PREMIERE PARTIE. U
ne pouvait s'accorder avec la destination nécessairement objective qui caractérise l'existence pratique , d'après son invincible réalité. Tandis que l'une représentait tous les phénomènes comme régis par des volontés plus ou moins arbitraires, l'autre poussait de plus en plus à les concevoir assujettis à des lois invariables, sans lesquelles notre activité continue n'aurait pu comporter aucune règle. D'après cette impuissance radicale à embrasser réellement la vie active, la systématisation théologique dut aussi rester toujours très-incomplète quant à la vie spéculative et même afYective , dont l'essor général se subordonne nécessairement aux principales exigences pratiques. L'existence humaine ne pouvait donc être pleinement systématisée tant que le régime théologique a prévalu, puisque nos sentiments et nos actes imprimaient alors à nos pensées deux impulsions essentiellement inconciliables. Il serait d'ailleurs superflu d'apprécier ici l'inanité nécessaire de la coordination métaphysique, qui , malgré ses prétentions absolues, ne put jamais enlever à la théologie le domaine affectif, et-fut toujours encore moins propre à embrasser la vie active. Au temps de sa plus grande splendeur scolastique, la systématisation ontologique ne sortit point du domaine spéculatif, réduit même à la vaine contemplation abstraite d'une évolution purement individuelle, l'esprit métaphysique étant radicalement incompatible avec le point de vue social. J'ai assez démontré, dans mon ouvrage fondamental, que cet esprit transitoire fut toujours impropre à rien construire réellement, et que sa domination exceptionnelle comportait seulement une destination révolutionnaire, pour seconder l'évolution préliminaire de l'humanité en décomposant peu à peu le régime théologique, qui , après avoir seul dirigé l'essor initial, avait dû devenir, à tous égards, irrévocablement rétrograde.
Par cela même que toutes les spéculations positives émanèrent d'abord de la vie active, elles manifestèrent toujours
plus OU moins leur aptitude caractéristique à systématiser l'existence pratique, que la coordination primitive ne pouvait embrasser. Quoique leur défaut de généralité et de liaison entrave beaucoup encore le développement de cette propriété, il n'en a point empêché le sentiment universel. Des théories directement relatives aux lois des phénomènes et destinées à fournir des prévisions réelles, sont aujourd'hui appréciées surtout comme seules capables de régulariser notre action spontanée sur le monde extérieur. C'est pourquoi l'esprit positif a pu devenir de plus en plus théorique et tendre à s'emparer peu à peu de tout le domaine spéculatif, sans perdre jamais l'aptitude pratique inhérente à son origine , même quand il poursuivait des recherches vraiment oiseuses , excusables seulement à titre d'exercices logiques. Dès son premier essor mathématique et astronomique , il a montré sa tendance à systématiser, à sa manière , l'ensemble de nos conceptions , suivant l'extension continue de son principe fondamental , qui après avoir longtemps modifié de plus en plus le principe théologico-métaphysique , s'efforce évidemment , depuis Descartes et Bacon, de le remplacer irrévocablement. Ayant ainsi pris graduellement possession de toutes les études préliminaires , désormais affranchies du régime ancien , il lui restait à compléter sa généralisation en s'emparant aussi de l'élude finale des phénomènes sociaux , qui, interdite à l'esprit métaphysique, n'avait jamais pu être saisie par l'esprit théologique que d'une manière indirecte et empirique , comme condition de gouvernement. Or, cette opération décisive a été , j'ose le dire , assez réalisée, dans mon élaboration fondamentale , pour rendre déjà incontestable l'aptitude du principe positif à coordonner toute l'existence spéculative suivant le seul mode qui puisse vraiment durer, sans cesser de développer, et même d'affermir, sa tendance initiale à régulariser aussi la vie active. La coordination