Le Comité positif occidental, organe du nouveau
pouvoir spirituel.
Le calme intérieur étant ainsi assuré autant que la paix extérieure, malgré le prolongement de l'anarchie men- . tqle et morale , l'immense élaboration régénératrice pourra s'accomplir activement, d'après une liberté philosophique désormais inaltérable. Pour y mieux procéder, il importera que son essor soit assisté par l'association,
(l) Reproduit dans la Revue occidentale, n" de juillet 4889, p. 91. Sur la même question, lire un article et un document publiés par Pierre Laffitte dans la Revue occidentale, n** de janvier 1890, p. 70. (N. des édit.)
CONXLUSION GÉNÉRALE 409
à la fois philosophique et politique, que le dernier volume de mon ouvrage fondamental annonça, en 1842, sous le titre caractéristique de Comité positif occidental. Siégeant surtout à Paris, il se compose, dans son noyau primitif, de huit Français, sept Anglais, six Allemands, cinq Italiens, et quatre Espagnols. Ce nombre initial suffit pour que tous les éléments principaux de chaque population occidentale s'y trouvent représentés. Ainsi, sa partie germanique admettrait un Hollandais, un Prussien, un Suédois, un Danois, un Bavarois, et un Autrichien. De même, le Piémont, la Lombardie, la Toscane, l'État Romain, et le pays Napolitain, y fourniraient les organes de l'Italie. Enfin, la Catalogne, la Castille, l'Andalousie, et le Portugal, y caractériseraient assez la population ibérique.
Cette sorte de concile permanent de la nouvelle Église doit admettre tous les éléments nécessaires du pouvoir modérateur, et même il doit s'adjoindre ceux des organes du pouvoir directeur dont la régénération personnelle est assez avancée pour seconder dignement la rénovation universelle. Dès son début, il comprendra donc des praticiens comme des théoriciens. La coalition fondamentale entre les philosophes et les prolétaires s'y manifestera surtout, sans exclure les autres adhésions sincères, même émanées des classes en décadence. Pour correspondre dignement à sa destination principale, il admet, à plus forte raison, le troisième élément général du pouvoir modérateur, le mieux apte à y représenter la prépondérance fondamentale du cœur sur l'esprit. Aux trente membres précédents, il faut donc joindre six dames d'élite, deux françaises et une de chaque autre branche occidentale. Outre leur influence normale, leur participation spécinh* y clrvirnl indispensable pour faire convenablement p«^nt*trt*r \t^ positivisme chez nos frères méridionaux, suivant le nolilo ofllcc» que je réservais à
ma ftuiiile rollrtgue, ravie d'avance au comité rénovateur où clic eût si dignement siégé.
Pendant que Ira divers gouvernements nationaux inainliendronl partout l'ordre matériel, ces libres précurseuTH (lu régime final présideront à l'élaboration occidentale qui dissipera graduellement l'interrègne spirituel, si'ul obstacle essentiel à la régénération sociale. lia devront donc seconder le développement et la pro- ]iagBlion du positivisme, ainsi que son application croisiiflnlc, par tous les moyens lionorables dont ils pourront disposer. Outre l'enseignement, oral el écrit, populaire et pliilosophique, ils s'efforceront surtout d'inaugurer nnlnnt que possible le culte final de l'Humanité, déjà susceptible d'ébauche immédiate, au moins quant au systi''uic de commémoration. Leurinfluence politique pourra nu^mo indiquer directement l'occidentalité caractéristique du nouveau régime, en faisant partout adopter ()uelques mesures communes, dont l'utilité est reconnue depuis longtemps, mais qui n'ont jamais prévalu, faute d'un organe centrât, supérieur aux rivalités nationales.
ISa, — Im tiipubUqne occidentale. Ses principales institalions : la marine, la monnaie, le collège, la bannière religieuse, le drapeau politique.
Telle serait surtout l'institution d'une marine occidentale, noblement destinée, soit à l'universelle police des mers, iioit aus explorations tiiéortques ou pratiques. Librement recrutée el dotée dans les cinq branches de la grande Camille, elle remplacerait dignement une admirable chevalerie maritime, tombée avec le calholici&me. Son pavillon constitueraît natorellemeot ia première maaifestalion soleaadle de la commune devise poaitiviste.
