L'artiste doit charmer la vie et non la diriger
Toutefois, avant d'ébaucher ici cette appréciation complémentaire, il importe de rectifier, à ce sujet, une grave aberration temporaire, qui tend aujourd'hui à fausser toutes les notions générales relatives à l'art, en exagérant sa puissance, d'après une réaction trop naturelle de notre anarchie mentale et morale.
Depuis Homère jusqu'à Corneille, tous les éminents génies esthétiques avaient toujours conçu l'art comme destiné surtout à charmer la vie humaine, et dès lors à l'améliorer, mais sans devoir jamais la diriger. Aucun esprit normal ne pouvait, en effet, directement supposer que la suprématie intellectuelle appartint jamais à l'imagination. Une telle opinion équivaudrait, au fond, à ériger la folie en type mental, en faisant prévaloir les inspirations subjectives sur les notions objectives. Nos facultés de représentation et d'expression sont nécessairement subordonnées à nos fonctions de conception et de combinaison. Cette loi statique est immuable, et n'a jamais soufTert d'altération réelle. On pourrait même la constater au milieu de nos perturbations cérébrales, qui vicient nos relations extérieures, sans troubler l'Iiarmonie élémentaire de nos diverses opérations intérieures. Quoique un vain orgueil ail déjà inspiré aux derniers
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poètes anciens quelques erreurs analogues aux prélentions actuelles, jamais l'art ne fut regardé comme le régulateur de la société polythéique, malgré l'aptitude esthétique des croyances dominantes. L'Iliade, et surtout l'Odyssée, suffiraient, au besoin, pour constater, au contraire, combien était alors subalterne l'influence sociale des beaux-arts, même dégagés de la tutelle théocratique. Au déclin du polythéisme, l'utopie de Platon indique la conception d'un état social systématiquement privé de toute intervention poétique. Le régime monolhéique du moyen âge repoussait encore davantage ces prétentions esthétiques, quoique la vraie destination de l'art y fût mieux goûtée de tous. Mais, quand cet ordre commença à se décomposer, on vit bientôt surgir, même chez l'incomparable Danle, les germes des aberrations que la transition révolutionnaire des cinq derniers siècles a toujours développées, et d'où résulte le délire actuel de l'orgueil poétique. Parvenue aux limites réelles de l'état tliéologique, sans pouvoir encore pressentir assez l'état positif, la république occidentale s'est placée, à tous égards, dans une situation de plus en plus négative, jusqu'alors impossible. Un discrédit croissant y neutralisa toutes les règles et les institutions qui jadis contenaient les ambitions fourvoyées. D'après cette dissolution graduelle des principes sociaux, la naïve admiration par laquelle des populations charmées récompensaient l'essor esthétique suscita de vicieuses prétentions politiques parmi les divers artistes, et surtout chez lespoètes, leurs chefs naturels. Quoique tout office purement critique répugne à la vraie poésie, l'art moderne, dès son début au quatorzième siècle, prit une part de plus en plus active à la démolition générale du régime ancien, Toutefois, tant que la doctrine négative ne fut pas complètement formée et caractérisée par les révolvttions qui préludèrent à la grande crise, l'influence esl