PREMIÈRE PARTIE
encore plus grave que Tinsuffisance nécessaire du régime théologique envers la vie active ; car ni la raison, ni même l'activité, ne peuvent constituer la véritable unité humaine. Dans l'économie individuelle et surtout collective, l'harmonie ne reposera jamais que sur le sentiment, comme l'indiquera spécialement la quatrième partie de ce Discours. C'est à sa source spontanément affective que la théologie a toujours dû son empire essentiel. Malgré son évidente caducité, elle conservera ainsi, du moins en principe, quelques légitimes prétentions à la prépondérance sociale, tant que la nouvelle philosophie ne l'aura point dépouillée aussi de ce privilège fondamental. Telle est donc la condition finale dont rien ne peut dispenser la grande évolution moderne : la coordination positive, sans cesser d'être théorique et pratique, doit aussi devenir morale, et puiser même dans le sentiment son vrai principe d'universalité. Alors seulement elle pourra enfin écarter toutes les prétentions théologiques, en réalisant mieux que le régime ancien la destination décisive de toute doctrine générale. Car, elle aura ainsi coordonné, pour la première fois depuis le début de l'essor humain, tous les aspects fondamentaux de notre triple existence. Si le positivisme ne pouvait, en effet, remplir cette inévitable condition, aucune systématisation ne serait désormais possible ; le principe positif se trouvant, d'un côté, assez développé pour neutraliser le principe théologique, et, d'un autre côté, restant toujours incapable d'une équivalente suprématie. C'est pourquoi tant d'observateurs consciencieux sont aujourd'hui entraînés à désespérer de l'avenir social, en reconnaissant l'impuissance finale des anciens principes du gouvernement humain, sans apercevoir l'avènement graduel de nouvelles bases morales, faute d'une théorie assez réelle et assez complète pour leur avoir manifesté la vraie tendance définitive de la situation moderne. Le
caractère actuel du principe positif semble justifier une telle opinion ; car son inaptitude à s'emparer jamais du domaine affectif doit maintenant paraître aussi constatée que sa prochaine prépondérance dans Tordre actif et même spéculatif.
4. — Dans la synthèse positive^ comme dans la nature humaine, le sentiment est prépondérant.
Mais un examen plus approfondi rectifiera pleineiiient cette première appréciation, en montrant que la sécheresse justement reprochée jusqu'ici aux inspirations positives tient seulement à la spécialité empirique de leur essor préliminaire, sans être aucunement inhérente à leur véritable nature. Surgie d'abord des impulsions matérielles, et bornée aux études inorganiques, la positivité ne reste, d'ordinaire, antipathique au sentiment que faute d'être encore devenue assez complète et assez systématique. En s'étendant aux spéculations sociales, qui doivent former son principal domaine, elle y perd nécessairement les divers vices propres à sa longue enfance. Par suite même de sa réalité caractéristique, la nouvelle philosophie se trouve entraînée à devenir encore plus morale qu'intellectuelle, et à placer dans la vie afifeclive le centre de sa propre systématisation, pour représenter exactement les droits respectifs de l'esprit et du cœur dans la véritable économie de la nature humaine, soit individuelle, soit collective. L'élaboration des questions sociales la conduit aujourd'hui à dissiper radicalement les orgueilleuses illusions inhérentes à sa préparation scientifique, quant à la prétendue suprématie de l'intelligence. Sanctionnant l'expérience universelle, encore mieux que ne put le faire le catholicisme, le positivisme explique pourquoi le bonheur privé et le bien public dépendent beaucoup plus du cœur que