Celte (m-nnir* mesure caractéristique en susciterait
naturellement une seconde, dont Timportance n'est pas plus contestée, et qui pourtant n*a pu encore se réaliser, diaprés Tanarchie occidentale résultée de la décadence politique du catholicisme. Elle consisterait à faire sanctionner, par les divers pouvoirs temporels, la monnaie commune destinée à faciliter, dans tout l'Occident, les transactions industrielles. Trois sphères, pesant chacune cinquante grammes, respectivement formées d'or, d'argent, et de platine, offriraient assez de variété pour une semblable destination. Le grand cercle parallèle à la petite base plate y reproduirait la devise «fondamentale. A son pôle, figurerait l'immortel Charlemagne, comme fondateur historique de la République occidentale, dont le nom entourerait cette vénérable image. Une telle mémoire, également chère à tout l'Occident, fournirait, dans l'ancienne langue commune, la dénomination usuelle de la monnaie universelle.
A cette double indication d'un service qui populariserait bientôt le comité rénovateur, il serait ici superflu d'ajouter aucune mention spéciale des diverses opérations qui se rapportent directement à sa principale destination. J'y dois pourtant signaler la libre fondation d'un collège occidental propre à constituer le noyau systématique d'une véritable classe contemplative. Destinés au sacerdoce final, ces nouveaux philosophes devraient surtout se recruter parmi les prolétaires, sans toutefois exclure aucune vocation réelle. Ils introduiraient l'enseignement septénaire du positivisme dans toutes les localités disposées à l'accueillir. En outre, ils fourniraient de libres missionnaires qui prêcheraient partout la doctrine universelle, même hors des limites occidentales, suivant la marche indiquée ci -dessous. Un tel office serait beaucoup secondé par les voyages habituels des prolétaires positivistes.
Pour mieux concevoir cet enseignement transitoire.
on peut déjà consulter la seconde édition du Rapport sur rÉcole positive, publié, dès 1849, par la Société positiviste (1).
Outre ces diverses mesures spéciales, je dois ici indiquer davantage une institution générale, également relative au régime normal et à la transition finale. Elle concerne le drapeau systématique, à la fois occidental et national, dont la nécessité se fait déjà sentir instinctivement, pour remplacer partout des emblèmes rétrogrades sans adopter aucune bannière anarchique. La transition organique ne serait pas dignement inaugurée si, dès son début, on n'y voyait point prévaloir les couleurs et les devises propres à l'état définitif.
Pour déterminer le drapeau politique, il faut d'abord concevoir la bannière religieuse. Tendue en tableau, elle représentera, sur sa face blanche, le symbole de l'Humanité, personnifiée par une femme de trente ans tenant son fils entre ses bras. L'autre face contiendra la formule sacrée des positivistes : L Amour pour principe, VOrdre pour base, et le Progrès pour butj sur un fond vert, couleur naturelle de l'espérance, propre aux emblèmes de l'avenir.
Cette même couleur convient seule au drapeau politique commun à tout l'Occident. Devant flotter en pavillon, il ne comporte aucune peinture, alors remplacée par la statuette de l'Humanité, au sommet de son axe. La formule fondamentale s'y décompose, sur les deux faces vertes, dans les deux devises qui caractérisent le positivisme : l'une politique et scientifique. Ordre et Progrès ; l'autre morale et esthétique. Vivre pour autrui. Si la première doit être préférée par les hommes, la seconde convient seule aux femmes, qui pourront ainsi
(1) Reproduit dans la Revue occidentale, w* de septembre 1885, p. 153. {N. des édit.).
prendre enfin une digne part à nos manifestations sociales .
De ce drapeau occidental, on déduit aisément celui qui distinguera chaque nationalité, en y ajoutant une simple bordure, aux couleurs actuelles de la population correspondante. En France, où doit surgir Tinitiative décisive d'une telle innovation, cette bordure offrirait donc nos trois couleurs, dans l'ordre maintenant usité, mais avec prépondérance du milieu blanc, pour honorer notre ancien drapeau. L'uniformité et la variété se trouvant ainsi combinées heureusement, la nouvelle occidentalité annoncerait dignement son aptitude nécessaire à respecter scrupuleusement jusqu'aux moindres nationalités, dont chacune conserverait ses emblèmes proptes sans altérer le symbole commun. Tous les signes accessoires, qui partout dérivent du drapeau principal, subiraient naturellement la même transformation.
