ce qu'il est, une de nos maisons d'étude les mieux conçues et les plus laborieuses. La réforme la plus urgente, je crois, consisterait à reconstruire les bâtiments avant qu'ils s'écroulent.

Messieurs, la période qui s'est écoulée depuis notre réunion annuelle a été particulièrement cruelle pour les artistes français, et je dois rappeler brièvement les regrets douloureux que tant de pertes nous ont laissés. L'art dramatique a perdu l'écrivain exquis et fort qu'était Octave Feuillet; la Comédie-Française n'oubliera de longtemps ce que la mort lui a pris de jeunesse et de force comique en la personne de Jeanne Samary, de bonne humeur et d'aimable franchise avec Céline Montaland. Rosine Bloch venait de créer Samson et Dalila avec une autorité et une force des plus méritoires, lorsqu'elle a été frappée en plein succès. Parmi vos maîtres, vous regrettez Léo Delibes, le professeur dévoué et l'artiste gracieux dont la mémoire survit par tant d'élèves excellents et tant d'œuvres si françaises ; César Franck, qui occupe une place d'honneur dans l'évolution contemporaine de la musique par la sincérité et la nouveauté de son inspiration ; Ponchard, que son modeste et long dévouement sur la scène de l'Opéra-Comique avait fait le collaborateur de tant d'œuvres applaudies ; Auguste Bazille, Mohr, Mlle Marquet, professeurs excellents et appréciés.

En revanche, le temps a fait des gloires avec des deuils plus anciens. Le grand nom d'Hector Berlioz a reçu dans le pays natal du maître, à la Côte-Saint- André, par les soins du Ministre des Beaux-Arts, une consécration qui complète celle que Paris lui avait assurée déjà. La presse, le public parisien et le théâtre de l'Opéra-Comique se sont associés pour rendre à Georges Bizet, désormais admis au rang des maîtres incontestés, l'honneur national que mérite l'auteur des Pécheurs de perles et de Carmen.

Après une longue carrière, où il a prodigué son labeur, en méritant l'estime et la reconnaissance de tous ceux qui ont servi l'art avec lui, M. Edouard Thierry a voulu résigner les fonctions qu'il remplissait dans les conseils du Conservatoire et jouir enfin d'un repos bien mérité ; nous lui adressons, dans sa retraite, l'expression de notre gratitude et nous souhaitons la bienvenue à son successeur, un de vos maîtres les plus appréciés, un confrère aimé de tous, M. Henri de Lapommeraye.

Un autre de vos maîtres, M. Ernest Guiraud, a reçu de ses pairs le plus grand honneur que leur suffrage puisse conférer à un artiste. Je n'ai plus le droit de dire tout le prix qui s'y attache, puisque je l'ai reçu comme lui, mais je félicite cordialement mon cher et éminent confrère de son élection à l'Institut.

Une importante libéralité est venue s'ajouter à toutes celles que de généreux donateurs consacrent à l'art français. Tout récemment le secrétaire perpétuel

de l'Académie des Beaux-Arts donnait lecture à la compagnie de l'extrait suivant du testament laissé par M. Joseph Pinette, de Versailles :

« Désirant, dit le testateur, encourager les jeunes gens qui se consacrent à la composition musicale, et voulant les aider dans les débuts difficiles de leur vie d'études, je donne et lègue, à titre particulier, à l'Institut de France, la somme nécessaire afin de constituer 12 000 francs de rente sur l'Etat français 3 pour 100.

« Cette rente sera divisée en quatre parties égales de 3 000 francs chacune, qui seront servies durant quatre années consécutives aux pensionnaires musiciens de l'Académie de France, dès qu'ils auront terminé leur temps de pension tant à Rome que dans les autres pays qui leur sont indiqués par les règlements. »

Tout remerciement affaiblirait l'impression que nous laisse une aussi noble pensée. Grâce à M. Pinette, nos jeunes compositeurs, dont les débuts sont d'habitude si difficiles, et leur coûtent inutilement tant de courage et de force, pourront préparer leurs premières œuvres dans le calme et la sécurité. Ils lui devront un bienfait égal à celui que leurs camarades, peintres, sculpteurs ou architectes ont reçu de la comtesse de Gaen.

Cette année, Messieurs, l'Etat a témoigné d'une façon particulièrement libérale sa reconnaissance envers ceux qui servent l'art français. Si M. Camille

Doucet a reçu la plaque de grand-officier delà Légion d'honneur comme secrétaire perpétuel de l'Académie française, c'est-à-dire pour la plus haute fonction dont un homme de lettres puisse être investi, nous avons le droit de réclamer comme un des nôtres l'auteur dramatique délicat; quant à l'administration des Beaux- Arts, elle ne saurait oublier qu'elle a eu l'honneur de le compter au nombre de ses chefs de service.

L'auteur de la Fille de Roland et à' Attila, que nous avons applaudis, et d'un Mahomet que nous avons dû nous contenter de lire, M. Henri de Bornier, a reçu la croix d'officier de la Légion d'honneur, en récompense d'une carrière où marque un des plus grands succès du théâtre contemporain, et qui est un modèle de travail, de probité artistique et de dévouement à la forme la plus élevée et la plus noble de l'art dramatique. La même distinction, conférée à M. Ritt, directeur de l'Opéra, prouve qu'en toutes choses l'Etat s'efforce de faire exacte justice, et consacre une longue suite de services rendus à l'art théâtral.

Musicien instruit et compositeur ingénieux, M. Lacôme d'Estalenx a reçu la croix de chevalier de la Légion d'honneur, en même temps que l'auteur de la Basoche, M. Messager, a qui nous devons une preuve nouvelle que l'opéra-comique français est un genre toujours aimable, toujours jeune et toujours fécond.

DISTRIBUTION DES PRIX

DE

L'ÉCOLE NATIONALE

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