‹ Discours sur l'émancipation immédiate opposée à l'émancipation progressive dans les colonies françaises, au sujet des pétitions pésentées [sic] à la Chambre des pairsChapitre 1 sur 4 · ALAN · texte numérisé non relu

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nore ceux qui les gardent comme moi, quelles que soient les nuances d'opinion qui jadis me séparaient d’eux. J'ai redouté, je redoute encore, des dangers graves qui peu- * vent être la conséquence d’une loi dont j'ai combattu plusieurs dispositions , des dangers qui pourront s’atténuer ou s’accroître par l'emploi plus ou moins intelligent , plus ou moins bienveillant, des moyens d'exécution. Mais aussitôt que j'ai vu la loi votée par une majorité considérable dans les deux chambres, je n’ai pas même attendu le jour certain de la sanction royale pour me soumettre à des volontés que j'ai jugées irrésistibles. Je ne me suis pas contenté de garder pour moi cette résignation anticipée ; j'ai voulu la faire partager à mes concitoyens des colonies. J’ai compris que, désormais, il n’y avait plus de lutte possible avec le pouvoir exécutif, et qu'après avoir résisté légalement, loyalement, il ne restait plus qu’à seconder avec franchise et loyauté l’autorité métropolitaine.

Voici dans quels termes, dès Le 9 juin 1845, j'exprimais ces pensées sur la loi promulguée le 18 juillet suivant, en m'adressant aux colons représentés par leurs conseils coloniaux :

« Regardez la loi comme déjà sanctionnée ; ne luttez point contre elle, ce serait manquer à vos devoirs de citoyens. Dès le moment que la sanction royale l’aura couverte par l’assentiment du troisième pouvoir législatif, respectez-la ; que ce respect fasse voir votre vertu.

a Respectez-la ; mais exigez qu'on la respecte à votre égard. Elle vous réserve des garanties, des droits, des défenses : usezen; non pas dans un vain et misérable esprit de chicane et de méchanceté, mais avec une modération calme, loyale, éclairée , bienveillante, qui n'exclut pas la fermeté, qui la rend, au contraire, plus puissante, et qui finit par la faire triompher dans les affaires d’ici-bas. »

J'ajoutais ces mots : « Rapprochez-vous du Gouvernement , afin qu'un esprit heureux de concorde s’étende, depuis le gouverneur et la haute administration, jusqu’au dernier des administrés. Qu’une confiance mutuelle s’étende aussi depuis la cour de justice la plus élevée jusqu’au plus humble des justiciables. C’est à ce prix, croyez-moi, qu’il est encore possible de sauver les colonies. »

Voulez-vous maintenant savoir comment ces colons, qu’on suppose si réfractaires et qu’on vous peint sous de si noires couleurs, ont accueilli de tels avis, dictés dans un esprit de conciliation ? Peu de temps après les avoir reçus, arrive à l’'improviste la dissolution du Conseil colonial de la Martinique. Les citoyens, consultés, réélisent les conseillers courageux qui les avaient défendus avec persévérance ; et ces con“ seillers honorent aussitôt d’un suffrage presque unanime leurs représentants à Paris, qui réclamaient d'eux la concorde avec le Gouvernement comme unique voie de salut.

Cette justice que je me plais à rendre à des colons énergiques , loyaux et sincères, les gouverneurs la leur ont rendue comme moi. Ecoutez un digne contre-amiral, ouvrant la session dernière de 1846, et disant au nom du Roi la vérité, comme le Roi la dit du haut du trône :

« La tranquillité la plus complète règne dans la colonie ; le travail est bien organisé ; un échange mutuel de bienveillance de la part du maitre, et de soumission ainsi que de dévouement de la part de l’esclave, consolide l’ordre et lui donne une nouvelle force.

« Je viens de parcourir toute la Martinique. C'est avec consolation et fierté pour le pays, que j'ai constaté, par moiméme, ces heureux résultats.