En proposant une telle symbolisation, proclamée, depuis deux ans, dans mon cours hebdomadaire, j'indique ici la fonction la plus immédiate du comité positif, celle qui annoncerait le mieux l'ensemble de sa libre intervention.
Quoique cette association régénératrice doive acquérir graduellement une immense extension, il importe que son noyau central reste toujours borné à ses trente-six membres primitifs, sauf le double complément signalé ci-après. Chacun d'eux pourrait ensuite fonder, chez ses compatriotes, une corporation plus nombreuse, susceptible elle-même d'un pareil mode d'accroissement. Par ces affiliations successives, dont les degrés sont presque illimités, on assurerait mieux l'unité et l'homogénéité de l'Église positive, sans nuire à sa consistance ni à son activité. La régénération finale serait assurée, quand cette adhésion volontaire comprendrait la partie prépondérante de chaque élément occidental.
I de kvs wtjMii f âi^ O teaâlé CKpftqsaa r<M4re, ■■ pcB d ifael, 4[»pi^ r ww i bfa. da pasi
I ca ce qae nta&e s'y élHre a« mtmmd EUS, ** rEspagne aa trainène; FAn^e ter re drtcmdaiit aa derner. La Iroînèaw cditioo de mon Ca- UttàrUf poailimste motÎTe déjà cette importante modifiatH», dont la pleine jttsttfieatkm appartient oatnrellenenl au quatrième ftAume de ce traité (1).
IM. — La naiwelle doctrine eonoienl aux hommes de toule» les race» et de iota les climats, mais leur adhésion potoiilaire ne peal se produire qa'avec ane oUesse inéyaU.
(W- mouvement décisif, qui doit linalement embrasser toute notre espèce, recevra spontaDément une première exiention normale, en passant, de l'Occident, aux populaliuni dont il fut la source moderne, et chez lesquelles rindépeadancf politique n'a pu déaaturer la filiation lociale. A ce litre, le comité occidental proprement dit s'adjoindra hientôt douze membres coloniaux, quatre pour cliacunu des deux Amériques, deux pour l'Inde, et deux pour l'Océanie, soit liollandaise, soit espagnole.
Ainsi parvenu à quarante-huit membres, le comité poNitil' complélera ensuite sa composition normale en Ei'lncorporant peu à peu douze associés extérieurs, destiné! il y représenter les diverses populations retardées. Chacune d'elles doit subir, â son tour, la régénération (Inule, dont l'Occident prendra seulement, sous la prési-
toini! IV du Ssaléin .1 iiluvéu uu dernier
de PoUtUiuc posilioe, i Taag. IN. detéilit.).
française, Tinitiative nécessaire. Il importe beaude ne point introduire trop tôt une telle expansion, li, mal conçue, altérerait la netteté et Ténergie de Tim- ^pulsion rénovatrice. Mais il ne faut pas oublier que le Grand-Être ne sera pleinement formé que d'après l'universelle assimilation de ses organes quelconques. Entre la simple nationalité, que le génie social de l'antiquité ne dépassa jamais, et l'Humanité définitive, le moyen âge a institué un intermédiaire trop méconnu aujourd'hui, en fondant une libre occidentalité. Notre premier devoir politique consiste maintenant à la reconstruire sur des bases inébranlables, en réparant l'anarchie suscitée par l'extinction du régime catholique et féodal. A mesure que cette systématisation s'accomplira, elle indiquera partout que Toccidentalité constitue seulement une dernière préparation à la véritable Humanité, toujours pressentie dès notre berceau, mais impossible jusqu'ici, même en idée, tant que le théologisme et la guerre ont prévalu. Les lois fondamentales de l'évolution humaine, qui posent la base philosophique du régime final, conviennent nécessairement à tous les climats et à toutes
les races, sauf de simples inégalités de vitesse. Ces retards explicables doivent se compenser désormais par un essor mieux systématisé, exempt des dangers et des oscillations propres à la marche originale, laquelle ne pouvait être qu'empirique, puisque son appréciation a seule indiqué la loi commune. En exerçant désormais, envers nos frères arriérés, cette sage et généreuse intervention, l'Occident ouvrira le plus noble champ à l'art social, dignement fondé sur la science réelle. Toujours relatives sans être arbitraires, et jamais indiscrètes quoique zélées, ces réactions naturelles, à la fois privées et publiques, nationales et occidentales, constitueront un système moral et politique très supérieur au prosélytisme théologique ou militaire. Elles susciteront un jour la
416 DISCOURS suH r, ensemble
principale occupation du comité positif, quoiqu'il ne doive leur accorder d'abord qu'uoe attention secondaire.
