TROISIÈME PARTIE
jourd'hui à dédaigner toute puissance qui n'est pas matérielle. Leur vain orgueil sera plus d'une fois conduit à invoquer l'intervention des philosophes contre la juste indignation des prolétaires. Quelque violente que semble toujours la force du nombre, elle finit le plus souvent par l'être, au fond, beaucoup moins que celle de la richesse. Car elle dépend surtout d'un concours qui, prolongé, exige une convergence intellectuelle et morale, sur laquelle l'influence philosophique agit davantage, soit pour former, soit pour dissoudre. Sans que les philosophes puissent jamais disposer à leur gré de nos prolétaires, comme l'ont rêvé quelques roués, ils pourront en modifier beaucoup les passions et la conduite, quand ils y appliqueront dignement leur autorité morale, au profit réel , tantôt de l'ordre, tantôt du progrès. Ce libre ascendant ne peut résulter que d'un double sentiment habituel de confiance et de reconnaissance, déterminé non-seulement par l'aptitude présumée, mais surtout par les services rendus. Nul ne pouvant faire convenablement valoir ses propres réclamations, c'est aux philosophes qu'il appartient de présenter noblement aux classes dirigeantes les justes exigences des prolétaires, tandis que ceux-ci obligeront les chefs temporels à respecter la spirituaHté nouvelle. D'après ce double échange habituel , les vœux des uns seront purifiés de toute tendance anarchique, et les prétentions des autres n'indiqueront plus aucune vaine ambition. Loin de dégrader son propre caractère par des préoccupations intéressées , chacune des deux classes obtiendra ainsi sa principale satisfaction , en se bornant à la noble poursuite de son office social.
Pour achever de caractériser la politique positiviste qui seule convient aux prolétaires, il me reste à indiquer les dispositions d'esprit et de cœur qu'elle suppose en eux, et d'où résultent celles qu'ils doivent exiger de leurs alliés philosophiques. Ces
diverses conditions habituelles se réduisent, au fond, à mieux développer les tendances propres au peuple , et déjà prépondérantes dans le centre du grand mouvement occidental.
Sous le rapport intellectuel , il y en a deux principales : l'une négative , ou d'émancipation ; l'autre positive, ou de pré paration.
Quant à la première, elle est assez remplie déjà, du moins à Paris, envers le régime théologique, plus radicalement déchu chez les prolétaires que partout ailleurs. Le vain déisme où s'arrêtent encore tant de lettrés, a peu de crédit parmi le peuple, heureusement étranger aux études de mots et d'entités qui seules peuvent prolonger cette extrême halte de l'émancipation moderne. Tl faut seulement que les vraies tendances de l'e&prit populaire se prononcent davantage^ afin d'éviter toute illusion et tout mensonge sur le caractère intellectuel de notre régénération. Or, cette manifestation décisive ne tardera pas à s'accomplir, dans un milieu essentiellement libre , où la nouvelle philosophie lui servira d'organe systématique. Nous devons y compter d'autant plus qu'elle se lie intimement aux besoins sociaux du peuple, puisque le vain système d'hypocrisie religieuse qu'il faut aujourd'hui briser ouvertement est surtout institué, ou du moins appliqué, contre ses justes réclamations. Cette immorale mystification suppose la soumission mentale des prolétaires, et ne tend qu'à éluder leurs vœux légitimes d'amélioration réelle en les détournant vers un avenir chimérique. Eux seuls peuvent donc et doivent rompre ce complot, encore plus ridicule qu'odieux, en se bornant à témoigner sans déguisement leur vraie situation intellectuelle , avec une énergie qui ne permette auxclassesdirigeantes aucune méprise. Ils seront ainsi conduits à repousser tous les docteurs qui ne seraient point assez émancipés, ou qui conserveraient une adhésion quelconque à celte dissimulation systématique, sur laquelle s'ap-