‹ Discours sur l'ensemble du positivisme;Chapitre 50 sur 103 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

beaucoup moindres de l'apprentissage industriel, à ce début, permettront naturellement ce surcroît initial d'occupations spéculatives. A cette préparation inorganique , succédera l'étude biologique , aisément susceptible alors d'être condensée en une cinquième année, dans un cours de quarante leçons vraiment philosophiques et populaires. D'après tout ce préambule indispensable, une sixième année, de môme durée didactique, systématisera définitivement toutes les spéculations réelles par l'étude directe de la sociologie, statique et dynamique, qui rendra familières les vraies notions sur la structure et le mouvement des sociétés humaines , surtout modernes. Un tel fondement permettra à la dernière de ces sept années du noviciat positif de diriger immédiatement l'ensemble de cette éducation vers sa principale destination sociale, par l'exposition méthodique de la morale, dont chaque démonstration essentielle deviendra alors pleinement appréciable, suivant la saine théorie du monde, de la vie, et de l'humanité.

Pendant tout ce cours d'études, le trimestre libre de chaque année sera partiellement consacré aux examens publics destinés à constater l'assimilation de toutes les connaissances antérieures. Les exercices esthétiques de la première éducation se prolongeront volontairement au milieu des travaux scientifiques de la seconde, pour peu que les goûts naturels s'y trouvent sagement encouragés. Ils feront naître accessoirement, dans les deux dernières années de l'initiation philosophique, l'étude spontanée de nos deux principales langues anciennes, à titre de complément poétique, lié d'ailleurs aux théories historiques et morales dont le prolétaire sera alors préoccupé. Si l'habitude du grec intéresse surtout nos origines esthétiques, celle du latin est encore plus utile au plein sentiment de notre filiation sociale.

L'évolution philosophique de l'individusubira graduellement, comme celle de l'espèce, sa dernière préparation, pendant ce&

sept années d'essor rationnel , en passant du polythéisme antérieur à un monothéisme non moins spontané, par la réaction croissante de Tesprit de discussion sur la prépondérance primitive de l'imagination. Il faudra respecter aussi cette libre transition métaphysique, où chacun rendra naïvement un dernier hommage aux conditions essentielles de l'initiation humaine. On doit reconnaître que ce régime provisoire conviendra toujours à la nature abstraite et indépendante des études mathématiques, qui absorberont les deux premières années d'un tel noviciat. Tant que la déduction prévaut sur l'induction , l'esprit demeure nécessairement enclin aux théories métaphysiques. Leur essor spontané conduira bientôt chacun à réduire sa théologie primitive à un déisme plus ou moins vague, qui, pendant les études physico-chimiques, dégénérera , sans doute, en une sorte d'athéisme, finalement remplacé, sous la lumineuse impulsion des conceptions biologiques , et surtout sociologiques , par le vrai positivisme. C'est ainsi que la systématisation définitive de la morale coïncidera avec un plein sentiment personnel de la filiation humaine , qui permettra au nouveau membre de l'humanité de sympathiser dignement avec tous ses ancêtres et ses contemporains , sans cesser de travailler pour ses successeurs quelconques.

Un tel plan d'éducation populaire semble d'abord peu compatible avec la précieuse pratique spontanément émanée de la sagesse prolétaire, qui consacre les dernières années de l'apprentissage industriel à de libres voyages, aussi utiles à l'esprit et au cœur que leur sont ordinairement nuisibles les vagues excursions de nos riches oisifs. Mais cet heureux usage ne contrarie nullement des études sédentaires, puisqu'il donne toujours lieu à de longs séjours dans les principaux centres de production, où l'ouvrier retrouvera naturellement l'équivalent de chaque cours annuel qu'il aurait suivi au pays natal. L'homogénéité de

la corporation philosophique, et son uniforme extension territoriale, préviendront assez les inconvénients propres à dételles mutations. Chaque système de cours n'exigeant en tout que sept professeurs , dont chacun parcourrait successivement tous les degrés encyclopédiques, le nombre total de ces fonctionnaires resterait assez petit pour qu'ils pussent partout être d'un mérite équivalent, et trouver aussi une égale assistance temporelle. Loin de gêner les voyages prolétaires, le régime positif leur imprimera un nouveau caractère intellectuel et social, en les étendant à tout l'Occident, dont la surface entière offrira aisément à l'ouvrier positiviste les moyens de poursuivre son éducation, sans être même arrêté par le langage. Ces sages déplacements, où se développera la fraternité occidentale, compléteront d'ailleurs les études esthétiques , soit en familiarisant davantage avec les idiomes appris pendant la seconde enfance, soit surtout en faisant mieux goûter les productions musicales, pittoresques, ou monumentales, qui ne peuvent s'apprécier qu'à leur source locale.

On doit craindre aujourd'hui que les trois cent soixante leçons de cet enseignement septennaire ne permettent point d'y embrasser convenablement un tel ensemble d'études fondamentales. Mais il n'en faut pas juger par l'extension actuelle des cours correspondants , qui tient à leur spécialité habituelle, et surtout à l'empirisme dispersif de la plupart des professeurs , d'après notre déplorable régime scientifique. Quand la saine philosophie aura régénéré nos diverses études positives , en y faisant dignement prévaloir l'esprit d'ensemble au nom du sentiment social , la condensation familière des conceptions produira des leçons beaucoup plus substantielles , toujours destinées à diriger, au lieu de remplacer, des efforts spontanés , dont dépend toute véritable efficacité didactique. Un exemple exceptionnel , trop oublié maintenant , permet de se former

quelque idée d'une telle rénovation , d'après ces célèbres cours, si heureusement nommés révolutionnaires, qui , au début de l'École Polytechnique , concentrèrent en trois mois l'enseignement des trois années. Ce qui fut alors une admirable anomalie, due surtout à l'exaltation républicaine , pourra dévenir l'état normal, quand une pareille puissance morale s'appuiera sur une entière systématisation mentale , inconnue à nos éminents précurseurs.

L'efficacité didactique du sentiment a été jusqu'ici ignorée , parce que la culture de l'esprit coïncidait , depuis la fin du moyen âge , avec l'inertie du cœur. Mais la subordination continue , à la fois spontanée et systématique , de l'intelligence à la sociabilité , qui constitue le principal caractère du positivisme, est aussi féconde en avantages théoriques qu'en propriétés morales. Dans tout le cours de l'éducation populaire , les parents et les maîtres saisiront chaque occasion opportune de développer le sentiment social , dont l'excitation familière charmera souvent les plus austères leçons. L'esprit sera toujours consacré surtout à raffermir et à cultiver le cœur, qui , à son tour, l'animera et le dirigera. Cette intime solidarité entre les pensées générales et les sentiments généreux facilitera d'autant mieux les études scientifiques du prolétaire qu'elles succéderont à des études esthétiques qui auront déjà suscité d'heureuses habitudes pour embellir la vie entière.

En destinant surtout au peuple une telle éducation , je n'ai pas seulement voulu mieux caractériser son extension universelle et sa nature philosophique. A mes yeux , il ne doit finalement exister aucun autre enseignement organisé , du moins général. La dette sacrée ainsi acquittée par la république envers les prolétaires ne s'étend nullement aux classes qui peuvent aisément acquérir l'instruction qu'elles désirent. Cette instruction spéciale ne peut Atre d'ailleurs qu'un développe-

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