Cette extension graduelle commencera nécessairement par le reste de la race blanclie, partout supérieure aux deux antres. Son incorporation finale au Grand-t.tre offrira trois phases essentielles, deux monothéiques et une polylhéique, dont chacune facilitera la suivante, et qui représenteront d'ailleurs la propagation orientale du mouvement rénovateur.
Quoique l'immense agrégation russe soit restée étrangère à l'initiation catholique et féodale que nous devons au moyen âge, son christianisme, malgré la confusion fondamentale des deux puissances, l'érigé aujourd'hui en avant-garde de l'Oricnl monothéique. Le mouvement occidental y recevra sa première extension décisive suivant deux intermédiaires nalurels, l'un religieux, l'autre politique, la Grèce, et surloul la Pologne. Cette propagation ne pourrait être gravement retardée que par une véritable séparation de ces appendices hétérogènes,
Après une telle expansion, la rénovation finale s'étendra aux monothéistes musulmans, d'abord en Turquie, puis en Perse. Le positivisme y trouvera naturellement des sympathies que le catholicisme ne comportait pas, et qui sont déjà très sensibles. Par une honorable transmission de la science grecque, la civilisation arabe figurera toujours parmi les éléments essentiels de notre grande préparation au moyen âge.
Une dernière extension, dont les racines spontanées existent déjà, incorporera au Grand-Ltre l'immense population polylhéique qui complète la race blanche. La persistance exceptionnelle du régime théocralique n'empêchera pas le positivisme de trouver, dans llnde, sous l'assistance naturelle de la Perse, de véritables points de contact. C'est le privilège nécessaire d'une doctrine qui.
CONCLUSION GKNËRALB 417
toujours attentive à Tensemble de révolution humaine, sait apprécier dignement les plus antiques systèmes de sociabilité.
En ébauchant ces trois degrés de propagation, le comité positif s'adjoindra la première moitié de ses associés extérieurs, par l'admission successive d*un Grec, d'un Russe, d'un Égyptien, d'un Turc, d'un Persan, et enfin d'un Hindou.
Malgré son polythéismeopiniàtre,larace jaune est partout modifiée maintenant sous l'influence monothéique, soit chrétienne, soit surtout musulmane. D'après cette préparation spontanée, le comité positif y pourra bientôt trouver assez d'adhésions pour s'associer, presque à la fois, un Tatar, un Chinois, un Japonais, et un Nfalais.
Il complétera enfin son organisation fondamentale en s'adjoignant deux représentants de la race noire, l'un émané de la portion qui sut énergiquement briser un monstrueux esclavage (1), l'autre de celle restée encore étrangère à l'ascendant occidental (2). Quoique no-, tre orgueil suppose celle-ci condamnée à une irrévocable stagnation, sa spontanéité la disposera mieux à accueillir la seule philosophie qui puisse apprécier le fétichisme, origine nécessaire de toute l'évolution préparatoire.
Le comité positif atteindra probablement celte composition finale de soixante membres avant la terminaison de l'interrègne spirituel au centre du Grand-Être. Mais, quand même la réorganisation temporelle seconderait ensuite, autant que possible, cette vaste opération philosophique, les cinq phases nécessaires, qu'offrira successivement une telle expansion, ne permettent pas de la supposer décisive avant deux siècles. Toutefois, cet
(1) Haïti. {N. des édit.).
