‹ Discours sur l'ensemble du positivisme;Chapitre 33 sur 103 · EFFICACITE POPULAIRE DU POSITIVISME · texte numérisé non relu

EFFICACITE POPULAIRE DU POSITIVISME

D'après la nature philosophique et la destination sociale du positivisme, il doit chercher son appui fondamental en dehors de toutes les classes^ spirituelles ou temporelles, qni jusqu'ici ont plus ou moins participé au gouvernement de l'humanité. Sauf de précieuses exceptions individuelles, qui bientôt se multiplieront beaucoup, chacune d'elles présente naturellement, dans ses préjugés et dans ses passions, divers obstacles essentiels à la réorganisation intellectuelle et morale qui doit caractériser la seconde partie de la grande révolution occidentale. Leur vicieuse éducation et leurs habitudes empiriques repoussent l'esprit d'ensemble auquel il faut désormais subordonner toutes les conceptions spéciales. Un actif égoïsme aristocratique y entrave ordinairement la prépondérance réelle du sentiment social, principe suprême de notre régénération. Non-seulement il ne faut pas compter sur les classes dont la domination fut à jamais détruite au début de la crise révolutionnaire; mais nous devons attendre une répugnance presque aussi réelle, quoique mieux dissimulée, chez celles qui obtinrent ainsi l'ascendant social qu'elles convoitaient depuis longtemps. Leurs conceptions politiques se rapportent surtout à la possession du pouvoir, au lieu de concerner sa destination et son exercice. Elles avaient sérieusement regardé la révolution comme terminée par le

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régime parlementaire propre à la halte équivoque qui vient de finir. Cette phase stationnaire leur inspirera de longs regrets , en tant que spécialement favorable à leur active ambition. Une complète régénération sociale est presque autant redoutée par ces diverses classes moyennes que chez les anciennes classes supérieures. Les unes et les autres s'accorderaient surtout à prolonger, autant que possible, sous de nouvelles formes, même républicaines, le système d'hypocrisie théologique qui constitue maintenant le seul reste effectif du régime rétrograde. Ce honteux système leur offre le double attrait d'assurer la respectueuse soumission des masses sans prescrire aux chefs aucun devoir rigoureux. Si leurs préjugés critiques et métaphysiques tendent à perpétuer l'interrègne spirituel qui empêche la régénération finale, leurs passions ne craignent pas moins l'avènement d'une nouvelle autorité morale , qui nécessairement se ferait surtout sentir aux puissants. Au dix-huitième siècle, la plupart des grands, et même les rois, purent accueillir une philosophie purement négative, qui, en leur ôtant beaucoup d'entraves, leur procurait une célébrité facile, sans leur imposer aucun sacrifice essentiel. Mais ce précédent ne doit pas faire espérer, chez nos riches et nos lettrés, un accueil aussi favorable pour la philosophie positive , qui vient aujourd'hui discipliner les intelligences afin de reconstruire les mœurs.

A ce double titre, le positivisme ne peut obtenir de profondes adhésions collectives qu'au sein des classes qui , étrangères à toute vicieuse instruction de mots ou d'entités, et naturellement animées d'une active sociabilité, constituent désormais les meilleurs appuis du bon sens et de la morale. En un mot , nos prolétaires sont seuls susceptibles de devenir les auxiliaires décisifs des nouveaux philosophes. L'impulsion régénératrice dépend surtout d'une intime alliance entre ces deux éléments extrêmes de l'ordre final. Malgré leur diversité naturelle, toutefois bien

plus apparente que réelle, ils comportent, au fond, beaucoup d'affinité intellectuelle et morale. Les deux genres d'esprit présenteront de plus en plus le même instinct de la réalité , une semblable prédilection pour l'utilité , et une égale tendance à subordonner les pensées de détail aux vues d'ensemble. De part et d'autre, se développeront aussi les généreuses habitudes d'une sage imprévoyance matérielle , et un pareil dédain des grandeurs temporelles ; du moins quand les vrais philosophes auront formé, par le commerce des dignes prolétaires, leur propre caractère définitif. Lorsque ces sympathies fondamentales pourront assez éclater, on sentira que chaque prolétaire constitue , à beaucoup d'égards , un philosophe spontané , comme tout philosophe représente, sous divers aspects, un prolétaire systématique. Ces deux classes extrêmes offriront d'ailleurs des dispositions équivalentes envers la classe intermédiaire, qui, siège nécessaire de la prépondérance temporelle, lient sous sa dépendance normale leur commune existence pécuniaire.

Toutes ces affinités résultent naturellement des positions et des destinations respectives. Si elles sont encore peu prononcées, cela tient surtout à l'absence actuelle d'une véritable classe philosophique, dont à peine il existe déjà quelques types isolés. Quoique les vrais prolétaires soient heureusement beaucoup moins rares, c'est seulement en France, ou plutôt à Paris, qu'ils ont pu jusqu'ici surgir dignement, affranchis de toute croyance chimérique et de tout vain prestige social. C'est uniquement là qu'on peut sentir l'intime réalité de l'appréciation indiquée ci-dessus.

On voit alors que les occupations journalières du prolétaire sont beaucoup plus favorables à l'exercice philosophique que celles des classes moyennes, parce qu'elles n'absorbent point assez pour empêcher des contemplations suivies, même pen^

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