DISCOURS SUR L*ENSEMB1S
Pour la caractériser nettement, il suffit, dans ce Discours, de faire convenablement sentir l'intime connexité de la nouvelle philosophie avec rensemble de la grande révolution qui, depuis plus de soixante ans (1), agite profondément Télite de l'humanité, en résultat final de la transition décisive qui s*était graduellement opérée pendant les cinq siècles antérieurs.
Cette crise radicale devait naturellement offrir deni phases principales : Tune essentiellement négative, senle achevée jusqulci. qui consommerait l'irrévocable extinction du système ancien, mais sans indiquer encore aucune notion fixe et distincte du nouvel état social ; Tautre, directement positive, qui vient enfin de commencer, où s'accomplirait l'élaboration fondamentale du système nouveau. La saine philosophie a dû être le dernier produit de la première partie, et doit désormais présidera la seconde ; tel est le double enchaînement qu'il faut ici caractériser.
24. — La phase négative ou destructive de la Réoolation a favorisé Vidée de progrès et, par suite, Vétade des phénomènes sociaux.
Sans la réaction intellectuelle du grand ébranlement initial, la raison moderne ne pouvait même s'élancer, avec une énergie soutenue, à la poursuite directe du nouveau système, dont la véritable nature se trouvait dissimulée, pour les plus éminents penseurs du dix-huitième siècle, par les vains débris de l'ordre ancien. Cette impulsion décisive était surtout indispensable à la fondation de la science sociale, afin de mettre en évidence la vraie notion générale du progrès humain, qui lui sert de base nécessaire, et qui ne pouvait autrement prévaloir.
(1) l^:crit en 1848. (N. des éditj.
En concevant Tordre comme immobile, sa théorie préliminaire a pu surgir dans l'antiquité, et le grand Aristote Tébaucha admirablement ; de même que, en. biologie, les spéculations purement statiques y naquirent sans aucune conception dynamique. Mais toute idée réelle de progrès social était nécessairement étrangère aux philosophes anciens, faute d'une suffisante manifestation historique du mouvement continu de l'humanité. Ce mouvement a commencé à devenir, au moyen âge, assez prononcé pour susciter un premier instinct réel de notre perfectibilité, par l'universelle persuasion de la supériorité du catholicisme sur le polythéisme et le judaïsme, même avant que la substitution du régime féodal au régime romain complétât cette appréciation spirituelle par une indispensable confirmation temporelle. Quelque confus que dût être ce sentiment primitif du progrès humain, il présentait déjà un haut degré d'énergie et de popularité, trop amorti ensuite dans les luttes théologico-métaphysiques. Il faudra toujours remonter jusque-là pour comprendre la véritable origine de cette ardeur progressive qui distingue l'ensemble de la grande famille occidentale, et qui y a spontanément contenu tant d'aberrations doctorales, là surtout où la métaphysique protestante ou déiste a le moins altéré les nobles inspirations du moyen âge.
Mais ce sentiment initial, quelque indispensable qu'il dût être, ne pouvait aucunement suffire pour constituer, la notion fondamentale du progrès humain. Car il faut au moins trois termes pour caractériser une progression quelconque. Or on ne pouvait alors en concevoir que deux, en comparant le moyen âge à l'antiquité. La nature absolue de la philosophie théologique, qui présidait à cette première comparaison, empêchait même de supposer l'existence ultérieure d'aucun terme nouveau, puisqu'elle représentait le régime catholico-féodal comme
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doué d*une i>errection définitive, au-delà de laqaelle on plaçait seulement l'utopie chrétienne sur la vie fîitiitt. Quand la théologie eut assez déchn pour ne plus entraver, à cet égard, rimagination moderne, il se tronva d*abord que cette déchéance entraîna -une sorte de réaction mentale longtemps déravorable à la première âmche de la notion du progrès, en déterminant contre le moyen âge une aveugle animosité. En haine des croyances ({ui avaient alors prévalu, presque tous les penseurs furent saisis d*une irrationnelle admiration de Tanticiuité, au point de méconnaître totalement la supériorité sociale du moyen âge, dont la masse illettrée conserva seule quelque sentiment réel, surtout chez les populations préservées du protestantisme. La notion dn progrès ne commença à préoccuper l'esprit moderne que lorsqu'elle renaquit, avec un nouveau caractère, au milieu du dix-septième siècle, d après le spectacle décisif de révolution élémentaire déjà accomplie par l'élite de rhunranité dans les sciences et dans l'industrie et même, d'une manière moins irrécusable, dans les beauxarts. Mais, quoique ces appréciations partielles aient en effet fourni la première source directe des notions sjrstématiques de notre siècle sur le progrès humain, elles ne pouvaient aucunement caractériser la progression, qui restait même plus douteuse qu'au moyen âge sous l'aspect social, plus important que tous ces points de vue spéciaux.