(2) Afrique centrale. (N. des édit.).
office systématique comportera bientôt une efficacité croissante, soit pour la préparation directe des populations retardées, soit surtout en confirmant la famille d'élite dans sa nouvelle foi, ainsi appelée à manifester son universalité caractéristique.
185. — La religion de VHumanité. Par son élévation maraie, sa supériorité intellectuelle, son efficacité sociale et politique, elle peut résoudre le grand problème des temps modernes.
Sans attendre cette active comparaison avec toutes les phases diverses du régime préliminaire, le régime final est assez caractérisé maintenant pour permettre à nos esprits et à nos cœurs de commencer l'entière rénovation énergiquement préparée par nos précurseurs révolutionnaires. Leur haine du passé les empêchait de concevoir l'avenir. Désormais, au contraire, l'esprit historique et le sentiment social se fortifient mutuellement. Toujours dominés par l'instinct de la continuité, sans lequel la solidarité reste insuffisante, nous ne nous élançons vers l'avenir qu'en nous appuyant sur le passé, dont notre culte final honore toutes les phases. Loin de restreindre notre énergie rénovatrice, cette sincère et complète justice, que nous seuls pouvons rendre sans inconséquence, achève notre émancipation, en nous dispensant de toute concession actuelle envers des systèmes épuisés. Appréciant mieux leur nature et leur destination que ne peuvent le faire leurs empiriques sectateurs, nous voyons, en chacun d'eux, une préparation, indispensable mais passagère, au système définitif, qui doit remplir à la fois tous ces offices partiels.
Comparée surtout à la dernière synthèse qui ait régi la famille d'élite, la systématisation nouvelle se présente déjà, dans ce Discours, simple prélude d'un grand traité,
comme plus réelle, plus complète, et plus durable. Toutes les qualités propres à Fadmirable régime du moyen âge sont consolidées et perfectionnées par le positivisme, qui seul conduit enfin l'esprit à accepter irrévocablement la juste domination du cœur. Nos pieux et chevaleresques ancêtres ont, à nos yeux, appliqué dignement la meilleure doctrine que comportât leur temps. Ces éminents prédécesseurs se trouveraient aujourd'hui dans nos rangs, et y proclameraient la désuétude finale de leur philosophie provisoire, graduellement dégénérée en symbole de rétrogradation et source de discorde.
Parvenue à son entière unité, aussi spontanée que systématique, notre doctrine comporte maintenant un parallèle direct qui fera sentir aux esprits droits et aux cœurs purs sa supériorité nécessaire, autant pour Taffection et l'imagination que pour la raison et l'activité. L'ensemble de la vie, privée ou publique, devient ainsi, encore davantage que sous le polythéisme, un véritable culte continu, toujours inspiré par l'amour universel. Toutes les pensées, tous les sentiments, et tous les actes s'y rapportent sans effort à un même Grand-Èlre, éminemment réel, accessible, et sympathique, en tant que composé de ses propres adorateurs, quoique évidemment supérieur à chacun d'eux. Sa seule notion résume l'ensemble du passé, mental et social, comme supposant l'irrévocable décadence du théologisme et de la guerre, incompatibles avec toute véritable universalité théorique et toute activité vraiment commune. En faisant partout prévaloir la morale spontanée, cette religion finale régénère directement la philosophie, la poésie, et la politique, toujours consacrées, suivant leur vraie connexitc, à étudier, célébrer, et servir l'Humanité, l'êlre le plus relatif et le plus perfectible. Ainsi devenue synthétique, la science réelle se sanctifie en construisant, d'après l'ensemble des lois extérieures et intérieures, la base
objective qui seule peut contenir la fluctuation naturelle de nos opinions, la versatilité de nos sentiments, et l'irrésolution de nos desseins. Investie enfin de son office social, la poésie devient à jamais l'occupation favorite de toutes les intelligences, en idéalisant tous les aspects du Grand-Être pour lui exprimer dignement une gratitude publique et privée d'où nous retirons une intime amélioration.
