Aspect statique de V Humanité
Le culte des positivistes ne s'adresse point, comme celui des théologistes, à un être absolu, isolé, incompréhensible, dont l'existence ne comporte aucune démonstration, et repousse toute comparaison réelle. Nul mystère, ne doit altérer l'évidence spontanée qui caractérise le nouvel Être-Suprème. Il ne sera dignement chanté, aimé, et servi que d'après une suffisante connaissance des diverses lois naturelles qui régissent son existence, la plus compliquée que nous puissions contempler.
D'après cette complication supérieure, il offre, encore davantage qu'aucun autre organisme, ce double attribut de solidarité intérieure et de subordination extérieure qui appartient à tout corps vivant. Malgré son immense extension dans le temps et dans l'espace, l'exacte appréciation de chacun de ses phénomènes nous manifeste son consensus universel. Son existence est aussi la plus dépendante de la nécessité extérieure, résultée, envers chaque être réel, de l'ensemble des lois inférieures. A jtoutes les fatalités, ordinaires, mathématiques, astronomiques, physiques, chimiques, et biologiques, viennent alors se joindre les fatalités sociologiques, étrangères aux natures moins éminentes. Mais, par une dernière .conséquence générale de sa complication caractéristique, ce grand organisme réagit nécessairement plus qu'aucun autre sur l'ensemble du monde réel, dont il est le vrai phef. Sa définition scientifique semble donc se réduire à le concevoir comme l'être véritablement suprême, qui manifeste le mieux tous les principaux attributs de la vitalité.
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Mais un dernier caraclêre essentiel, qui n'appartiël qu'à lui, doit coinpléler sa notion fondamentale, en appréciant syslématiquenienl l'indépendance nécessaire de ses propres éléments. Tandis que les diverses parties d'aucun autre organisme ne sauraient vivre isolément, la grande existence se compose de vies réellement séparables. Quoique celte indépendance n'empêche point le consensus, elle est aussi indispensable que le concours à la nature d'un tel cire, qui perdrait. toute sa supériorité si ses éléments devenaient inséparables. La difficulté de concilier ces deux conditions également fondamentales explique assez la lenteur de cette suprême évolution. Néanmoins, le nouveau Grand-Ltre ne suppose poinl, comme l'ancien, une abstraction purement subjective. Sa notion résulte, au contraire, d'une exacte appréciation objective ; car l'homme, proprement dit, n'existe que dans le cerveau trop abslraîl de nos métaphysiciens. Il n'y a, au fond, de réel que l'humanité, quoique la complication de sa nature nous ait interdit jusqu'ici d'en systématiser la notion, terme nécessaire de notre initiation scientifique. Celle dernière appréciation conduit à compléter la conception systématique de l'Étre-Supréme, en y distinguant deux ordres de fonctions fondamentales, les unes d'activité, les autres de liaison. En effet, il n'y a là de directement actif que les parties séparables ; mais l'efficacité de leurs opérations dépend de leur concours spontané ou concerté. Un td organisme suppose donc à la fois des fonctions extérieures, essentiellement relatives à son existence matérielle, et des fonctions intérieures, spécialement destinées à combiner ses éléments mobiles. Or, cette îndîs^ pensable division se réduit, au fond, à étendre jusqu'à l'organisme collectif la grande théorie de l'incomparable Bichat sur la distinction des deux vies, de nutrition et de relation, dans tout organisme individuel. C'est là
qu'il faut saisir la vraie source systématique de la séparation normale des deux pouvoirs sociaux. Le pouvoir temporel, seul directeur, émane de la personnalité, et développe l'activité, d'où résulte l'ordre fondamental : tandis que le pouvoir spirituel, purement modérateur, représente immédiatement la sociabilité, et institue le concours, qui détermine le progrès. Ainsi, dans la conception du Grand-Être, le premier correspond à l'appareil nutritif et le second à l'appareil nerveux de l'organisme individuel.