PREMIÈRE PARTIE
l'entière inutilité de toute recherche absolue. Quoique l'ordre naturel soit, à tous égards, très-imparfait, sa production se concilierait beaucoup mieux avec la supposition d'une volonté intelligente qu'avec celle d'un aveugle mécanisme. Les athées persistants peuvent donc être regardés comme les plus inconséquents des théologiens, puisqu'ils poursuivent les mêmes questions en rejetant l'unique méthode qui s'y adapte. Aussi le pur athéisme est-il même aujourd'hui fort exceptionnel : le plus souvent on qualifie ainsi un état de panthéisme, qui n'est, au fond , qu'une rétrogradation doctorale vers un fétichisme vague et abstrait, d'où peuvent renaître, sous de nouvelles formes, toutes les phases théologiques, quand l'ensemble de la situation moderne cesse de contenir le libre essor des aberrations métaphysiques. Un tel régime indique d'ailleurs, chez ceux qui l'adoptent comme définitif, une appréciation très -exagérée, ou même vicieuse, des besoins intellectuels, et un sentiment trop imparfait des besoins moraux ou sociaux. Il se combine le plus souvent avec les dangereuses utopies de l'orgueil spéculatif quant au prétendu règne de l'esprit. Dans la morale proprement dite , il procure une sorte de consécration dogmatique aux ignobles sophismes de la métaphysique moderne sur la domination absolue de Tégoïsme. En politique, il tend directement à rendre indéfinie la situation révolutionnaire, par la haine aveugle qu'il inspire envers l'ensemble du passé , dont il empêche toute explication vraiment positive , propre à nous dévoiler l'avenir humain. L'athéisme ne peut donc disposer aujourd'hui à la vraie positivité que ceux chez lesquels il constitue seulement une situation très-passagère, la dernière et la moins durable de toutes les phases métaphysiques. Gomme la propagation actuelle de l'esprit scientifique facilite beaucoup cette extrême transition , ceux qui parviennent à l'âge mûr sans l'avoir spontanément accomplie annoncent ainsi une sorte d'im-
puissance mentale , souvent liée à l'insuffisance morale , peu conciliable avec le positivisme. Les affinités purement négatives étant toujours faibles ou précaires , la véritable philosophie moderne ne peut pas se contenter davantage de la non-admission du monothéisme que de celle du polythéisme ou du fétichisme, que personne ne jugerait suffisantes pour motiver des rapprochements sympathiques. Une semblable préparation n'avait, au fond, d'importance que pour ceux qui durent prendre l'initiative dans la tendance directe de l'humanité à une rénovation radicale. Elle a déjà cessé d'être vraiment indispensable , puisque la caducité du régime ancien ne laisse plus aucun doute essentiel sur l'urgence de la régénération. La persistance anarchique, caractérisée surtout par l'athéisme, constitue désormais une disposition plus défavorable à l'esprit organique, qui devrait déjà prévaloir, que ne peut l'être une sincère prolongation des anciennes habitudes. Car ce dernier obstacle n'empêche plus la vraie position directe de la question fondamentale, et même il tend beaucoup à la provoquer, en obligeant la phiiosephie nouvelle à ne combattre les croyances arriérées que d'après son aptitude générale à mieux satisfaire tous les besoins moraux et sociaux. Au lieu de cette salutaire émulation , le positivisme ne pourra recevoir qu'une stérile réaction de l'opposition spontanée que lui présente aujourd'hui l'athéisme chez tant de métaphysiciens et de savants, dont les dispositions anti-théologiques n'aboutissent plus qu'à entraver, par une répugnance absolue , la régénération qu'elles préparèrent , à certains égards, dans le siècle précédent. Loin de compter sur l'appui des athées actuels, le positivisme doit donc y trouver des adversaires naturels , quoique le peu de consistance de leurs opinions permette d'ailleurs de ramener aisément ceux dont les erreurs ne sont pas essentiellement dues à l'orgueil. Il importe davantage à la nouvelle philosophie d'éclaircir la
k'RKiVllÈHE PARTIE. ^9
grave imputation de matérialisme que lui attire nécessairement son indispensable préambule scientifique En écartant toute vaine discussion sur des mystères impénétrables, ma théorie fondamentale de l'évolution humaine me permet de caractériser nettement ce qu'il y a de réel au fond de ces débats si confus.
L'esprit positif , longtemps borné aux plus simples études, n'ayant pu s'étendre aux plus éminentes que par une succession spontanée de degrés intermédiaires, chacune de ses nouvelles acquisitions a dû s'accomplir d'abord sous l'ascendant exagéré des méthodes et des doctrines propres au domaine an^ térieur. C'est dans une telle exagération que consiste , à mes yeux , l'aberration scientifique à laquelle l'instinct public applique sans injustice la qualification de matérialisme^ parc© qu'elle tend, en effet , à dégrader toujours les plus nobles spéculations en les assimilant aux plus grossières. Une semblable usurpation était d'autant plus inévitable , que partout elle repose sur la dépendance nécessaire des phénomènes les moins généraux envers les plus généraux , d'où résulte une légitime influence déductive par laquelle chaque science participe à l'évolution continue de la science suivante , dont les inductions spéciales ne pourraient autrement acquérir une suffisante rationalité. Aussi toute science a-t-elle dû longtemps lutter contre les envahissements de la précédente ; et ces conflits subsistent encore, même envers les plus anciennes études: ils ne peuvent entièrement cesser que sous l'universelle discipline de la saine philosophie , qui fera partout prévaloir un juste sentiment habituel des vrais rapports encyclopédiques, si mal appréciés par l'empirisme actuel. En ce sens, le matérialisme con^ stitue un danger inhérent à l'initiation scientifique, telie que jusqu'ici elle dut s'accomplir, chaque science tendant à absorber la suivante au nom d'une positivité plus ancienne et mieux
établie. Le mal est donc plus profond et plus étendu que ne le supposent la plupart de ceux qui le déplorent. On ne le re» marque aujourd'hui qu'envers les plus hautes spéculations, qui, en effet, y participent davantage comme subissant les empiétements de toutes les autres ; mais il existe aussi , à divers degrés, pour un élément quelconque de notre hiérarchie scientifique, sans même excepter sa base mathématique, qui semblerait d'abord en être naturellement préservée. Un vrai philosophe reconnaît autant le matérialisme dans la tendance du vulgaire des mathématiciens actuels à absorber la géométrie ou la mécanique par le calcul, que dans l'usurpation plus prononcée de la physique par l'ensemble de la mathématique ou de la chimie par la physique, surtout de la biologie par la chimie, et enfin dans la disposition constante des plus èmlnents biologistes à concevoir la science sociale comme un simple corollaire ou appendice de la leur. C'est partout le même vice radical, l'abus de la logique déductive ; et le mt^-me résultat nécessaire, l'imminente désorganisation des éludes supérieures sous l'aveugle domination des inférieures. Tous les savants proprement dits sont donc aujourd'hui plus ou moins matérialistes, suivant la simplicité et la généralité plus ou moins prononcées des phénomènes correspondants. Les géomètres se trouvent ainsi le plus exposés à cette aberration, d'après leur tendance involontaire à constituer l'unité spéculative par l'ascendant universel des plus grossières contemplations, numériques, géométriques, ou mécaniques; mais les biologistes qui réclament le mieux contre une telle usurpation méritent, à leur tour, les mêmes reproches, quand ils prétendent, par exemple, tout expliquer en sociologie par des influences purement secondaires de climat ou de race, puisqu'ils méconnaissent alors les lois fondamentales que peut seule dévoiler une combinaison directe des inductions historiques.