‹ Discours prononcés aux funérailles de M. Jules Bouis ... le 23 octobre 1886Chapitre 3 sur 4 · DE L'ÉCOLE SUPÉRIEURE DE PHARMACIE · texte numérisé non relu

DE L'ÉCOLE SUPÉRIEURE DE PHARMACIE

Messieurs,

J'ai reçu la mission triste d'être l'interprète des vifs regrets que la mort de Jules Bouis inspire aux professeurs de l'Ecole de pharmacie de Paris, à ses élèves et à son administration.

Vous dire que je ressens de cette perte une douleur extrême est, hélas! bien naturel; ma vie s'est passée côtoyant la sienne, depuis 1859, comme agrégé ou comme professeur, et depuis 1864, comme essayeur des monnaies. Tous les jours le travail

nous réunissait, nos joies ot nos peines étaient communes et jamais entre nous n'a llotté le plus léger nuage, tant était droit son caractère, tant était grand son désir d'être agréable à ceux qui l'entouraient.

Il était pharmacien d'origine, car il a passé son enfance et sa jeunesse dans l'officine paternelle à Perpignan, et il aimait à rappeler la forte direction que lui avait imprimée son père, pharmacien distingué que le tribunal de saville chargeait de toutes les expertises de la région : « C'est, disait-il, dès ma jeunesse, que j'ai eu la pensée de me consacrer à l'étude de l'analyse et de la toxicologie » qu'il enseignait à l'École après avoir été nommé, par le concours, agrégé de cette cliaire en 1859.

Jules Bouis est né en 1822. Il était l'aîné de la famille, aussi fut-il dirigé naturellement vers la pharmacie, en vue d'aider son père le plus tôt possible, et de lui succéder ensuite, et c'est à Montpellier qu'il lit ses études professionnelles.

Son exemple, jeunes élèves, qui étiez ses disciples et qui êtes les nôtres, qu'il aimait et que nous aimons tous, son exemple, dis-je, doit être retenu, médité par vous.

Bouis était seul, abandonné à lui-même dans une

ville d'étiuliaiits, c'osUVdiro dans une ville de l,ravail, mais aussi de plaisir; il a sacrifié ce dernier, et, non content de préparer avec soin ses examens, de les passer avec succès, de remporter les prix de l'Ecole, il a étudié les sciences pour se faire recevoir bachelier ès sciences mathématiques.

Une fois pharmacien, il hésitait, entraîné, d'un côté par l'amour de la science, retenu d'un autre par le désir de soulager son père. Celui-ci, reconnaissant aux premiers succès de ce fils qu'il y avait en lui l'étoffe d'un savant, que Perpignan n'était pas un théâtre assez vaste pour que ses heureuses qualités pussent se développer à l'aise, décida de l'envoyer à Paris, où il arriva muni d'une lettre pour un illustre enfant de Perpignan, pour Arago.

Celui-ci l'accueillit avec bonté ; il l'interrogea et le présenta lui-même à Dumas dont le laboratoire était l'objectif des jeunes gens qui se destinaient à l'étude de la chimie. A cette époque, l'Etat n'avait pas, comme aujourd'hui, des laboratoires de recherches, et Dumas, qui en comprenait la nécessité, avait fondé, à ses frais, un laboratoire particulier qui a été pendant dix ans un éclatant foyer d'activité scientifique, une pépinière de savants tels que Wurtz, Cahours, Piria, Stas,Melsens,Le Blanc, etc.

Bonis éliidia sous la direction de ce maître émincnt, l'aida dans ses recherches, publia un premier travail, et passa l'examen de licencié ès sciences physiques. En 1840, il ([uitta ce laboratoire pour entrer au Conservatoire (h;s Arts et Métiers, comme préparateur du cours (h; chimie générale, fait par M. Péligot, son maître vénéré, qui a la douleur de conduire ses funérailles. Cette préparation l'occupait considérablement, parce qu'un cours de chimie au Conservatoire est, de toute nécessité, surchargé d'expériences ; il l'a gardé jusqu'en 1857, laissant la réputation d'un manipnlateur modèle, tant pour l'exactitude que pour l'habileté.

