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L'éducation morale doit être fondée sur la raison

et sur le sentiment.

Quant à l'éducation morale proprement dite, le régime positif la fonde à la fois sur la raison et sur le sentiment, mais en y accordant toujours à celui-ci la prépondérance conforme au principe fondamental de la nouvelle philosophie.

Sous le premier aspect, les préceptes moraux se trouveront ainsi ramenés enfin à de véritables démonstrations, susceptibles de surmonter toute discussion, d'après la vraie connaissance de notre nature personnelle et sociale» dont les lois permettent^d'apprécier exactement, dans la vie réelle, privée ou publique, l'influence quelconque, directe ou indirecte, spéciale ou générale, de chaque affection, pensée, action, et habitude. Les conviction» correspondantes peuvent devenir aussi profondes que celles qu'inspirent aujourd'hui les meilleures preuves scientifiques, avec ce surcroit naturel d'intensité qui doit résulter de leur importance supérieure et de leur intime corrélation à lios plus nobles instincts. On n'en

saurait borner Tefficacité à ceux qui auront pu sentir pleinement la validité logique de ces démonstrations. De nombreux exemples ont déjà constaté, envers tous les autres sujets positifs, que les notions admises seulement par confiance peuvent être adoptées et appliquées avec autant d'ardeur et de fermeté que celles dont on a le mieux pesé tous les motifs. Il suffit que les conditions mentales et morales de cette foi nécessaire se trouvent convenablement remplies ; et souvent Tesprit moderne, malgré sa prétendue indocilité, s'est soumis trop aisément. Cet assentiment volontaire que nous voyons accorder chaque jour aux règles quelconques des arts mathématiques, astronomiques, physiques, chimiques, et biologiques, même quand les plus grands intérêts s'y trouvent aflfectés, s'étendra certainement aux règles moraies, quand elles seront reconnues susceptibles aussi de preuves irrécusables.

Mais en développant, à un degré jusqu'alors impossible, la puissance de la démonstration, la nouvelle philosophie évitera toujours d^exagérer son importance pour l'éducation morale, qui doit surtout dépendre du sentiment, même quand elle devient systématique, comme l'indique ci-dessus la simple position générale du grand problème humain. Quelque saines que soient désormais de telles études, leur point de vue ne saurait être directement moral, puisque chacun y appréciera nécessairement la conduite d'autrui plutôt que la sienne, suivant les conditions d'impartialité et de netteté propres à la contemplation vraiment scientifique, qui doit toujours rester objective et non subjective. Or, une telle appréciation extérieure, sans aucun retour immédiat sur soimême, peut déterminer des convictions réelles, mais elle ne tend point à développer de vrais sentiments, dont, au contraire, elle troublerait ou suspendrait l'exercice spontané, si elle prenait trop d'ascendant habituel. Mais cet

excès ne saurait jamais être redouté chez les nouveaux directeurs moraux de l'humanité, par cela même qu'il se trouve directement contraire à cette connaissance approfondie de la vraie nature humaine qui déjà place le positivisme fort au-dessus du catholicisme. Ainsi, le régime positif verra toujours, mieux qu'aucun autre, la principale source de la morale réelle dans l'essor direct, à la fois spontané et systématique, du sentiment social, qu'il s'efforcera de développer autant que possible, dès Tâge même le plus tendre, par tous les artifices que peut indiquer la saine philosophie. C'est en un tel exercice continu que consistera surtout l'éducation morale, soit privée, soit publique, à laquelle l'éducation mentale sera constamment subordonnée. Je compléterai naturellement cette indication générale, en caractérisant ci-dessous l'ensemble de Téducation populaire.

40. — Action morale du pouvoir spirituel sur Vopinion publique : répartition de Véloge et du blâme, glorifica- . tien des grands hommes, réprobation des principaux rétrogradateurs.

Une telle initiation, quelque parfaite qu'elle pût être, ne dirigerait point assez la conduite, au milieu des énergiques perturbations de la vie active, si le même pouvoir qui y présida n'en consolidait l'efficacité en prolongeant sa sollicitude systématique sur tout le cours de notre existence, tant privée que publique, pour y rappeler convenablement aux individus et aux classes, ou même aux nations, soit le vrai sens des principes oubliés' ou méconnus, soit surtout leur sage application à chaque cas. Mais ici, encore davantage que dans l'éducation proprement dite, l'autorité spirituelle doit moins s'adresser à la raison pure qu'au sentiment direct. Sa principale forcé résultera d'une puissante organisation de l'opinion t>nbliqùe, appliquant une irrésistible sanction à sa juste

distribution de l'éloge et du blàinc, comme l'indiqaera spécialement la troisième partie de ce Discours. Cette réactioD morale de l'humanité sur chacun de ses membres, suite nécessaire de toute vraie communion de principes et de sentiments, doit être développée par le régime positil' au delà de toute possibilité antérieure. La réalité supérieure de la doctrine dominante et la sociabilité plus complète du milieu correspondant procurent, sous cet aspect, à la nouvelle spiritualité des avantages moraux que ne comportait point la spiritualité catholique.

