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le mal, eût mérité de le vaincre. 11 est tombé, travaillant encore, alors que cette nature, pleine de retours, permettait d'espérer qu'il ajouterait à son œuvre des pages capitales. Hier encore, n'exposait-il pas deux portraits où il se surpassait lui-même, et qui méritent de prendre place à côté des plus admirables images où l'art ait lutté avec la physionomie humaine?
Dès ses débuts, Gabanel promettait tout ce qu'il devait tenir; il laissait voir qu'il allait justifier à son tour la belle définition des existences artistiques : une pensée de la jeunesse, réalisée par l'âge mûr. Cette pensée, qu'il suivit jusqu'au bout, et à laquelle il dut toutes ses inspirations, sa force comme ses faiblesses, ses triomphes comme ses échecs, l'éloge enthousiaste comme le dénigrement haineux, c'était l'amour simultané de la grâce et de la force, de l'élégance et de la vigueur, de la recherche délicate et de la simple franchise; il voulait reproduire tous les aspects du beau. S'il n'a pas toujours distingué l'élégant du joli, s'il a pris quelquefois la fadeur pour la grâce, ses erreurs mêmes étaient généreuses et partaient de principes élevés. La probité de l'artiste et le grand respect qu'il portait à son art restaient audessus de toute atteinte; on n'eut jamais le droit de mettre en doute la sincérité de son esthétique et la conscience de ses efforts. Au demeurant, ses adversaires les plus injustes étaient forcés de reconnaître la rare distinction et l'originalité de ce talent, qui
réunissait en lui, avec le plus heureux mélange de vigueur et de souplesse, toutes les grandes qualités du coloriste et du dessinateur.
Conduit par l'esprit classique, Gabanel n'était pas asservi par le culte de la tradition ; il tendait au contraire, par une suite d'efforts vigoureux, vers la nature et la vérité. Désireux d'embrasser tout le domaine de son art, il sut réaliser cette haute ambition. Peintre d'histoire, il a tracé des pages d'une conception puissante, où revit le sens du passé, où respire l'âme de la patrie française. Les gracieuses légendes de la mythologie, les figures consacrées de la Bible trouvaient en lui un interprète égal à leur poésie et à leur grandeur, et lorsque, par délassement, il abordait la peinture de genre, il s'y montrait le plus spirituel des observateurs. Enfin, je ne crains pas de dire que la postérité le placera au premier rang des peintres de portrait et qu'elle consacrera le jugement par lequel ses contemporains ne craignaient pas de rappeler à son sujet les grands noms de Philippe de Ghampaigne et d'Ingres.
Ce n'est pas seulement un grand artiste qui disparaît avec lui, Messieurs, ce n'est pas seulement un maître qui honorait une école et dont les écoles rivales ne pouvaient contester la primauté : l'école française perd une de ses principales forces et quiconque aime l'art doit oublier ses préférences pour ressentir un deuil qui est le deuil de tous.
Artiste éminent, Gabanel fut un professeur hors
ligne qui ne vit jamais dans l'influence du maître un moyen de recruter des admirateurs et des partisans, mais une œuvre de dévouement désintéressé. Avec la conception si personnelle qu'il avait de l'art, il ne s'inquiétait que de susciter le talent et de favoriser ses progrès, en lui laissant suivre sa voie natureile. Il n'était intraitable que sur un point : la haine de la vulgarité et de la platitude. Devant le travail du débutant, il faisait abstraction de ses préférences et, reconnaissant que l'art est vaste, il permettait à chacun d'y choisir son domaine. Cet idéaliste, ce classique a donc formé des réalistes et des romantiques. Dans la liste de nos jeunes maîtres déjà célèbres, combien lui doivent leurs premières leçons ! Ce livre d'or démontre qu'en discutant Cananel avec trop de sévérité, les écoles rivales feraient preuve d'ingratitude. Tous ses élèves devenaient ensuite ses amis et ses protégés; il les suivait avec une sollicitude paternelle; il s'intéressait à leurs succès comme aux siens propres. L'école des Beaux-Arts ne saurait perdre le souvenir des grands services qu'il lui a rendus. Au milieu de tant de maîtres excellents, il laisse un vide que les regrets de ses élèves se plairont à rappeler.
Messieurs, les mérites d'Alexandre Cabanel vont être honorés d'une manière digne d'eux. Pour moi, je n'ai pu que les constater; mais c'était un devoir pour le représentant de l'État de venir rendre hommage à l'artiste qui a honoré l'art français, au professeur qui a si bien servi l'enseignement national. Permettez-
moi d'y joindre, en mon nom personnel, le souvenir de relations trop courtes, où j'avais apprécié la bienveillance et la droiture de l'homme. Je me joins, pour lui adresser l'adieu suprême, à tous ceux qui l'ont aimé, c'est-à-dire à tous ceux qui l'ont connu.
FUNÉRAILLES
DE