Le processus esthétique : imitation, idéalisation
expression.
Cette détermination fondamentale conduit aussitôt à compléter la conception statique de l'art, en distinguant ses trois degrés ou modes essentiels. Malgré de vaines distinctions métaphysiques entre l'imitation et l'invention, tous les arts imitent, et tous aussi idéalisent. La réalité fournissant toujours la source naturelle de l'idéalité, l'art est d'abord purement imitateur. Dans notre enfance, individuelle ou collective, comme chez les animaux, uneservile imitation, bornée même aux moindres actes, constitue la première manifestation de nos aptitudes esthétiques. Mais, malgré les prétentions d'une vanité puérile, la représentation ne reçoit maintenant le nom d'art qu'autant qu'elle est embellie, .c'est-à-dire perfectionnée, de manière à devenir, au fond, plus fidèle, en faisant mieux ressortir les traits principaux, qu'altérait d'abord un mélange empirique. C'est en cela que consiste l'idéalisation, qui, depuis les premiers chefs-d'œuvre de l'antiquité, caractérise de plus en plus l'élaboration esthétique. Toutefois, sans méconnaître la prééminence de ce second degré, il ne faut jamais oublier la nécessité du premier, à défaut duquel on ne saurait comprendre la vraie source de l'art, ni même sa propre nature.
Ainsi caractérisée surtout par la création idéale, l'éla-
boration esthétique se complète par une troisième fonction, qui n était pas indispensable an premier mode, mais qui le devient an second, où manque l'expression proprement dite, fante de laquelle la manifestation resterait impossible. Voilà comment le langage, d'après les sons ou les formes, constitue naturellement la dernière opération esthétique, qui n*est pas toujours proportionnée à la précédente. X^uand elle demeure trop imparfaite, le poète peut composer de sublimes créations sans que sa supériorité devienne assez appréciable, parce que la communication reste incomplète. Au contraire, un grand talent de style peut procurer une prééminence illégitime, mais alors passagère, comme celle que Racine usurpa trop longtemps sur Corneille.
Tant que Tart se borne à Fimitation initiale, il n'éprouve pas le besoin d'un langage spécial dont elle tient lieu. Mais quand la représentation a été idéalisée, en exaltant quelques traits et écartant ou modifiant beaucoup d'autres, le tableau n'est plus directement intelligible que pour son créateur, qui ne peut le manifester au dehors que d'après un travail complémentaire, uniquement relatif à l'expression. Dans cette opération finale, sans laquelle l'art avorte ou du moins échone, le poète conforme ses signes à son type intérieur, comme il les adaptait d'abord à la nature extérieure. C'est seulement ainsi qu'on peut admettre le principe de Grétry» étendu ensuite aux autres arts spéciaux, que le chant dérive de la parole, par l'intermédiaire de la déclamation. On pourrait l'appliquer aussi à l'art le plus général, en regardant l'élocution oratoire comme liant 1^ versification à la prose. Mais l'esprit historique qui caractérise la nouvelle philosophie oblige à rectifier ces aperçus, en concevant plutôt la relation en sens inverse, du moins envers les âges où se forment à la fois les arts et les langues.