RAYMOND DESLANDES
Directeur du Théâtre du Vaudeville.
25 mars 1890.
Messieurs,
Je remercie la famille et les amis de Raymond Deslandes d'avoir spontanément associé l'administration des Beaux-Arts à un deuil qui ne pouvait la laisser insensible, et d'avoir exprimé le désir que son chef vînt apporter sur cette tombe l'expression de sa condoléance et de sa sympathie. Libres serviteurs de l'art ou représentants de l'Etat, nous servons tous une même cause et nous sommes solidaires dans la joie comme dans la douleur.
Auteur dramatique, Raymond Deslandes était de ceux qui honorent leur profession. Il laisse une œuvre qui, dans ses moindres parties, atteste le res-
pect de lui-même et de son art, pleine d'inspirations heureuses et où n'ont pas manqué les grands succès. Contemporain d'une génération qui, jusqu'à ce jour, demeure l'honneur de notre théâtre, il appliquait avec confiance l'idée qu'elle se faisait de l'art, et jusqu'au bout il est resté fidèle aux goûts de sa jeunesse, avec un remarquable mélange de souplesse et d'originalité.
Il s'était essayé d'abord dans un genre français par excellence et dont les maîtres furent tous ses collaborateurs ou ses amis. C'était le temps où une idée ingénieuse, habilement développée, une ironie sans amertume exprimée dans une langue sans prétention, assuraient la fortune d'une pièce et suffisaient au goût public. Deslandes suivait ce goût sans effort, peu soucieux encore du lendemain, et ne songeant qu'à exprimer au jour le jour ce clair bon sens et cette facile humeur qui sont le privilège de notre pays et qu'il aimait, comme un Français de bonne race.
Chemin faisant, il associait son nom à celui de Labiche et signait avec lui une pièce qui compte parmi les meilleures de ce maître du rire. Mais peu à peu une ambition plus haute lui était venue; il s'élevait à une conception plus sérieuse de son art et vous n'avez pas oublié le succès qu'obtenait à la Comédie-Française une œuvre saine et forte, digne de cette glorieuse scène, Antoinette Rigaud. Jusqu'au bout, le succès le suivit dans ce nouvel emploi de
son talent et, il y a quelques mois, nous applaudissions au Gymnase sa collaboration avec un des maîtres du théâtre contemporain, M. Victorien Sardou.
Mais, si méritoires que soient ces œuvres, je ne crains pas de dire que le principal honneur de Raymond Deslandes sera dans le titre dont il était justement fier, celui de directeur du Vaudeville. Dans ce théâtre, l'un de ceux qui maintiennent, avec la Comédie- Française, l'honneur de notre art dramatique, il a rendu aux lettres françaises des services qu'elles n'oublieront pas. Du jour où il en prit la direction, associant habilement les œuvres légères aux tentatives sérieuses, suivant ou forçant le goût public, homme d'affaires habile et droit, metteur en scène de premier ordre, il sut y produire ou y ramener quelques-unes des plus originales, des plus fortes et des plus gracieuses entre les pièces de notre temps.
Un jour, un écrivain hardi et puissant, se plaignait de ne pas trouver une scène où il pût faire l'épreuve de ses théories. Aussitôt Deslandes lui offrait le Vaudeville et, quoique l'art nouveau effarouchât ses préférences, il mettait au service de Renée son expérience, son dévouement et cet instinct supérieur du théâtre, qui donne le courage d'oser sans se préoccuper outre mesure de l'empressement ou des résistances du public, sachant bien qu'une œuvre de valeur, quel qu'en soit le succès, n'est jamais inutile à la fortune de la maison.
Ces mérites d'auteur dramatique et de directeur l'avaient mis au premier rang dans sa profession et l'entouraient d'une estime particulière. Ce m'est un regret personnel et profond que la mort ne m'ait pas laissé le temps de les faire reconnaître par un honneur qu'il souhaitait, dont j'avais formulé la proposition et auquel s'intéressait, en même temps que des amitiés aussi fidèles qu'illustres, la sympathie de tous ceux qui l'approchaient.
En effet, Messieurs, dans une profession où la concurrence est ardente et la lutte acharnée, Deslandes était entouré d'estime et d'affection : c'est que, chez lui, si distingué que fût l'écrivain, si habile et si heureux que fût le directeur de théâtre, l'homme était encore supérieur. Ame fière et cœur généreux, sa droiture et la sûreté de ses relations étaient proverbiales. Son affirmation valait une preuve et sa p arole un contrat. Je l'ai vu, choisi pour arbitre dans un litige malaisé, faire accepter sans effort son jugement et recueillir les remerciements des deux parties. De son théâtre, il avait fait une famille ; je ne crois pas qu'entre ses artistes et lui un différend se soit jamais élevé, qu'un seul de ses confrères lui ait dû un sujet de plainte légitime, qu'un seul de ses amis ne l'ait pas trouvé fidèle , je ne dis pas à tous les devoirs, mais à toutes les délicatesses de l'amitié.
Aussi, Messieurs, n'est-ce pas l'affluence ordinaire de nos deuils parisiens quia suivi jusqu'ici le cercueil de Raymond Deslandes; c'est un cortège d'amis qui se
presse autour de cette tombe ; ce sont de profonds et durables regrets qui l'ont accompagné et lui survivront. Je me joins à tous ceux qui le pleurent et, en disant que nous laissons ici un esprit et un cœur d'élite, je suis sûr de traduire vos propres sentiments.
FUNÉRAILLES