L'ébranlement révolutionnaire qui poussa définitivement la France, centre normal de l'Occident, à la recherche d'une régénération totale, était donc indispensable pour constituer cette progression, en lui fournissant, au moins dans une perspective lointaine et confuse, un troisième terme essentiel, type du vrai régime moderne, dont la comparaison avec le moyen âge annonçât un pas général aussi prononcé que celui qui inspirait à
nos ancêtres chevaleresques un juste sentiment defletir supériorité sociale sur leurs antiques prédécesseurs. Tant que le régime catholico-féodal n'était pas ouvertement détri^it, ses vains débris dissimulaient l'avenir politique au point de ne permettre aucun sentiment décisif du progrès continu de la sociabilité. Par une exception propre aux phénomènes sociaux, le spectacle doit s'y développer en même temps que l'observateur. Jusqu'à l'explosion de la grande crise, on peut dire que l'évolution politique propre à fournir la base expérimentale de la théorie du progrès restait encore autant incomplète que l'esprit demeurait incapable de l'apprécier. Les plus éminents penseurs ne pouvaient, en effet, concevoir réellement, il y a un siècle, une progression continue, et l'humanité leur seniblait condamnée au mouvement circulaire ou oscillatoire. Mais, sous l'impulsion révolutionnaire, le véritable instinct du mouvement humain a spontanément surgi d'une manière plus ou moins décisive chez les moindres intelligences, d'abord en France, et déjà même dans tout l'Occident. C'est donc à ce salutaire ébranlement que nous devons à la fois la force et l'audace de concevoir nnrn notion sur laquelle repose nécessairement la vraie science, sociale, et par suite toute la philosophie positive, dont cette science finale pouvait seule constituer l'unité générale. Sans la théorie du progrès, celle de Tordre resterait insuffisante, même quand on la supposerait possible, pour fonder la sociologie, qui ne peut résulter que de leur intime combinaison. Par cela même que le progrès ne constitue, à tous égards, que le développement de l'ordre, seul il en offre au^si la manifestation décisive. On conçoit donc comment ta philosophie positive devait directement émaner de la Révolution française, outre la coïncidence nullement forfuite qui fixait à cette époque le suffisant accomplissement de son préambule scientifique.
Mais, pour compléter cette appréciation, il faut maintenant reconnaître que cette heureose réaction mentale (lu grand ébranlement social ne pouvait commencer à se réaliser que quand Tesprit purement révolutionnaire se trouverait tellement amorti que Téclair ainsi jeté sur Tavenir n'empèchàt plus de voir l'ensemble du passé. Si, d'un côté, cette énergique impulsion commençait à nous dévoiler, quoique vaguement, le troisième terme de la progression sociale, elle nous interdisait, d'une autre part, la juste appréciation du second, tant que durerait la haine aveugle que Témancipation moderne avait dû nous inspirer contre tout le moyen âge, et sans laquelle nous n'aurions pu sortir irrévocablement du régime ancien. L'extinction de ce degré intermédiaire ne troublait pas moins la conception totale que l'absence du degré final, trop différent du degré initial pour lui être immédiatement comparable. Il était donc impossible de former la vraie théorie du progrès humain, sans avoir d'abord rendu une exacte justice au moyen âge, par lequel l'état ancien et l'état moderne se trouvent à la fois réunis et séparés. Or cette équitable appréciation se trouvait certainement incompatible avec la prépondérance initiale de l'esprit révolutionnaire proprement dit. En ce sens, l'énergique réaction philosophique organisée, au début de notre siècle, par l'éminent De Maistre, a profondément concouru à préparer la vraie théorie du progrès. Malgré l'intention évidemment rétrograde qui anima cette école passagère, ses travaux figureront toujours parmi les antécédents nécessaires du positivisme systématique, quoique l'essor décisif de la nouvelle philosophie les ait ensuite écartés à jamais, en s'incorporant d'une manière plus complète tous leurs résultats essentiels.
La vraie science sociale et la vraie philosophie ne pouvaient donc surgir que quand une jeune intelligence.
SECONDE PARTIE jBO
imbue de Tardeur révolutionnaire, s'approprierait spon- .tanément tout ce qu'une telle élaboration renfermait de précieux sur l'appréciation historique de l'ensemble du moyen âge. C'est seulement alors qu'a pu naitre le véritable esprit de l'histoire, l'instinct général de la continuité humaine, auparavant inconnu, même à mon principal précurseur, l'illustre et malheureux Condorcet. A la même époque, le génie de Gall complétait la récente ébauche systématique de la biologie, en créant l'étude scientifique des fonctions intérieures du cerveau, autant du. moins que l'évolution purement individuelle permet de les apprécier. On achève ainsi de comprendre l'ensemble de conditions sociales et mentales qui dut placer la découverte des lois sociologiques, et par suite la fondation du positivisme,' au temps précis où je commençai à philosopher, une génération après la dictature progressive de la Convention, ou presque dès la chute de la tyrannie rétrograde de Bonaparte.
C'est ainsi que le grand ébranlement révolutionnaire, et même la longue rétrogradation qui lui succéda, devaient précéder et préparer là conception systématiqqe d'une nouvelle doctrine générale. Or si l'élaboration philosophique du positivisme exigeait une telle préparation, cette condition était encore plus indispensable à son avènement social, soit pour lui assurer une suffisante liberté d'exposition et de discussion, soit surtout pour disposer le public à y voir le vrai germe de la solution finale. Il serait ici superflu d'insister sur une nécessité aussi évidente.