AU CIMETIÈRE DU PERE-LACHAISE
20 février 1890.
Messieurs,
eu de maîtres, enlevés à leur art en pleine force
JL et en pleine fécondité, ont laissé un vide aussi profond et des regrets aussi douloureux que Paul Baudry. Il avait connu la gloire de son vivant et ce fut au bruit d'une apothéose que son cercueil gravit cette colline où tant de morts illustres l'accueillaient comme un égal. Amis et rivaux unirent leur témoignage à la grande voix de l'opinion pour déplorer sa perte; vous n'avez pas oublié l'adieu touchant que lui adressait le compagnon de toute sa vie, et les éloquents hommages que l'Institut, les maîtres de la critique et les biographes initiés aux détails de son existence apportaient à l'envi sur cette tombe.
Quatre ans se sont écoulés depuis la catastrophe soudaine, et nous voici réunis autour du monument élevé sous vos auspices à cette noble mémoire. Deux maîtres de notre école de sculpture, avec le concours d'un architecte inspiré par la piété fraternelle et digne d'une telle collaboration, ont traduit votre pensée de la manière la plus digne d'un tel objet en ajoutant un nouveau titre à ceux dont s'honore l'art français.
Quatre ans ! C'est une longue période dans cette vie moderne, qui roule d'un flot si rapide les vivants et les morts; des célébrités de même date ont déjà sombré dans l'oubli. Il n'est pas ainsi du maître que nous honorons : ses titres ont été vérifiés, la critique a fait son œuvre, et il entre dans la postérité commençante avec une gloire encore grandie par la première épreuve du temps. Il s'est trouvé que ses premiers juges avaient rendu l'arrêt de l'avenir.
Vous n'attendez pas, Messieurs, que je vienne à mon tour développer longuement cet arrêt; je risquerais d'affaiblir ce que d'autres ont déjà dit avec force, comme aussi ce que vont dire des voix autorisées. Je dois seulement joindre à vos hommages celui du Ministre des Beaux-Arts et motiver la présence des représentants de l'Etat au milieu de vous.
En effet, Messieurs, ils ne pouvaient se désintéresser de cette cérémonie. Si l'action artistique de l'État, son enseignement, son attention continuelle à aider les artistes de son initiative ou de son appui avaient besoin d'être justifiés, la carrière de Paul
Baudry nous fournirait des arguments d'une singulière puissance. Élève de l'école des Beaux-Arts, pensionnaire de l'Académie de France à Rome, membre de l'Institut, décorateur de l'Opéra, l'originalité de sa nature se développa pleinement dans les étapes successives d'une carrière que nos institutions artistiques guidèrent sans la contraindre et où il put déployer tout son talent sans théories exclusives ni révoltes bruyantes.
Nature loyale et libre entre toutes, talent vigoureux et sain où les meilleures qualités de son pays et de sa race, la force d'une ancienne culture et la sève de notre temps s'unissent avec une harmonie que chaque création nouvelle montrait plus parfaite et qui fait de son œuvre un des plus savants comme un des plus variés et des mieux suivis que nous offre le développement de l'art français !
Lorsque la mort eut dévoilé le secret d'une existence qu'il cachait dans le travail et la retraite, l'affection fit à ses amis un devoir de dire tout haut ce qu'elle les avait longtemps obligés à taire, et ceux qui admiraient l'artiste sans approcher l'homme surent alors quel caractère s'unissait à ce talent. On connut sa modeste origine et sa longue lutte contre la pauvreté; on apprit quel esprit délicat, quelle imagination rêveuse, quelle âme candide et fière, quel cœur tendre était ce grand artiste ; on sut de quelle conscience désintéressée, de quelle constante inquiétude du mieux, de quel culte profond pour tout ce qu'il y
a de grand et de doux dans la vie, — la patrie et la famille, l'art et la poésie, l'étude et l'amitié, — de quelle source enfin partait cette inspiration abondante et pure ; on put apprécier au prix de quels efforts et de quelle volonté il avait conquis cette puissance de création, si facile en apparence, qui lui permettait de renouveler l'admiration à chaque œuvre nouvelle.
Pour la postérité, comme pour nous-mêmes, Messieurs, Baudry sera surtout le peintre épris de poésie, qui continua la tradition classique et resta fidèle aux enseignements de la Renaissance. Certes, c'est là sa gloire, mais quelle injustice ce serait de ne voir en lui qu'un heureux disciple et un habile imitateur! Il est peu d'artistes plus personnels et chez qui leur temps comme leur race se reconnaissent à des traits aussi francs.
