DU DISCOURS SUR L'ENSEMBLE
RELIGION DE l'hUMANITÉ
144. — Caractères fondamentaux du nouveau régime: V amour pour principe, l'ordre pour base, et le progrès pour but.
L'amour pour principe, Tordre pour base, et le pro- ' grès pour but ; tel est, d'après ce long Discours préliminaire, le caractère fondamental du régime définitif que le positivisme vient inaugurer en systématisant toute notre existence, personnelle et sociale, par une combinaison inaltérable entre le sentiment, la raison, et Tactivité. Cette systématisation finale remplit, au delà d'aucune possibilité antérieure, les diverses conditions essentielles, soit quant à l'essor spécial des différentes parties de notre nature, soit quant à leur connexité générale. La suprématie nécessaire de la vie affective s*y trouve mieux constituée qu'auparavant, d'après l'universelle prépondérance du sentiment social, qui peut directement charmer chaque pensée et chaque acte quelconques.
Jamais oppressive envers l'esprit, une telle domination du cœur sanctifie l'intelligence en la vouant désormais au service continu de la sociabilité, dont elle doit consolider l'ascendant et éclairer l'exercice. Dignement subordonnée au sentiment, la raison acquiert ainsi une autorité qu'elle n'avait pu encore obtenir, comme seule apte à dévoiler l'ordre fondamental qui dirige nécessairement toute notre existence d'après l'ensemble des lois natu-
relies des divers phénomènes. Cette base objective de la vraie sagesse humaine réagit profondément sur nos affections elles-mêmes, qui trouvent, dans l'obligation de s*y conformer, une source de fixité propre à contenir leur versatilité spontanée, et une stimulation directe à la prépondérance des instincts sympathiques. Noblement appliqué à un office fondamental qui le préserve de toute oiseuse divagation, le génie scientifique trouve la plus vaste alimentation dans l'appréciation de toutes les lois réelles qui influent sur nos destinées, et surtout dans l'étude de notre propre nature, individuelle et collective. La prépondérance du point de vue sociologique, loin d'étouffer les spéculations plus abstraites, augmente autant leur consistance que leur dignité, en constituant la seule unité qu'elles comportent.
En assurant à la raison sa juste influence sur l'ensemble de la vie humaine, ce régime final consolide et développe l'essor habituel de l'imagination, désormais appliquée à sa destination caractéristique, l'idéalisation continue de la réalité. Les fonctions scientifiques ne sont indispensables que pour construire la base extérieure de toutes nos conceptions. Mais , cet office une fois accompli, les fonctions esthétiques conviennent mieux à notre intelligence, pourvu que leur exercice respecte toujours ce fondement nécessaire, d'ailleurs si propre à prévenir leurs écarts. Sous cette unique condition générale, elles sont directement encouragées par la systématisation positive, comme étant à la fois les plus conformes à son principe affectif et les plus rapprochées de son but actif. Profondément incorporées à la nouvelle existence, elles y constituent, d'ordinaire, l'exercice le plus doux et le plus salutaire de notre intelligence, qui ne saurait tendre plus directement à cultiver l'affection et à poursuivre le perfectionnement.
D'abord émanée de la vie active, la systématisation
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finale y revient avec un surcroit d'énergie, quand, d'après sa longue préparation spéculative, elle a pu remonter jusqu'à son principe afifectif, devenu désormais sa source directe. Loin de susciter aucune langueur, cet amour fondamental nous poussera toujours à la plus complète activité, en vouant toute notre existence au perfectionnement universel. Il ne nous oblige à étudier l'ordre naturel qu'afin de mieux appliquer nos forces quelconques, individuelles ou collectives, à son amélioration artificielle. A peine ébauchée jusqu'ici, même envers le monde matériel , cette destination normale n'a pu encore occuper que la moindre partie des efforts humains. Son essor ne pourrait devenir dégradant que s'il restait borné aux degrés inférieurs du perfectionnement. Dès que notre sagesse spéculative embrasse directement sou principal domaine, notre sagesse active s'applique surtout aax plus éminents phénomènes, où l'ordre naturel est à la fois plus imparfait et mieux modifiable. Ainsi agrandie et systématisée, notre existence pratique poursuit de préférence l'amélioration intellectuelle, et encore davantage le perfeclionnement moral, soit en tendresse, soil en courage. La vie privée el la vie publique se trouvent désormais liées par un même but principal, dont la vne familière vient ennoblir tous leurs actes. Dès lors, la prépondérance nécessaire de la pratique, loin d'être jamais hostile à la théorie, lui prescrit surtout les plus difficiles recherches, pour découvrir les vraies lois de notre nature personnelle et sociale, dont la connaissance restera toujours inférieure à nos besoins réels. Au lieu de disposer à la sécheresse morale, une telle activité habituelle nous poussera sans cesse à mieux sentir que l'amour universel constitue, non seulement notre principal bonheur, mais aussi noire plus puissant moyen, indispensable à l'efficacité de tous les autres.