JULES DUPRÉ
A L'iSLE-ADAM
8 octobre 1889.
Messieurs,
Je viens, au nom du Ministre des Beaux-Arts, rendre l'hommage suprême au grand artiste qui nous quitte, plein de gloire et de jours, en laissant derrière lui un vide que rien ne saurait combler. Jules Dupré était de ceux dont la disparition emporte un secret de force créatrice et d'originalité. Si fécond que soit l'art français et malgré le renouveau continuel qui fait succéder les maîtres aux maîtres, celui-ci, dernier survivant d'un groupe héroïque, avait donné à son art une de ces impulsions durables, qui ne se reproduisent pas deux fois dans un siècle. Que dis-je? Il faudrait remonter de deux cents ans en
arrière pour trouver, dans l'universelle patrie artistique, des maîtres dont l'initiative ait été l'égale de la sienne. L'ami de Théodore Rousseau et de Corot, le maître de Troyon, le soutien de Millet prend place, parmi les peintres de la nature, à côté de Claude Lorrain, de Ruysdaël et d'Hobbéma. La postérité avait déjà commencé pour lui et nous ne faisons que rappeler son jugement, en lui attribuant ce rang glorieux.
Lui-même n'avait pas eu de maître, quoique Huet l'eût précédé dans la rénovation du paysage français. Avant de découvrir dans nos musées les frères de son génie, il lui avait suffi, pour trouver sa voix, de la contemplation personnelle et directe de la nature, loin de toute école et de toute tradition. C'est ici, dans le pays où il a vécu presque toute son existence, sur cette terre qui va le recevoir pour l'éternel repos, c'est ici que son âme s'est ouverte à cette influence mystérieuse, qui, en s'exerçant sur un être humain digne de la recevoir, produit le véritable artiste. Il a pleinement justifié la définition célèbre : « L'art, c'est l'homme ajouté à la nature. »
Cette âme était profondément sensible, à la fois réfléchie et ardente, pleine de la mélancolie généreuse dont se nourrit cette méditation des problèmes éternels à laquelle la littérature et l'art doivent les grands naturalistes. Romain, il eût aimé Lucrèce; fils de race française, il avait pour livres favoris Montaigne, le grand sceptique qui poursuivit avec un sourire
l'insaisissable vérité, La Fontaine, qui a si intimement mêlé l'homme à la nature et qui dans les vers les plus pittoresques qui aient été écrits, a pu saisir et fixer le charme fuyant et vague qui flotte sur les champs, les bois et les eaux.
En essayant de définir ceux que préférait Jules Dupré, il se trouve qu'on le définit lui-même. Ce mystère et cette poésie de la nature, il les rendait avec cette sobriété vigoureuse, cette netteté élégante et cette probité qui sont le propre de ses auteurs favoris et du génie français, avec ce respect et ce souci continuel de la perfection qui fait les grands artistes et guide leur développement à travers une longue carrière, où ils se montrent toujours fidèles à eux-mêmes et toujours nouveaux.
Il avait commencé par peindre les forêts, celle de l'Isle-Adam, qu'il a rendue aussi célèbre, aussi féconde, si j'ose dire, que celle de Fontainebleau, et les bois de Ville-d'Avray, avec cette variété du ciel qui revêt d'aspects si changeants l'immuable spectacle des choses. Il avait comparé ses sites favoris à ceux de nos diverses provinces, transportant son observation de l'Ile-de-France dans le Limousin et le Berry, les Landes et les Pyrénées. Vous savez ce que furent ses ciels d'orage, ses soleils couchants, ses villages, ses plaines. Dans tous, il nous faisait éprouver l'émotion qu'il avait éprouvée lui-même, car il prétendait mettre son âme dans chacune de ses toiles, sachant bien et disant que la nature n'existe que par rapport
à l'homme et que l'art est la traduction par celui qui voit, pense et agit, des choses aveugles, inertes et inconscientes.
Puis, ce fut la mer qui l'attira, dans une période où la mélancolie du poète était devenue la douleur profonde du citoyen. Pendant les tristes mois de 1870, il observait longuement la mer et le grand paysagiste se révélait peintre de marine ; il faisait passer le trouble de son âme dans ces toiles, où il parvenait à fixer l'agitation éternelle des flots et la violence tragique des forces naturelles déployée sur l'étendue.
Messieurs, si, comme on l'a dit, l'art est surtout fait de patience et de conscience, il y eut peu d'artistes aussi grands et aussi complets que Jules Dupré. Ces deux qualités maîtresses, elles sont dans toute sa carrière, depuis la guerre qu'il déclarait en débutant à la mode et à la convention, jusqu'aux victoires définitives de sa maturité, jusqu'aux dernières œuvres de sa vieillesse. Jamais un sacrifice au goût du jour, au désir du succès, à l'amour du gain. L'artiste se doublait, dans cette nature, d'un honnête homme délicat et fier.
Aux regrets qu'il nous laisse s'ajoute donc la profonde douleur de sa famille et de ses amis. Nous ne connaissions que le grand artiste et ils appréciaient chaque jour l'homme aimant et bon, qui partagea sa vie entre la nature et son foyer. C'est celui qu'ils pleurent; l'autre est assuré de vivre et la mort n'est pour lui que la consécration de la gloire.
FUNÉRAILLES
DE