PREMIÈRE PARTIE
SUS rappelée. Celle Ihéorie peut donc êlre conçue, sous l'aspect statique, comme offrant une base directe à la systématisation abstraite, d'où l'on vient de voir dépendre l'ensemble de la synthèse humaine. La coordination usuelle ainsi établie entre les éléments nécessaires de toutes nos conceptions réelles constitue déjà une véritable unité spéculative , par l'accomplissement du vœu confus de Bacon , sur la construction d'une scala intellectui ^ permettant à nos pensées habituelles de passer sans efforts des moindres sujets aux pluséminents, ou, en sens inverse, avec un sentiment continu de leur intime solidarité naturelle. Chacune de ces six branches essentielles de la philosophie abstraite, quoique très-distincte des deux adjacentes dans sa partie centrale, adhère profondément à la précédente par son origine , et à la suivante par sa fin. L'homogénéité et la continuité d'une telle construction sont d'autant plus complètes que le même principe de classement, apphqué d'une manière plus spéciale, détermine aussi la vraie distribution intérieure des diverses théories qui composent chaque branche. Par exemple , les trois grandes classes de spéculations mathématiques , d'abord numériques, puis géométriques, et enfin mécaniques, se succèdent et se coordonnent entre elles d'après la même loi qui préside à la formation de l'échelle fondamentale. Mon traité philosophique a pleinement démontré qu'une pareille harmonie intérieure existe partout. La série générale constitue ainsi le résumé le plus concis des plus vastes méditations abstraites ; et réciproquement toutes les saines études spéciales aboutissent à autant de développements partiels de cette hiérarchie universelle. Quoique chaque partie exige des inductions distinctes , chacune reçoit de la précédente une influence déductive , qui restera toujours aussi indispensable à sa constitution dogmatique qu'elle le fut d'abord à son essor historique. Toutes les études préliminaires préparent ainsi la science finale , laquelle
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désormais réagira sans cesse sur leur culture systématique , pour y faire enfin prévaloir le véritable esprit d'ensemble, toujours lié au vrai sentiment social Cette indispensable discipline ne saurait devenir oppressive , puisque son principe concilie spontanément les conditions permanentes d'une sage indépendance avec celles d'un concours réel. En subordonnant , par sa propre composition, l'intelligence à la sociabilité , une telle formule encyclopédique, éminemment susceptible de devenir populaire , place d'ailleurs tout le système spéculatif sous la surveillance, comme sous la protection, d'un public ordinairement disposé à contenir, chez les philosophes, les divers abus inhérents à l'état continu d'abstraction qu'exige leur office.
La même théorie qui explique l'évolution mentale de l'humanité établit donc la vraie coordination finale de nos pensées élémentaires, de manière à concilier radicalement les conditions, jusqu'ici plus ou moins opposées, de l'harmonie et du mouvement. Son aptitude historique et sa valeur dogmatique se fortifient mutuellement; puisque la véritable liaison de nos conceptions doit surtout ressortir de leurs transformations successives, qui , à leur tour, resteraient inexplicables sans elle , l'histoire et la philosophie devenant ainsi inséparables pour tous les bons esprits.
Une théorie, à la fois statique ot dynamique, qui remplit de telles conditions, peut certainement être appréciée aujourd'hui comme constituant déjà l'unité spéculative sur sa véritable base objective, quoique cette unité ait besoin de se développer et de se consolider à mesure que cette base sera mieux étudiée. Mais ce double essor doit réellement dépendre de la destination sociale de cette construction , beaucoup plus que d'une vaine tendance à la perfeclion scientifique. C'est en dirigeant la réorganisation spirituelle des populations d'élite, que la philosophie abstraite devra surtout sentir le besoin d'une extension nou-
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velle ou d'une meilleure liaison , quand les exigences morales et politiques y provoqueront l'étude de nouveaux rapports naturels, sans que jamais la conception y doive trop devancer l'application. 11 suffit que cette coordination naissante de toutes nos contemplations réelles soit assez élaborée aujourd'hui pour permettre déjà d'aborder la synthèse affective et même active, en commençant à systématiser la morale positive qui doit présider à la régénération finale de l'humanité. Or j'ose assurer que mon ouvrage fondamental ne laisse aucun doute sur la possibilité immédiate d'une telle entreprise, dont l'opportunité sera directement manifestée par l'ensemble de ce discours.
Ayant assez caractérisé l'esprit général du positivisme , je dois maintenant ajouter, à cet égard, quelques explications complémentaires, destinées à prévenir ou à rectifier de graves méprises, trop fréquentes et trop dangereuses pour que je puisse les négliger, sans cependant m'occuper jamais des attaques de mauvaise foi.
L'entière émancipation théologique devant constituer aujourd'hui une indispensable préparation à l'état pleinement positif, cette condition préalable entraîne souvent des observateurs superficiels à confondre sincèrement ce régime final avec une situation purement négative, qui présentait, môme dans le siècle dernier, un caractère vraiment progressif, mais qui désormais dégénère, chez ceux où elle devient vicieusement permanente , en obstacle essentiel à toute véritable réorganisation sociale et même mentale. Quoique j'aie, depuis longtemps, repoussé formellement toute solidarité , soit dogmatique , soit historique, entre le vrai positivisme et ce qu'on nomme l'athéisme, je dois ici indiquer encore, sur cette fausse appréciation , quelques éclaircissements sommaires, mais directs.
Même sous l'aspect intellectuel , l'athéisme ne constitue qu'une émancipation très insuffisante, puisqu'il tend à prolon-
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ger indéfiniment l'état métaphysique en poursuivant sans cesse de nouvelles solutions des problèmes théologiques, au lieu d'écarter comme radicalement vaines toutes les recherches inaccessibles. Le véritable esprit positif consiste surtout à substituer toujours l'étude des lois invariables des phénomènes à celle de leurs causes proprement dites, premières ou finales, en un mot la détermination du comment à celle du pourquoi. Il est donc incompatible avec les orgueilleuses rêveries d'un ténébreux athéisme sur la formation de l'univers , l'origine des animaux, etc. Dans son appréciation générale de nos divers états spéculatifs, le positivisme n'hésite point à regarder ces chimères doctorales comme fort inférieures, même en rationalité, aux inspirations spontanées de l'humanité. Car le principe théologique, consistant à tout expliquer par des volontés^ ne peut être pleinement écarté que quand, ayant reconnu inaccessible toute recherche des causes, on se borne à connaître les /ois. Tant qu'on persiste à résoudre les questions qui caractérisèrent notre enfance, on est très-mal fondé à rejeter le mode naïf qu'y appliqua notre imagination, et qui seul convient, en effet, à leur nature : ces croyances spontanées ne pouvaient radicalement s'éteindre qu'à mesure que l'humanité, mieux éclairée sur ses moyens et ses besoins, changeait irrévocablement la direction générale de ses recherches continues. Quand on veut pénétrer le mystère insoluble de la production essentielle des phénomènes , on ne peut rien supposer de plus satisfaisant que de les attribuer à des volontés intérieures ou extérieures, puisqu'on les assimile ainsi aux effets journaliers des affections qui nous animent. L'orgueil métaphysique ou scientifique a pu seul persuader aux athées, anciens ou modernes, que leurs vagues hypothèses sur un tel sujet sont vraiment supérieures à cette assimilation directe, qui devait exclusivement satisfaire notre intelligence jusqu'à ce qu'elle eût reconnu l'inanité radicale et