Mais, en développant tout le charme propre à cette étude et à cette célébration, la nouvelle religion, toujours caractérisée par la réalité et l'utilité, ne comportera aucune dégénération ascétique ni quiétiste. L'amour qui y préside ne saurait être passif: il ne stimule la raison, et surtout l'imagination, que pour mieux diriger l'activité, d'où émana la positivité, étendue ensuite au domaine contemplatif et enfin à la vie affective. Notre existence est ainsi vouée au perfectionnement continu de l'ordre naturel, d'abord quant à notre condition matérielle, puis quant à notre propre nature, physique, intellectuelle, et morale. Son but caractéristique consiste dès lors dans le progrès moral, à la fois personnel, domestique, et social, comme principale source du bonheur privé et du bien public. Enfin subordonnée à la morale, la politique devient donc notre artfondamental, pour consacrer tous nos efforts au service du véritable Être-Suprême, suivant l'ensemble de ses propres lois naturelles.
Le régime de l'antiquité, surtout romaine, eut pour principal mérite l'active prépondérance de la vie publique, d'après le mode et le degré de coopération convenables à cet état initial, où l'existence domestique ne pouvait encore se régler dignement. Au moyen âge, le catholicisme commença la systématisation directe de la morale universelle, en s'attachant surtout à la vie privée, dont toutes les affections essentielles furent soumises à une
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admirable discipline, remontant enfin jusqu'aux sources intimes de nos vices et de nos Tertus. Mais Tinaptitude sociale de la doctrine dirigeante ne permit alors qu^une solution contradictoire, où Ton s*efTorçait de comprimer la personnalité, toot en détournant les hommes de la vie publique, pour vouer chaque existence à la poursuite égoïste d'un but chimérique. Toute Tefficacité passagère de cette grande tentative résulta d'une première séparation entre le pouvoir moral et le pouvoir politique, toujours confondus chez les anciens. Or, une telle division, résultat empirique de l'ensemble de la situation, dut alors avorter, comme aussi contraire à lesprit de la doctrine qu'au mode de sociabilité. Malgré les sympathies féminines, le régime catholique, où manquait Ténergique assistance des prolétaires, succomba bientôt sous l'usurpation temporelle, secondée par la dégénération sacerdotale.
Cette ébauche prématurée ne peut être dignement reprise et pleinement réalisée que dans le régime positif, qui combine le génie social de l'antiquité avec celui du moyen âge pour accomplir le grand programme politique de la Convention.
La religion finale pose directement le saint problème humain, la prépondérance habituelle de la sociabilité sur la personnalité. Autant que le comporte Textrème imperfection de notre nature morale, elle le résout d'après l'essor général et continu des affections de famille, qui constituent la seule transition réelle des instincts égoïstes aux sympathies universelles. Pour consolider et développer cette solution radicale, elle établit enfin la séparation normale, à la fois intellectuelle et sociale, entre le pouvoir théorique et le pouvoir pratique : l'un, général et consultatif, ne préside qu'à l'éducation ; l'autre, spécial et impératif, dirige toujours l'action. Tous les éléments sociaux qui sont naturellement
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exclus du gouvernement proprement dit deviennent les garants nécessaires de cette constilulion fondamentale. Organes systématiques du pouvoir modérateur, les prêtres de l'Humanité pourront toujours compter sur l'adhésion féminine et l'assistance populaire, dans leurs luttes légitimes contre le pouvoir directeur. Mais ce double appui ne sera jamais acquis qu'à celui qui, aux conditions inlellecluelles prescrites par la nature de l'art à régénérer, saura joindre les qualités morales encore plus indispensables, en prouvant un cœur aussi sympathique que celui de la femme et aussi énergique que celui du prolétaire. La première garantie d'une telle aptitude consiste dans une sincère renonciation au commandement et même à la richesse. Alors la religion nouvelle se substituera définitivement ;\ l'ancienne, comme remplissant mieux toute sa destination réelle, tant sociale que mentale. Tombé à jamais dans le simple domaine de l'histoire, après le polythéisme et le fétichisme, le monothéisme sera incorporé avec eux au système universel de commémoration où le vrai Grand-Ètre rendra toujours un juste hommage à ses divers précurseurs.
