DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE
Messieurs,
L'Académie de médecine m'a confié la douloureuse mission de prononcer devant cette tombe, si brusquement et si prématurément ouverte, le suprême et cruel adieu à un collègue que nous avons tous aimé et estimé et que nous espérions garder encore longtemps parmi nous. Un ami, qui plus que moi a vécu dans son intimité quotidienne, vous parlera de l'homme, de ses débuts dans la science, de sa marclie ascendante vers la position élevée qu'il a su conquérir, et surtout des éminents ser-
vices rendus par le professeur. De sa carrière, nous ne retiendrons que le côlé scienLilique.
J. Bonis est entré à l'Académie en 1878, comme membre de lu Section de piiysique et de chimie. Une notoriété scientifique bien établie par de nombreux et beaux travaux et par d'importantes découvertes lui ouvrait sans dinicultés les portes de notre Compagnie. Mais, bien avant cette date, il s'était acquis l'estime et l'amitié de ses futurs collègues.
Nommé, en 1859, chef des travaux chimiques au laboratoire de l'Académie de médecine, il apporta dans l'accomplissement de ses modestes fonctions l'habileté de main, la précision expérimentale etles méthodes d'investigation puisées aux leçons de ses maîtres, Dumas et Péligot. Il y apporta surtout cet esprit scientitîque élevé et toutes ces qualités du vrai savant et du chercheur, développées en lui grâce à sa riche et droite nature, qualités qui l'avaient si bien servi dans des travaux plus brillants. Il sut dès le début donner au service des analyses, et surtout à celui des analyses d'eaux minérales, une importance et une ampleur sans précédents. Un grand nombre de mémoires sur la nature, la composition et l'origine de certains
produits contenus dans diverses eaux minérales témoignent des préoccupations scientiliques provo(iuées par ces reclierciies spéciales. Son but n'était pas seulement de signaler la présence de tel ou tel principe et d'en établir l'importance pondérable, mais aussi et surtout de rechercber l'origine et le mode de formation de ces produits naturels que l'analyse lui avait présentés.
L'examen des roches traversées par les eaux, l'observation attentive des termes successifs de la désagrégation de ces roches, lui permirent de suivre pas à pas les procédés employés parla nature dans la minéralisation des eaux. C'est par l'étude chimique des dépôts organiques constatés dans divers groupes d'eaux minérales sulfureuses, dépôts désignés sous les noms de glairine, de barégine, de sulfurain, qu'il arriva à démêler les conditions qui favorisent la formation de ces dépôts et à indiquer les moyens à employer pour la ralentir.
Dans cet ordre d'idées, on doit également à Bonis la découverte de ce point important, savoir que parmi les eaux thermales sulfureuses, celles qui jailhssent directement des terrains granitiques sont les seules qui ne contiennent pas d'ammoniaque; de là découlent des conséquences iptéressan-
Los loiieliiiiil l'orif^ino de raminoniaquo dans les eaux minérales.
Arrêtons-nous à ces quelques citations. 11 serait trop long de rappeler ici un à un tous les fruits de l'activité scientifique déployée par notre collègue dans les travaux qu'il entreprit au laboratoire de l'Académie de médecine.
Si nous avons insisté sur ces recherches spéciales, si nous en avons parlé au début, c'est surtout parce qu'elles touchent de plus près aux questions qui intéressent l'Académie de médecine.
Mais les principaux titres degloire de notre cher et regretté ami et collègue se retrouvent surtout dans ses belles découvertes en chimie organique. A une époque (1851) où Dumas pouvait dire a juste titre que la découverte d'un alcool équivalait en chimie organique à celle d'un corps simple en chimie minérale. Bonis eut l'heureuse fortune d'enrichir d'un nouveau terme la famille encore peu nombreuse des alcools.
L'alcool caprylique, découvert par Bouis et obtenu par la distillation de l'huile de ricin avec la potasse caustique, devint entre ses mains l'objet d'une étude des plus remarquables. L'important et beau mémoire publié sur ce sujet, mémoire qui
roslera dans la science comnio un modèle classique d'iuvesligaLion heureuse eL habile, conliciiL, non seulement une description détaillée des procédés de préparation et des propriétés du nouvel alcool, mais encore l'histoire complète des nombreux produits qui en dérivent. Dix ans plus tard (1862), Bonis mettait la dernière main à cet ensemble, en obtenant, avec le concours d'un de ses élèves, M. Carlet, l'alcool œnanthylique, c'est-à-dire l'homologue inférieur de l'alcool caprylique.
Autour de cette œuvre capitale, viennent se grouper des recherches publiées à diverses époques sur un grand nombre de questions de chimie organique, de chimie minérale, d'analyse chimique et de toxicologie, recherches moins importantes par leurs résultats que la précédente, mais qui révèlent les mêmes qualités du savant et du chercheur. Rappelons plus spécialement des travaux sur les corps gras, sur l'acide palmitique, du suif de Mafurra, sur la stéarine végétale, sur la théorie de la saponification alcaline.
Vous le voyez, Messieurs, et cette pensée peut adoucir la douleur des nombreux amis de J. Bonis, notre collègue laisse derrière lui des enfants immortels, des témoins irréfutables d'une vie con-
sacrée au travail et à la science. Son nom ne^peul tomber dans l'oubli, grâce aux éminenls services qu'il a rendus, services que l'Académie de médecine a récompensés en l'appelant dans son sein.
Il fut parmi nous non seulement un collègue dont on appréciait la liante valeur scientifique, l'esprit sérieux et élevé, mais encore un homme dont on recherchait le commerce charmant et aimable, que l'on aimait à retrouver chaque semaine, dont le caractère franc, sûr et ouvert, dont l'esprit et dont les quahtés toutes françaises qui le distinguaient, lui ont acquis l'affection de tous ceux qui l'ont approché. ,
Et maintenant, cher et regretté ami, vous avec lequel je n'ai eu pendant plus de trente années que des relations amicales dont le souvenir me restera sans nuages, vous dont j'ai été successivement le collègue, comme préparateur au Conservatoire des Arts et Métiers, comme membre de la Société chimique que vous avez honorée et présidée, et enfin comme membre de l'Académie, je vous dis mi dernier et douloureux adieu, au nom des membres de l'Académie de médecine et de vos collègues de la Section de physique et de chimie.