TROISIÈME PARTIE
tive représente un tel droit comme une ressource extrême , indispensable à toute société , afin de ne pas succomber à la tyrannie qui résulterait d'une soumission absolue, trop prêchée par le catholicisme moderne. Au point de vue scientifique , on y doit voir une crise réparatrice , encore plus nécessaire à la vie collective qu'à la vie individuelle, suivant cette loi biologique évidente que l'état pathologique devient plus fréquent et plus grave à mesure que l'organisme est plus compliqué et plus éminent. Personne ne saurait donc craindre sérieusement que le prochain ascendant du positivisme dispose jamais à l'obéissance passive , en tant qu'il éteindra Tesprit révolution naire proprement dit, qui équivaut désormais à prendre la maladie pour le type définitif de la santé. Le caractère profondément relatif de la nouvelle doctrine sociale la rend , au contraire , seule apte à concilier radicalement la subordination habituelle avec la révolte exceptionnelle , comme l'exigent à la fois le bon sens et la dignité humaine. En réservant ce dangereux remède pour les cas vraiment extrêmes , elle n'hésitera jamais à l'approuver, ni même à le recommander, quand il sera devenu réellement indispensable. Mais elle accomplira cet office passager sans soumettre habituellement les questions et les choix politiques à des juges évidemment incompétents , qu'il saura d'ailleurs disposer à la fibre abdication de leurs droits anarchiques.
Quant à la prescription normale qu€ contient réellement , quoique sous une forme très-confuse , la théorie métaphysique de la souveraineté populaire , le positivisme est encore plus propre à la dégager d'un dangereux alliage , de manière à augmenter son efficacité sociale , loin de l'énerver. 11 y distingue deux notions très-différentes, jusqu'ici confondues, l'une politique , pour certains cas assignables , l'autre morale ? envers toute application quelconque.
La première consiste à proclamer, au nom de la masse sociale , les décisions spéciales dont tous les citoyens peuvent ordinairement apprécier assez les motifs essentiels , et qui intéressent directement l'existence pratique de toute la communauté , comme les jugements des tribunaux , les déclarations de guerre , etc. Sous le réginie positif, ces nobles formules , inspirées par l'instinct familier de la solidarité universelle , deviendront encore plus imposantes , en invoquant l'ensemble de l'humanité , au lieu d'un peuple particulier. Mais il serait absurde d'étendre le même usage aux cas plus nombreux où la population , incapable de prononcer, doit adopter les résolutions des supérieurs qui ont obtenu sa confiance. Cette nécessité sociale tient, soit à la difficulté de la question , soit à l'influence trop indirecte ou trop restreinte de la mesure. On peut citer, comme types, les décisions, souvent capitales néanmoins, qui concernent les notions scientifiques , ou même la plupart des règles pratiques , industrielles , médicales , etc. Dans tous ces cas , le positivisme aura peu de peine aujourd'hui à préserver la rectitude populaire des aberrations subversives qui ne s'aggravent que sous l'impulsion d un orgueil métaphysique , presque inconnu à nos prolétaires illettrés.
Sous le second aspect , l'interprétation normale de la prétendue souveraineté du peuple se réduit à l'obligation fondacnentale de diriger toute l'existence sociale vers le bien commun , doublement relatif, d'ordinaire, à la masse prolétaire , soit en vertu de son immense supériorité numérique , soit surtout d'après les difficultés propres à sa destinée naturelle, qui exige une sollicitude artificielle, peu nécessaire ailleurs. Mais, ainsi conçue , cette notion , essentiellement républicaine , se confond avec la base universelle de la vraie morale , la prépondérance directe et continue de la sociabilité sur toute personnalité. Le positivisme est tellement apte à se l'incorporer, qu'elle
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y devient , comme ce discours l'a déjà prouvé , le principe unique de sa systématisation totale , même spéculative. En s'appropriant à jamais ce grand précepte social , dont l'esprit métaphysique dut être , depuis la décadence du catholicisme , l'organe provisoire , il le purifie définitivement de toute inspiration anarchique. Car il transporte à l'ordre moral ce que la doctrine révolutionnaire place si dangereusement dans l'ordre politique, d'après son préjugé caractéristique sur la confusion permanente des deux puissances élémentaires. J'aurai bientôt lieu d'indiquer spécialement combien cette salutaire transformation , loin d'affaiblir ce principe républicain , augmentera son efficacité continue , sans exposer aux déceptions ni aux perturbations que le mode métaphysique tend toujours à susciter.
Nous sommes ainsi conduits à caractériser directement la principale participation collective qui doit habituellement appartenir aux prolétaires dans le régime final de l'humanité. Elle résulte de leur aptitude naturelle à devenir les auxiliaires indispensables du pouvoir spirituel pour son triple office social d'appréciation , de conseil , et même de préparation. Toutes les propriétés intellectuelles et morales que nous venons de reconnaître au prolétariat concourent à lui conférer une telle attribution continue. Sauf la classe philosophique , principal organe de l'esprit d'ensemble , aucune autre partie de la société moderne ne saurait être aussi disposée que les prolétaires à se tenir convenablement au point de vue général. Leur supériorité est encore plus évidente quant au sentiment social , pour lequel ils doivent, d'ordinaire, l'emporter même sur les vrais philosophes , dont les tendances trop abstraites gagneront beaucoup au contact journalier d'une noble spontanéité popu iaire. Ainsi , la classe prolétaire est naturellement plus propre qu'aucune autre à comprendre , et surtout à sentir, la morale
réelle , quoiqu'elle fût incapable de la systématiser. Cette aptitude spontanée se manifeste principalement envers la morale sociale proprement dite , la plus éminente et la plus décisive des trois parties essentielles de la morale universelle. Enfin , outre ces dispositions naturelles de l'esprit et du cœur, les besoins collectifs propres au prolétariat l'appellent nécessairement au secours des principales règles morales, ordinairement destinées à le protéger. Pour faire prévaloir ces règles dans la vie active , le pouvoir spirituel doit peu compter sur l'assistance des classes intermédiaires , siège naturel de la prépondérance temporelle , dont ses prescriptions doivent surtout contenir et rectifier les abus. Les tendances ordinaires des grands et des riches vers l'égoïsme et l'oppression nuisent principalement aux prolétaires. C'est donc l'adhésion de ceux-ci qu'il faut surtout invoquer à l'appui des règles morales, lisse trouvent d'autant mieux disposés à les sanctionner par leur énergique approbation , qu'ils doivent rester étrangers au gouvernement politique proprement dit. Toute participation habituelle au pouvoir temporel tend , outre son caractère anarchique , à les détourner du principal remède que la nature de l'ordre social offre à l'ensemble des maux qui leur sont propres, La sagesse populaire appréciera bientôt l'inanité nécessaire des solutions immédiates que l'on prône aujourd'hui. Elle ne tardera point à sentir combien ses légitimes réclamations se lient surtout aux moyens moraux que le positivisme présente au prolétariat, quoiqu'il l'invite à abdiquer une autorité illusoire ou perturbatrice.
Celte tendance fondamentale du peuple à seconder le pouvoir spirituel dans son principal office social, est tellement naturelle qu'elle s'est déjà manifestée, au moyen âge, envers la spiritualité catholique. 11 faut même rapporter à une semblable affinité les sympathies qu'excite encore le catholicisme, malgré sa décadence universelle, chez les populations préservées du