ESPRIT FO]\DAMEÎVTAL DU POSITIVISME
La vraie philosophie se propose de systématiser, autant que possible, toute l'existence humaine, individuelle et surtout collective, contemplée à la fois dans les trois ordres de phénomènes qui la caractérisent, pensées, sentiments, et actes. Sous tous ces aspects, l'évolution fondamentale de l'humanité est nécessairement spontanée, et l'exacte appréciation de sa marche naturelle peut seule nous fournir la base générale d'une sage intervention. Mais les modifications systématiques que nous y pouvons introduire ont néanmoins une extrême importance, pour diminuer beaucoup les déviations partielles, les funestes retards, et les graves incohérences, propres à un essor aussi complexe, s'il restait entièrement abandonné à lui-même. La réalisation continue de cette indispensable intervention constitue le domaine essentiel de la politique. Toutefois, sa vraie conception ne peut jamais émaner que de la philosophie, qui en perfectionne sans cesse la détermination générale. Pour cette commune destination fondamentale , l'office propre de la philosophie consiste à coordonner entre elles toutes les parties de l'existence humaine, afin d'en ramener la notion théorique à une complète unité, qui ne saurait être réelle qu'autant qu'elle représente exactement l'ensemble des rapports naturels, dont la judicieuse étude devient ainsi la condition préalable d'une telle construction. Si la philosophie tentait d'influer directement sur la vie
active autrement que par cette systématisation, elle usurperait vicieusement la mission nécessaire de la politique, seule arbitre légitime de toute évolution pratique. Entre ces deux fonctions principales du grand organisme , le lien continu et la séparation normale résident à la fois dans la morale systématique, qui constitue naturellement l'application caractéristique de la philosophie et le guide général de la politique. J'expliquerai d'ailleurs comment la morale spontanée, c'est-à dire l'ensemble des sentiments qui l'inspirent, doit toujours dominer les recherches de l'une et les entreprises de l'autre , comme l'a déjà indiqué mon ouvrage fondamental.
Cette grande coordination , qui caractérise l'office social de la philosophie, ne saurait être réelle et durable qu'en embrassant l'ensemble de son triple domaine, spéculatif, affectif, et actif. D'après les réactions naturelles qui unissent intimement ces trois ordres de phénomènes , toute systématisation partielle serait nécessairement chimérique et insuffisante. Toutefois, c'est aujourd'hui seulement que la philosophie, en parvenant à l'état positif, peut enfin concevoir dignement la vraie plénitude de sa mission fondamentale.
La systématisation théologique émana spontanément de la vie affective , et dut également à cette unique origine sa prépondérance initiale et sa dissolution finale. Elle domina longtemps les principales spéculations , surtout pendant l'âge polythéique, où le raisonnement restreignait encore fort peu l'empire primitif de l'imagination et du sentiment. Mais, même à cette époque de son plus grand essor mental et social , la vie active lui échappa essentiellement, sauf d'inévitables réactions, plus relatives d'ordinaire à la forme qu'au fondj et cette scission naturelle, quoique d'abord insensible, tendit ensuite, par son accroissement continu, à dissoudre radicalement la construction initiale. Une coordination purement subjective