« Je me plais à reconnaître qu’ils sont dus à la sagesse et au patriotisme des habitants, au Concours franc et loyal que vous m’avez promis. »

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1 CS 6 ne C’est le même gouverneur, mon honorable ami, qui rendait, le à août 1845, avant qu’on eût promulgué la loi nouvelle, une éclatante justice au caractère des colons, caractère méconnu, et si souvent Calomnié, lorsqu'on discutait cette loi : «J'ai vu, disait-il alors, les améliorations apportées au régime disciplinaire des ateliers, à la tenue des hôpitaux et au logement des esclaves. J’ai été témoin de l'instruction religieuse que vos femmes donnent elles-mêmes aux enfants, des soins maternels qu’elles prodiguent aux esclaves dans la maladie, les pansant de leurs mains, les consolant, les encourageant , l’âge ni la maladie ne ralentissant point leur charité, J'ai admiré ce dévouement, et je remercie celles qui m'ont donné un si noble et si touchant spectacle. » Voilà, messieurs les Pairs, ce qui doit répondre aux calom-

nies ignorantes que peuvent souscrire, à 3,000 lieues de dis-

tance, trois milliers de pétilionnaires.....

Après avoir montré quels sentiments animaient la colonie qui s’élait placée au premier rang lorsqu'elle résistait à des tendances qui dépassaient les bornes de la loi; après avoir signalé l'esprit qui règne chez les colons et chez leur Conseil colonial, chez le gouverneur, qui dans cette île représente le Roi, et chez les délégués qui représentent ici les citoyens d'outre-mer, je crois pouvoir ajouter : Il est possible, il est facile de maintenir et d’accroître cette concorde, que j'ai réclamée avec tant d’instance, pour accélérer les bons effets de la loi de 1845, et pour en prévenir les résultats dangereux.

Que le Gouvernement métropolitain encourage et qu'il honore le travail des affranchis; qu’il fasse plus, qu’il l'exige d’eux, dans leur intérêt même, pour les cinq années qui suivent l’affranchissement, comme il est de son devoir impérieux de le prescrire; qu’il exige à double titre obligatoire, et comme retour d’un bienfait à l'égard des affranchis dont il paye en partie l'émancipation. C’est l'amour du travail qui leur donnera le bien-être et qui les rendra dignes de la li-

PT, berté, Employons tous les moyens pour que cet amour devienne chez eux ce qu’il est au sein des Etats libres de l'Europe, la vertu civique et populaire,

Alors, mais seulement alors, je m'empresserai tes la dernière de mes alarmes; et je ne verrai plus, dans l’affranchissement d'une race appelée aux mœurs, aux droits, aux lois de la mère-patrie, qu'un bienfait sans mélange.

Pénétré de tels sentiments, je réclame avec force pour obtenir l’exécution éclairée, équitable et persévérante de la loi qui prit, en 1845, naissance au sein de la chambre des Pairs. Je demande, aux citoyens de la métropole qu’ils aient pleine confiance dans les volontés réunies du ministère et des deux chambres. Je leur demande, pour ne pas enflammer des passions funestes dans les colonies, de ne plus réclamer une émancipation immédiate, que l’état obéré du trésor public ne permettrait pas d'accomplir, en restant fidèle aux garanties de la charte; une émancipation prématurée, laquelle priverait la masse des affranchis du progrès individuel qui marche avec la civilisation. Je demande à la patience raisonnée des métropolitains, de permettre que la liberté coloniale devienne la récompense de l’ordre et de l'amour pour le travail, et n’apporte désormais dans nos colonies que des bienfaits sans mélange.

Qu'il me soit permis maintenant de répondre à quelques observations, plus ou moins graves, qui vous ont été présentées.

J'aborderai dans peu d’instants le reproche capital adressé par des pétitionnaires aux planteurs des colonies, en qualifiant de ce qu'ils appellent un crime l'état social au milieu duquel ils sont nés. Si cet état social était en effet un crime, le Gouvernement actuel et tous les gouvernements qui, depuis trois siècles, l'ont fondé, l’ont encouragé, l’ont sanctionné par leurs lois et leurs ordonnances, ces pouvoirs métropolitains seraient les premiers et les plus grands coupables ; ils seraient tenus de faire amende honorable à la face des nations. C’est contre eux

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el non pas contre les colons que devraient pétitionner tous les amis de la vertu.