186. — Tout homme doit mainlenant choisir entre le camp, rétrograde et nnarcliique, des seri'itears d'an Dieu en décadence et le camp, organique et progressif, des servitenrs de l'Humanité.
Ce n'est donc plus seulement au nom de la raison développée que les positivistes doivent aujourd'hui pousser tous les sectaires équivoques à choisir enfin entre l'absolu el le relatif, entre la vaine recherche des causes et l'élude réelle des lois, entre le régime des volontés arbitraires ot celui des nécessités démontrables. Désormais, ce sera surtout le sentiment qui prononcera sur
une concurrence destinée à faire prévaloir la vraie sociabilité.
Le monothéisme se trouve aujourd'hui, en Occident, aussi épuisé et aussi corrupteur que Tétait le polythéisme quinze siècles auparavant. Depuis Tirréparahle déclin de la discipline qui constitua sa principale cHicacité morale, sa doctrine- si vantée n'aboutit plus qu'à souiller le cœur par une immense cupidité, et à dégrader le caractère par une servile terreur. Toujours hostile à l'imagination, il la força de rétrograder vers le polythéisme et le fétichisme, seules bases possibles de la poésie théologique. Il ne put jamais consacrer sincèrement la vie active, qui n*a surgi qu'en Téludant ou en le neutralisant. Aujourd'hui, il s'oppose directement à la plus noble activité, celle qui nous pousse à régénérer l'état social, où sa vaine providence empêche de concevoir aucune véritable loi, susceptible de permettre une prévision rationnelle, pour présider à une sage intervention.
Ses sectateurs sincères renonceront bientôt à régir un monde où ils se proclament étrangers. Le nouvel I^tre- Supréme n'est pas moins jaloux que l'ancien : il n'admet point des serviteurs subordonnés à d'autres maîtres. Mais les plus actifs théologistes, monarchiques, aristocratiques, ou même démagogiques, manquent, depuis longtemps, de bonne foi. Leur Dieu est devenu le chef nominal d'une conspiration hypocrite, désormais plus ridicule qu'odieuse, qui s'efforce de détourner le peuple de toutes les grandes améliorations sociales en lui prêchant une chimérique compensation, déjà discréditée auprès des prolétaires occidentaux, surtout parisiens. Chaque tendance théologique, catholique, protestante, ou déiste, concourt réellement à prolonger et aggraver l'anarchie morale, en empêchant l'ascendant décisif du sentiment social et de l'esprit d'ensemble, qui seuls peuvent reproduire des convictions fixes et des mœurs
prononcées. Il n'y a pas maintenant d'utopie subversive qui ne prenne sa base ou sa sanction dans le monothéisme. Le catholicisme a lui-même perdu le pouvoir de contenir, chez ses principaux organes, le développement spontané des diverses aberrations révolutionnaires.
C'est donc au nom de l'ordre, encore plus que du progrès, que nous sommons tous ceux qui veulent sortir d'une désastreuse fluctuation, mentale et morale, de se prononcer nettement entre le théologisme et le positivisme. Il n'y a plus aujourd'hui que deux camps : l'un, rétrograde et anarchique, où Dieu préside confusément ; l'autre, organique et progressif, systématiquement dévoué à l'Humanité.
En concentrant toute notre sollicitude sur l'existence réelle, nous lui attribuerons son entière extension, non seulement présente, mais aussi passée, et même future, toujours soumise à une seule loi fondamentale, qui nous permet d'en saisir familièrement l'ensemble. Plaçant notre principal bonheur dans l'amour universel, nous vivrons le plus possible pour autrui, en liant profondément la vie privée à la vie publique, d'après un culte esthétique dignement subordonné au dogme scientifique. Après avoir ainsi développé, charmé et sanctifié notre existence temporaire, nous aurons mérité une éternelle incorporation au Grand-Être, qui se compose nécessairement de tous les éléments honorables. L'ensemble de son culte nous aura fait sentir l'intime réalité et la douceur incomparable d'une telle identification, inconnue à tous ceux qu'un théologisme quelconque empêche à la fois de concevoir un avenir certain et d'apprécier une sincère abnégation.