La faible rétribution attribuée à ces modestes fonctions était insuffisante pour son entretien ; d'autre part, il désirait s'exercer au professorat, et il eut, en 1849, la satisfaction d'obtenir une chaire de chimie et de physique au collège Chaptal ; un peu plus tard, en 1853, il était nommé répétiteur de chimie à l'École centrale des Arts et Manufactures,

Il a publié, dans cette période, d'importantes recherches de chimie; ce n'est pas le lieu de les examiner ici, je ne rappellerai que deux des plus saillantes : la première a eu pour résultat la dé-

couverLii do l'alcool oupi-yliquo ; aujourd'liui, l'isolemcnL d'im nouvel alcool esl un lait iulércssant, mais le uoudjro oa\ osL grand, la, voie pour les obtenir est tracée. Il n'en était |)a,s de même à l'époque. L'alcool caprylique a été le cinquième alcool connu, et sa découverte fit le plus grand honneur à Mouis; ce fut le sujet de sa thèse de docteur ès sciences, en 1855. La seconde est une étude de l'empoisonnement par les gaz, qui est devenue classique et qui a été l'origine du traité de toxicologie, publié par Bonis dans le recueil de Briand et Chaudé.

Malgré le labeur incessant que représentent ces fonctions multiples et ces recherches, Bonis consacrait alors une partie de son temps à des travaux de chimie appliquée à l'étude des corps gras, travaux qui, l'ayant mis en rapport avec de Milly, l'amenèrent à entrer dans la famille de ce savant industriel. Il épousa sa fille aînée, qui lui a procuré une vie de bonheur, récompense de son travail assidu. Que cette femme si dévouée veuille accepter, avec nos compliments de condoléance, la respectueuse assurance de nos respects et de notre affection; puisse la tendresse des enfants et petits-enfants dont elle est entourée, amortir

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l'airrciisc (loiilniir clans laquelle cette mort si rapide vieiil, (l(> la |)lon{^er!

Bonis, d'une extrême discrélion lorsqu'il s'agissait de demaïuUîr une place ou un titre, discrétion que quelques-uns taxaient d'insouciance, ne put abandonner que tardivement ces fonctions d'importance moyenne. Ce n'est qu'en 1864 qu'il obtint la place d'essayeur des monnaies, en 1865 qu'il fut nommé à un cours d'analyse chimique à l'Ecole Centrale, et en 1868 qu'il fut élu à la chaire de toxicologie de l'École de pharmacie, autour de laquelle se pressait un auditoire aussi nombreux que sympathique.

Enfin l'Académie de médecine, qui l'avait porté plusieurs fois sur la liste de la Section de chimie et de physique, lui ouvrit ses portes en 1878. Nul n'a rendu des services plus signalés à cette savante Compagnie, parce qu'il lui était attaché, depuis l'année 1860, comme chef des travaux chimiques et qu'il avait réorganisé le service des analyses d'eaux minérales.

Je ne veux pas, Messieurs, vous retenir plus longtemps auprès de cette tombe entrouverte; permettez-moi cependant de vous dire, en nous séparant :

Les rochorrhos do cliiniio qiin l'on doil ù Bonis, ses Iraviiux indiislriols, les nombi-euses c(, délicaXos analyses d'eaux minérales qu'il a lailes, renseignement claii- o( substantiel qu'il a donné, soit à l'École de pliarmacie, soit à l'École (;entralo, pendant de longues années avec un plein succès, assurent à celui que nous pleurons une place des plus honorables dans le monde de la science et de l'industrie; mais ce n'est pas ce qui doit nous frapper le plus vivement dans cette vie qui vient de s'éteindre.

Bonis a connu les diflicultés de l'existence ; il a lutté, et il les a vaincues.

Bonis a vu tardivement la fortune lui sourire ; il est devenu l'un des heureux du monde, et il aurait pu réaliser ce rêve si général : ne rien faire. Habitué au travail, il ne l'a pas voulu, et il est mort sur la brèche, remplissant, chaque matin, le travail peu intéressant, pénible même, de l'essayeur, avec autant de scrupule que de régularité, toujours égal de caractère, toujours affable malgré les douleurs qui le faisaient cruellement souffrir.

La richesse n'avait en rien altéré la simplicité et la douceur qui étaient les traits dominants de sa nature ; accomplir son devoir, tendre à concilier

la jiisticG cLla bonté, telles sont les cariicléristiques (le la vie du savant distingué, du confrère excellent, du l'ami dévoué, auquel je dis un dernier adieu.

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