Lart dans les temps modernes
A celte impulsion décroissante, la longue période révolutionnaire qui nous sépare du moyen âge associa bientôt l'excitation indirecte résultée d'une active décomposition, à laquelle participaient de plus en plus toutes les influences mentales ou sociales. Quoiqu'une destination négative ne convienne jamais à l'art, il éprouvait un tel besoin de se soustraire au joug chrétien que, dès son début, il seconda beaucoup l'émancipation moderne. L'incomparable composition de Dante caractérise nettement ce concours exceptionnel de deux impulsions contradictoires. Cette situation anti-esthétique, où tout se transformait, et même se dénaturait, avant d'avoir pu être idéalisé, obligea l'art de s'ouvrir une issue factice, en cherchant, dans les souvenirs du type antique, ces mœurs fixes et. prononcées qu'il ne pouvait trouver autour de lui. Le régime classique fournit ainsi, pendant quelques siècles, le seul expédient qui pût diriger l'essor des beaux-arts, sans lui permettre cependant l'originalité et la popularité qui le caractérisaient au moyen âge. Les éminents chefs-d'œuvre qu'a laissés surgir une direction aussi défavorable constituent la meilleure vérification de la spontanéité de nos fonctions esthétiques. Depuis que cet artifice est partout épuisé, l'entière consommation du mouvement négatif n'a permis à l'art qu'une grande opération passagère, l'idéalisation du doute , lui-
même. Celte extrême attribution, qui ne comporte aucune culture prolongée, fut surtout destinée, dans les admirables chants de Byron et de Gœthe, à étendre au milieu protestant la pleine émancipation émanée philosophiquement du centre occidental.
L'ensemble du passé montre donc que Tessor esthétique résulte davantage des tendances spontanées de l'humanité que d'aucune impulsion systématique. Jamais les conditions mentales de cette impulsion n'ont pu jusqu'ici être remplies en même temps que ses conditions sociales. Elles nous manquent aujourd'hui à la fois. Cependant rien n'annonce le prétendu déclin de nos facultés esthétiques. Non seulement l'art a toujours grandi malgré tous ces obstacles, mais il s'est incorporé de plus en plus à l'existence universelle. Borné, chez les anciens, à un public exceptionnel, il y était tellement extérieur à l'ordre fondamental que ses jouissances ne figuraient pas même dans les utopies sur la vie future. Le moyen âge fit partout surgir une naïve disposition à cultiver ces doux instincts comme l'une de nos plus précieuses consolations. Cet exercice fut alors érigé en principale occupation de la vie céleste. Toutes les classes occidentales ont ensuite goûté de plus en plus ces nobles plaisirs, d'abord quant à la poésie, et puis envers les arts spéciaux, surtout pour le plus social d'entre eux. Leurs organes, même seulement présumés, ont alors acquis une influence croissante, que l'anarchie actuelle pousse jusqu'à leur conférer une suprématie politique contraire à leur nature.