D'OCTAVE FEUILLET
De l'Académie Française.
31 décembre 1890.
Messieurs,
e Ministre des Beaux-Arts s'associe avec empres-
JLi sèment au deuil des lettres françaises, cruellement éprouvées en la personne de M. Octave Feuillet. L'écrivain délicat, le noble caractère, le galant homme, auquel nous rendons les derniers devoirs, était de ceux qui honorent leur profession et leur pays. A tous les hommages qu'il reçoit il importait que vînt se joindre celui de l'Etat. D'exquises qualités de notre esprit national avaient trouvé dans son talent une expression originale et, sans lui, le développement littéraire de notre siècle offrirait une regrettable lacune. C'est le plus bel éloge que l'on puisse faire
d'un écrivain au moment où la mort, en terminant sa carrière, permet d'en apprécier l'importance d'un coup d'oeil. Cet éloge, Octave Feuillet l'a pleinement mérité. Il ne survivra pas seulement dans le souvenir d'une élite : ce peintre de la vie élégante et des existences privilégiées laisse un nom populaire; son œuvre fait partie du patrimoine national.
C'est du milieu de notre siècle que datent les débuts et la réputation d'Octave Feuillet, au moment où Balzac allait disparaître, où Musset cessait d'écrire, où Emile Augier et M. Alexandre Dumas allaient s'emparer de la scène. Après ces maîtres et avec ces émules, il eut vite marqué sa place et affirmé son originalité dans le théâtre et le roman. Spiritualiste de convictions et idéaliste de goûts, il avait, en outre, un besoin de vérité et une souplesse de talent qui lui permirent de défendre ses doctrines et de servir ses préférences en ajoutant sa part aux découvertes sur la nature humaine qu'une observation de plus en plus hardie poursuivait dans tous les sens. Par besoin de délicatesse et d'élégance, il s'enfermait dans un monde choisi; mais, ce monde, où l'égalité humaine reparaît dès que la passion exerce ses droits, il le voyait et le montrait tel qu'il était, reproduisant sa parure brillante, mais prouvant que le cœur humain est le même partout, et que, si l'aspect extérieur des passions se modifie, leur essence reste la même. Bonheurs et catastrophes se succèdent, là comme ailleurs, avec leur cortège de joies et de souffrances ;
ils y sont aussi vrais et d'un intérêt aussi poignant que dans les milieux plus larges et plus accessibles. L'expérience humaine et sa représentation par l'art peuvent s'y poursuivre avec la sincérité qui fait les œuvres fortes et la beauté supérieure qui s'impose à l'admiration de tous.
Ce genre d'observation, Octave Feuillet l'exprimait avec une force voilée de mesure et une pénétration qui ne s'arrêtait guère aux apparences. S'il avait la grâce rêveuse et la sensibilité poétique de Musset, il faisait souvent songer à Racine par le courage avec lequel il suivait la passion jusqu'aux suprêmes excès où ses pires énergies peuvent la conduire. Depuis le poète d'Hermione et de Phèdre, le respect de la beauté artistique et le besoin de la distinction morale s'étaient rarement conciliés avec un pareil souci de la vérité; depuis l'auteur des Comédies et Proverbes, personne n'avait montré avec plus de force tout ce que l'élégance de la vie et le raffinement du cœur peuvent Admettre d'énergie dangereuse et de violence sans frein.
De là une série d'analyses de l'amour, d'une hardiesse singulière, dont plusieurs n'ont pas encore été surpassées, quelle qu'ait pu être l'audace de successeurs fort dégagés des scrupules qui retenaient Octave Feuillet. Ces scrupules, sauvegarde de son talent, prenaient leur source dans le respect de la liberté humaine, le sentiment de la loi morale, le mépris de tout ce qui est bas et vil. Ils lui permet-
taient de montrer qu'une force supérieure à celle de la passion intervient toujours pour la châtier, qu'une logique inévitable la pousse aux catastrophes et que le culte même de l'honneur ne préserve pas des fautes humiliantes. L'amour respire un charme délicieux d ans le Roman d'un jeune homme pauvre, mais il est terrible dans la Petite comtesse et dans M. de Camors et, s'il se pare d'ironie légère dans la Crise , il traîne la mort à sa suite dans Dalila. Quant à la loi morale, plus forte que l'honneur mondain, c'est elle qui inspire les grandes pièces d'Octave Feuillet, de Montjoie à Chamillac, et qui fait leur originalité dans notre théâtre contemporain.
J'oublierais, Messieurs, un trait essentiel et particulièrement honorable de cette physionomie d'écrivain, si je n'indiquais un côté de son caractère, qui n'est pas rare de notre temps, mais qu'il réalisait au suprême degré. Jamais la noblesse de l'esprit ne s'affirma de manière à la fois plus discrète et plus sûre que dans ces tableaux de vie mondaine, où, par la distinction de sa nature, l'aisance de son attitude, parfois l'ironie supérieure de son observation, le peintre se montrait au moins l'égal de ses modèles et maintenait sans affectation la dignité de la littérature devant les supériorités sociales, en lui faisant prendre son rang, qui est le premier.
L'œuvre d'Octave Feuillet aura charmé notre génération; les lecteurs qui viendront après nous en goûteront aussi vivement le romanesque délicat, la force
d'observation, la vérité morale, la pure élégance. Les femmes surtout, qu'il a représentées avec un rare mélange de respect et de franchise, ne perdront pas volontiers l'habitude des égards qu'il leur témoignait; elles lui garderont une place d'élite dans leur prédilection et leur reconnaissance. Quelque chose de délicat et de pur semble disparaître avec lui; cependant, ne désespérons pas de revoir des modèles semblables ; un besoin permanent de l'esprit français le veut ainsi; nous n'avons jamais pris notre parti de renoncer à tout ce qu'il nous faisait aimer. En attendant que s'affirme encore l'école à laquelle appartenait Octave Feuillet, dans ce rare écrivain qui sut réunir la force et la délicatesse, l'audace et la réserve, l'idéal et la vérité, nous saluons le peintre durable d'une époque déjà disparue et des passions éternelles.