Cette supériorité naturelle se manifestera surtout dans le système de commémoration doni l'institution régulière Iburnil à tout pouvoir spirituel le plus précieux complément de l'éducation morale. La nature absolue de sa doctrine, encore plus que l'imperfection de son milieu social, fit essentiellement avorter les nobles tendances du catholicisme vers une véritable universalité. Malgré tous ses efîorts, sa consécration systématique n'a jamais pu embrasser qu'une portion très circonscrite du temps et de l'espace, hors de laquelle son appréciation fut toujours aussi aveugle et aussi injuste qu'il le reproche aujourd'hui à ses propres ennemis. Seule la glorification positive peut s'étendre, sans faiblesse et sans inconséquence, à toutes les époques et à tous les lieux. Fondée sur une vraie théorie de l'évolution humaine, elle en célébrera dignement chaque mode et chaque phase quelconques, de manière à évoquer naturellement la postérité à l'appui de toutes les prescriptions morales, même privées, en étendant jusqu'aux moindres cas son système général de commémoration, dont l'esprit sera toujours identique dans ses diverses ramifications.

Sans anticiper ici sur des indications spéciales réservées au traité que ce Discours prépare, je crois pourtant devoir y caractériser celte aptitude nécessaire du poi

visme par un seul exemple, qui fournira probablement la première ébauche de sa réalisation. Il consiste à introduire à la fois la célébration annuelle, aux dates convenables, dans tout l'Occident, des trois principales mémoires que nous offre l'ensemble de nos prédécesseurs sociaux, celles de César, de saint Paul, et de Charlemagne, constituant les meilleurs types respectifs de Tantiquité, du moyen âge, et de leur lien catholique. Aucune de ces éminentes natures n'a pu jusqu'ici être dignement appréciée, faute d'une saine théorie historique, qui seule peut caractériser leur admirable participation à l'évolution fondamentale. Cette lacune est même sensible envers saint Paul, malgré son apothéose théologique, que le positivisme surpassera naturellement en représentant historiquement ce grand homme comme le vrai fondateur de ce qu'on nomme improprement le christianisme. A plus forte raison, la nouvelle doctrine universelle estelle seule apte à bien apprécier César, presque également méconnu par l'esprit théologique et par l'esprit métaphysique, ainsi que Charlemagne, dont le catholicisme n'a pu qu'ébaucher très imparfaitement la consécration. Malgré cette insuffisance des jugements systématiques, la reconnaissance publique a spontanément maintenu assez le culte de ces trois grands noms pour indiquer combien serait accueillie aujourd'hui, chez toute la fiunille occidentale, leur digne célébration positiviste.

Pour compléter cet exemple caractéristique, il convient d'y joindre l'indication d'une double manifestation inverse, également fondée sur une saine appréciation historique, qui doit autant présider à la réprobation qa-à la consécration. Quoique le blâme doive se développer beaucoup moins que l'éloge, de peur de trop cultiver des affections pénibles et même funestes, il faut pcmrtànt savoir quelquefois flétrir avec énergie afin de mieux caractériser l'approbation, et par suite de forti-

fier davantage les principes et les sentiments sociaux. Ainsi, en introduisant le culte systématique des trois grands hommes qui ont le plus accéléré l'évolution humaine, je proposerais d'y joindre la solennelle réprobation simultanée des deux principaux rétrogradateurs que nous offre l'ensemble de l'histoire, Julien et Bonaparte, l'un plus insensé, l'autre plus coupable. L'influence réelle des deux réprouvés fut d'ailleurs assez étendue pour que leur juste flétrissure périodique puisse devenir également populaire dans toutes les parties de l'Occident (1).

Ces diverses fonctions relatives à l'appréciation du passé constituent à la fois une suite inévitable et un complément indispensable de l'attribution fondamentale de l'organisme spirituel quant à la préparation de l'avenir par l'éducation proprement dite. Mais celte destination caractéristique donne encore lieu à un autre genre de fonctions complémentaires, pour modifier directement le présent, d'après la juste influence consultative que tout véritable pouvoir éducateur exerce naturellement sur chaque partie quelconque de l'existence active, soit privée, soit publique. Quoique ces conseils doivent toujours être librement reçus par les praticiens, ils comportent néanmoins beaucoup d'efficacité quand ils émanent sagement d'une digne autorité théorique. Ils se rapport tent surtout à la conduite respective des différentes classes ou populations, pour pacifier autant que possible les divers conflits, intérieurs ou extérieurs, dans toute l'étendue du milieu social qui, admettant la même doctrine et participant à la même éducation, reconnaît volontairement les mêmes directeurs intellectuels et moraux. La troisième partie de ce Discours va me conduire à définir le principal exercice de ce second ordre.de

(1) L'auteur a, plus tard, retiré cette proposition: V. le Système de Politique positive^ t. IV, ch. V, (N, des édit,)»

fonctions complémentaires, qui achève ici l'indication systématique des attributions normales propres au nouveau pouvoir spirituel.

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