CINQUIÈME PARTIE
tique resta simplement un libre auxiliaire du mouvement de décomposition que dirigeaient les métaphysiciens et les légistes. Mais cette attitude changea et les ambitions poétiques commencèrent à devenir prépondérantes pendant le dix-huitième siècle, réservé à la propagation décisive d'un négativisme déjà systématisé. Alors les docteurs proprement dits furent de plus en plus remplacés, dans la présidence spirituelle du mouvement de décomposition, par de purs littérateurs, plutôt poètes que philosophes, mais dépourvus de toute vraie vocation. L'avènement de la grande crise procura naturellement à cette classe équivoque les bénéfices politiques de sa suprématie révolutionnaire, qui persistera jusqu'à ce que la réorganisation directe commence à prévaloir.
121. — Influence politique des poètes et littérateurs. Les dangers de cette influence.
Telle est la filiation historique qui tout à la fois explique et réfute les utopies anarchiques de notre siècle sur une sorte de pédantocratie esthétique. Ces rêves d'un orgueil sans frein ne peuvent devenir spécieux que chez -des esprits métaphysiques, toujours enclins à la consécration absolue des cas exceptionnels. Si les philosophes doivent être exclus du commandement, les poètes y sont encore moins propres. Leur versatilité mentale et morale, •qui les dispose à mieux refléter le milieu correspondant, leur interdit davantage toute autorité directrice. Une sévère éducation systématique peut seule contenir assez leurs vices naturels, qui doivent donc être beaucoup développés en un temps étranger à toute conviction profonde. Membres accessoires du pouvoir intellectuel, les poètes n'y peuvent suivre leur vocation normale qu'en renonçant à la suprématie temporelle encore plus
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complètement que les membres principaux. Les philosophes ne sont impropres qu'à l'aclion, mais la consultation leur convient ; tandis que les poètes ne doivent pas, en général, prétendre davantage à l'une qu'à l'autre. Idéaliser et stimuler, tel est leur double office naturel, qui ne s'accomplit dignement que d'après une coi lion exclusive. Cette fonction est assez noble et assez étendue pour absorber tous ceux qui s'y trouvent vraiment destinés. Aussi ces égarements de l'ambition esthétique n'onl-ils pleinement surgi que depuis l'avènement passager d'une situation incompatible avec l'art véritable, faute de mœurs prononcées et de convictions réelles. Tous ces poètes manques ou fourvoyés donneraient un autre cours à leur vie publique si la vraie poésie était déjà redevenue possible, par la prépondérance d'une doctrine universelle et d'une direction sociale. Jusqu'à une telle issue, les natures esthétiques continueront à s'éteindre ou à se corrompre dans une misérable agitation politique, plus favorable aux médiocrités spécieuses qu'aux supériorités réelles.
L'état normal de la nature humaine subordonne autant l'imagination à la raison que celle-ci au sentiment. Toute inversion prolongée de cet ordre fondamental est également funeste au cœur et à l'esprit. Le prétendu règne de l'imagination deviendrait encore plus corrupteur que celui de la raison, s'il n'était pas encore moins compatible avec les conditions réelles de l'humanité. Mais, quoique chimérique, sa seule poursuite peut troubler beaucoup l'existence privée, en substituant une exaltation factice, et trop souvent mensongère, aux émotions spontanées et profondes. A plus forte raison, cette vicieuse prépondérance de l'imagination doit-elle altérer la vie publique, quand aucune barrière sociale ne contient plus les ambitions esthétiques. L'art tend alors à perdre sa vraie destination de charmer et améUi