GUSTAVE BOULANGER
Membre de l'Institut, Professeur chef d'atelier de peinture à l'Ecole nationale des Beaux-Arts.
24 septembre 1888.
Messieurs,
Représentant du Ministre des Beaux-Arts à cette cérémonie, je ne m'attendais pas à l'honneur qui m'est fait. Mais si l'hommage que je viens rendre à Gustave Boulanger, pour répondre au désir de sa famille et de ses amis, ne peut être tout à fait digne de l'artiste éminent et de l'homme de cœur auquel il s'adresse, croyez qu'il est profondément sincère. C'est là ce qui importe; les émules de l'artiste vont rendre à son talent toute la justice qui lui est due.
Gomme le caractère de Gustave Boulanger, ce talent était fait de loyauté et de droiture. Il n'y eut pas d'artiste plus probe, plus dévoué à son art, plus
respectueux de lui-même, plus indifférent à la mode et à l'intérêt. Nourri des lettres antiques, fils enthousiaste de la Grèce et de Rome, il resta toujours fidèle aux éducatrices de sa jeunesse; il eut le culte de l'antiquité.
Et comme il la sentait, comme il la ressuscitait sous tous ses aspects! Tour à tour gracieux comme un Anacréon ou un Tibulle, mâle comme un Thucydide ou un Tacite, il devinait, il ressuscitait la vie antique dans sa diversité élégante ou austère. Les compatriotes de Périclès et d'Auguste se fussent reconnus dans ses tableaux; ils eussent salué en lui un fils de leur race, un digne interprète de leur génie.
Cette inspiration classique, Messieurs, Boulanger la suivait sans hésitation ni faiblesse à travers les divergences de l'École contemporaine et cette poussée de vie moderne qui réclamait sa place avec la verdeur un peu rude de la jeunesse. Il n'en fut ni troublé ni aigri.
Car cet homme de forte conviction était profondément tolérant; il acceptait, il encourageait, il admirait le talent, quelles qu'en fussent l'origine ou la direction. Il ne combattait que des idées; ses confrères trouvaient en lui un cœur accueillant et ouvert. Ce dogmatique, ce traditionnel n'a pas eu un ennemi. J'en atteste l'affluence émue qui se presse autour de son cercueil et où toutes les écoles sont représentées.
Car l'homme dans Boulanger était excellent. Que
d'amis il a eus! Ames loyales comme la sienne, affections de jeunesse qu'il cultivait avec une fidélité sans défaillances. J'ai eu la bonne fortune d'assister à ces réunions où sa bonne humeur, sa forte instruction, l'indépendance de ses idées, l'agrément de sa parole faisaient un charme de l'entendre ; j'ai vu de quelle estime et de quelle affection il était entouré par ses confrères et ses pairs.
Rien ne viendra donc altérer la douceur du souvenir qu'il vous laisse, Messieurs. Jusqu'à sa mort facile et calme qui tempère l'amertume de la séparation suprême. Il a quitté la vie, en effet, comme ces anciens qu'il aimait tant, presque sans souffrance, au seuil de la vieillesse, au sortir d'un entretien amical. A l'art, il laisse une œuvre qui impose l'estime; à l'amitié, un souvenir plein de tendresse.
Je dépose l'hommage du Ministre des Beaux-Arts sur la tombe de cet artiste qui honorait sa profession.
FUNÉRAILLES