TROISIÈME PARTIE
dant le travail pratique. Ce loisir mental est moralement facilité par l'absence naturelle de responsabilité ultérieure : la position du travailleur le préserve spontanément des ambitieux calculs qui inquiètent sans cesse l'entrepreneur. Le caractère propre des méditations respectives résulte même de celte double diversité , qui invite l'un aux conceptions générales et l'autre aux vues spéciales. Pour le digne prolétaire, le régime de la spécialité dispersive, tant prôné maintenant, se présente directement sous son vrai jour, c'est-à-dire comme abrutissant, parce qu'il condamnerait son esprit à un exercice tellement misérable qu'il ne prévaudra jamais chez nous , malgré les empiriques instances de nos économistes anglomanes. Au contraire, cette spécialisation exclusive et continue doit sembler beaucoup moins dégradante, ou plutôt elle paraît devenir indispensable chez l'entrepreneur, et même chez le savant, en s'appliquant à des sujets qui absorbent davantage les médiocres intelligences, à moins qu'une saine éducation n'y ait développé le goût et l'habitude des générantes abstraites.
Mais le contraste moral entre les deux modes d'existence pratique est encore plus décisif que leur contraste intellectuel. La fierté qu'inspirent ordinairement les succès temporels est , au fond, peu justifiée par le genre de mérite que suppose réellement l'acquisition , même pleinement légitime, de la grandeur ou de la richesse. Ceux qui font plus de cas des qualités intrinsèques que des résultats effectifs , reconnaissent aisément que les triomphes pratiques, industriels comme militaires, dépendent surtout du caractère, et non de l'esprit ni du cœur. Ils exigent principalement la combinaison d'un certain degré d'énergie avec beaucoup de prudence et une grande persévérance. Quand ces conditions sont remplies, la médiocrité intellectuelle et l'imperfection morale n'empêchent nullement d'utiliser ainsi les circonstances favorables , habituellement indispensables à de
tels succès. On peut même assurer, sans aucune exagération , que la mesquinerie des pensées et des sentiments contribue souvent à susciter et à maintenir les dispositions convenables. Lorsqu'il faut un grand essor des trois qualités actives , il est plutôt déterminé par les impulsions personnelles d'avidité, d'ambition , ou de gloire , que par les instincts supérieurs. Ainsi, quelque respect que mérite toute élévation légitime , la philosophie, encore plus clairvoyante que ne put l'être la religion, n'en saurait conclure, en faveur des grands ou des riches , une supériorité morale que n'indique nullement la vraie théorie de la nature humaine.
L'existence habituelle du prolétaire est beaucoup plus propre à développer spontanément nos meilleurs instincts. Même quant aux trois qualités actives , d'où dépendent surtout les succès temporels, la prudence est la seule qui s'y trouve ordinairement insuffisante , de manière à empêcher l'efficacité personnelle des deux autres, mais sans altérer leur application sociale. Toutefois , la supériorité morale du type prolétaire se rapporte surtout à l'essor direct des divers instincts supérieurs. Quand la systématisation finale des opinions et des mœurs aura fixé le vrai caractère propre à cette immense base de la société moderne , on sentira que les différentes affections domestiques doivent naturellement s'y développer davantage que chez les classes intermédiaires, trop préoccupés de calculs personnels pour goûter dignement de tels liens. Mais la principale efficacité morale de la vie prolétaire concerne les sentiments sociaux proprement dits , qui tous y reçoivent spontanément une active culture journalière , même dès la première enfance. C'est là qu'on trouve, d'ordinaire, los meilleurs modèles du véritable attachement, jusque chez ceux qu'une dépendance continue , trop souvent dégradée par nos mœurs aristocratiques, semble condamner à une moindre élévation morale. Une vénération