La formation de son talent fut régulière et logique, sans influence de systèmes, uniquement dirigée par la pente même de sa nature et la conscience de ses études. Fils d'une race historique, où le passé a mis dans toutes les âmes de grands souvenirs et l'instinct de l'héroïsme, loyal et patient comme elle, il estime de bonne heure que l'art a pour but « de faire revivre les choses mortes, aussi bien que de représenter les choses vivantes » ; il a le sens de l'histoire, il est épris à la fois d'idéal et de vérité; c'est un réaliste et un poète. A ces dons originels se joignent une sensibilité délicate et profonde, le besoin d'émotions personnelles et d'impressions fraî-
ches, la haine de la convention; il a aussi le goût bien français de l'élégance, de la grâce, de la clarté; il aime les lignes sveltes, la souplesse des formes féminines, les colorations lumineuses et franches. Enfin, de patientes études lui ont appris tous les secrets de son art, et à son imagination de poète le petit paysan vendéen a joint peu à peu une instruction de lettré. Avec la science du mouvement et des attitudes, avec le sens de la lumière et de ses jeux, il possède la fable, la légende et l'histoire. Il entre donc avec une rare originalité dans le grand art qui est fait de traditions.
Ce sont là qualités bien françaises, Messieurs, et qui nous permettent de dire que cet admirateur enthousiaste des maîtres italiens est avant tout le fils de notre sol et de notre génie. Il eut le culte de Florence, de Rome et de Venise; mais l'étude de l'art italien ne fut pour lui qu'un point de départ pour remonter, par delà les galanteries efféminées et la pompe solennelle des deux derniers siècles, jusqu'au rêve de grâce et de beauté réalisé par la Renaissance française.
Ce rêve, il le transportait en pleine vie contemporaine, en donnant à des formes héroïques ou divines la physionomie, l'allure, les passions de son siècle. Sous la couleur d'un Titien ou d'un Gorrège, c'est l'atmosphère de notre pays qui baigne ces toiles lumineuses, le sang de notre race qui circule dans ces corps charmants, l'âme de notre patrie qui se répand à travers ces sujets mythologiques.
D'autant plus qu'il ne perd jamais de vue l'histoire et la réalité. Le peintre de la Fortune et V Enfant, de Lêda, de la Toilette de Vénus, de la Perle et la Vague, est aussi celui du Supplice d'une Vestale, de Charlotte Corday et de tant de portraits, dont un grand nombre comptent parmi les plus admirables toiles où l'aspect d'une physionomie individuelle est en même temps la lumière d'une âme et la révélation d'une vie.
Une bonne fortune unique dans la vie d'un artiste, unique parfois dans une époque de l'art, lui permettait, en pleine maturité, de donner toute sa mesure et de laisser cette œuvre capitale où les maîtres rêvent de se mettre tout entiers. M. Charles Garnier venait de construire l'Opéra, et la décoration du grand foyer était confiée à Paul Baudry. Quel cadre et quel sujet! Une admirable architecture à vivifier par l'histoire complète de la poésie, de la danse et de la musique ! Renonçant à la fortune et au succès de chaque jour, le peintre se mit à l'œuvre avec une force de volonté et une puissance de travail, une fécondité d'invention qui rappelèrent les temps de la chapelle Sixtine et des Chambres du Vatican. Il allait longuement étudier Michel-Ange et Raphaël à Rome et à Londres; il s'enfermait dix ans dans les combles de l'Opéra et sortait enfin de sa retraite pour offrir à l'administration ces peintures du grand foyer qui marquent à la fois l'apogée de son talent et une date de notre art. L'inspiration riante de la grâce française s'y jouait à
l'aise dans les souvenirs de la fable et de l'histoire antique; c'était un mélange charmant de réalisme et d'idéalisme, de coloris vénitien et d'élégance parisienne, un chef-d'œuvre d'invention et de fécondité.
Messieurs, l'artiste ne survécut pas longtemps à un tel effort. La destinée lui refusa la satisfaction qu'il avait pourtant bien méritée; il ne lui fut pas donné de jouir de son oeuvre et, après les joies du labeur opiniâtre, de connaître celles du travail aisé, de l'existence ennoblie par la gloire, charmée par la douceur des affections intimes. La douleur de ceux qu'il a prématurément quittés ne se console pas; pourtant, la cruauté soudaine du coup fatal doit leur être adoucie par l'unanimité d'admiration qui s'est faite autour de ce tombeau, par la grandeur de l'hommage posthume que vous rendez à la mémoire de l'artiste, par la conscience que, dans cette noble vie, il n'y eut pas une œuvre inférieure et que le souvenir de Paul Baudry demeure comme l'honneur de son nom, de son art et de son pays.
FUNÉRAILLES
DE