Les zélateurs de l'émancipation immédiate représentent les colons comme extrêmement divisés sur l’avantage ou l’inconvénient d’une semblable mesure. Messieurs les Pairs, je devrais, par ma position, connaître au moins quelques notables des colonies qui croient opportune cette mesure immédiate : la vérité m’oblige à déclarer que je n’en connais pas un seul.

On vous a dit encore que la plupart des partisans de l’émancipation la plus prochaine étaient des gens perdus de dettes ; et l’on ne réfléchit pas qu’au moment même où cette grande mesure serait réalisée, les créanciers s’empresseraient de faire saisie-arrêt sur l’indemnité que l'Etat payerait en libérant leurs travailleurs, et qu’alors il ne leur resterait plus rien.

M. LE COMTE DE MONTALEMBERT. C’est précisément ce que j'ai dit.

M. LE BARON DUPEN. Bien! nous sommes d’accord ; on l’est toujours quand on procède avec franchise et bonne foi.

S'il y a des gens qui ne désirent pas l'émancipation immédiate, ce sont les personnes obérées...

M. LE COMTE DE MONTALEMBERT. Je l’ai dit.

M. LE BARON DBUPEN. Soit; mais ajoutez que les colons qui prospèrent, ceux dont la fortune est fondée sur une sage et bienfaisante gestion, n’ont pas la folie de souhaiter une mesure qui larirait à l'instant la source de leur fortune. Voilà la vérité.

Ne croyez donc pas que, si l’on avait mis en vigueur l’expropriation forcée pour châtier les colons d’une misère qu’on leur avait infligée, c’est le mot, et pour remplacer des familles ruinées par des familles à ruiner, on aurait créé des colons

amis d’une émancipation soudaine, qui devait sacrifier à l’instant leur fortune innovée.

Maintenant je vais justifier le Gouvernement contre le reproche d’avoir discontinué ses efforts intempestifs en faveur de l’expropriation forcée. | 6

Savez-vous pourquoi le Gouvernement a cessé de solliciter des chambres une pareille mesure? C’est parce qu'il fallait l'accomplir dans un moment où les colonies étaient sur le bord du précipice. Si la métropole, en cet instant même, n’avait pas pris des mesures législatives pour rétablir l’équilibre entre les charges qui pesaient sur le sucre colonial et celles qui devaient peser sur le sucre indigène, les colonies étaient complétement ruinées. En effet, il était impossible, au moment où les produits de leur industrie vitale étaient a vilis au dernier degré, qu’on songeât à les exproprier quand on détruisait leurs revenus par une concurrence insensée autant qu’inique. Il a donc fallu d’abord qu’on rétablit cet équilibre ou du moins ce fantôme d'équilibre. Remarquez bien que ce sera seulement au mois d'août prochain que l’équilibre apparent entre l’impôt sur le sucre colonial et l'impôt sur le sucre indigène commencera ses effets. C’est seulement à partir de l’automne prochain, et dansl’exercice de l’année prochaine, qu’existera le soi-disant équilibre des impôts ; car on établit le même droit sur des sucres qui sont à 2,000, à 4,000 lieues du marché métropolitain, sur des sucres qu’il faut transporter de si loin, avec des dépenses énormes, pour arriver sur le marché même où se trouve la production concurrente qui ne paye qu’un impôt nominalement égal. Voilà ce que vous appelez l’équilibre, mais ce que moi je n’appelle pas l'équilibre des charges.

Eh bien, cet équilibre imparfait, illusoire, vous n’arriverez à sa plénitude qu’au milieu de l’année prochaine; c’est alors seulement que vous pourrez juger s’il y a lieu de proposer l’expropriation forcée et les ventes à l’encan, pour attester, à force d’huissiers, la prospérité coloniale.

Toujours afin d’accabler les colons de reproches immérités,

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