‹ Discours sur l'ensemble du positivisme;Chapitre 84 sur 103 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

La nouvelle philosophie ne semble mériter les reproches ordinaires de tendance anti-esthétique que quand on la confond avec son préambule scientifique, dont si peu de juges savent aujourd'hui la distinguer. Car ces accusations ne conviennent réellement à l'esprit positif que pendant son âge préHminaire de spécialité dispersive, vicieusement prolongé parles savants actuels. Rien n'est plus contraire aux beaux-arts que les vues étroites, la marche trop analytique, et l'abus du raisonnement, propres à notre régime scientifique, d'ailleurs si funeste au dévelopement moral , première source de toute disposition esthétique. Mais l'esprit positif perd nécessairement ces vices primitifs, à mesure qu'il s'étend et se coordonne, en passant à de plus hautes études, suivant ma loi encyclopédique. Parvenu jusqu'aux spéculations sociales, qui constituent sa vraie destination finale, sa réalité caractéristique l'oblige d'embrasser les conceptions esthétiques , comme les considérations affectives, afin de représenter le véritable ensemble des phénomènes humains, même individuels, et surtout collectifs. Ainsi réconcilié avec les deux ordres d'impressions qu'il repoussait d'abord, leur charme naturel l'entraîne bientôt à s'y livrer directement, et à reconnaître enfin leur destination normale dans notre constitution personnelle ou sociale. Voilà comment une culture plus complète et plus systématique dissipe naturellement le long divorce préliminaire de la raison moderne avec le sentiment et l'imagination.

Au point où ce discours est maintenant parvenu , tout lecteur attentif doit être spontanément rassuré sur les prétendues tendances anti-esthétiques de la nouvelle philosophie. Quand même le positivisme n'assignerait point directement aux beauxarts une destination capitale, son influence indirecte ne leur serait pas moins favorable, d'après son principe fondamental, Éon but caractéristique, et ses moyens essentiels. La seule phi-

losophie qui puisse désormais subordonner l'esprit au cœur doit développer nos facultés esthétiques, par cela même qu'elle confère au sentiment, qui en est la vraie source, la présidence systématique de l'unité humaine. Une doctrine sociale qui vient terminer l'état révolutionnaire, si contraire aux beaux-arts, leur prépare dès lors un vaste domaine et un fondement solide, en établissant des convictions fixes et des mœurs caractérisées, sans lesquelles la poésie n'a rien de grand à retracer ni à stimuler. En poussant nos prolétaires à chercher leur vrai bonheur dans l'essor habituel de leurs facultés affectives et spéculatives, le positivisme assure à l'art son auditoire naturel, d'après une éducation dont la base est surtout esthétique.

Mais pour pressentir , à cet égard , l'aptitude nécessaire de la nouvelle philosophie, il suffirait de considérer son efficacité féminine, sa tendance à rehausser la dignité sociale du sexe affectif, tout en fortifiant la constitution domestique. Car , de, tous les éléments sociaux , la femme est certainement le plus esthétique, soit par sa nature, soit par sa situation , tant consolidées et développées dans le régime positif. Si notre instinct du bien doit ordinairement aux femmes son premier essor, elles nous initient encore mieux au sentiment du beau, étant aussi propres à l'inspirer qu'à l'éprouver. Leur aspect nous indique à la fois tous les genres de beauté , non-seulement physique , mais intellectuelle , et surtout morale. Tous leurs actes sont embellis parla recherche spontanée d'une perfection idéale envers chacune de leurs occupations, même involontaires. Leur existence domestique, affranchie de l'activité extérieure , ne fait, à cet égard, que développer davantage leurs inclinations naturelles. Car, Têtre voué à l'affection doit spontanément chercher partout le mieux, d'abord réel, puis idéal. Ainsi, la doctrine qui érige les femmes en élément primordial du pouvoir modérateur, et qui leur confère la présidence de l'éducation

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fondamentale , ne saurait mériter aucun soupçon de tendance anti-esthétique.

Ces préventions étant écartées, il faut caractériser directement l'aptitude nécessaire du positivisme à incorporer l'art à l'ensemble de l'ordre moderne, en lui procurant une constitution systématique et une destination normale, d'où surgiront de puissants moyens, et même de nouveaux organes. L'office final de l'élément esthétique sera d'ailleurs inauguré déjà par sa participation actuelle à l'impulsion régénératrice, comme pour l'élément populaire et l'élément féminin.

Toutefois, avant d'ébaucher ici cette appréciation, il importe de rectifier, à ce sujet, une grave aberration temporaire, qui tend aujourd'hui à fausser toutes les notions générales relatives à l'art , en exagérant sa puissance , d'après une réaction trop naturelle de notre anarchie mentale et morale.

Depuis Homère jusqu'à Corneille, tous les éminents génies ( sthétiques avaient toujours conçu l'art comme destiné surtout à charmer la vie humaine , et dès lors à l'améliorer, mais sans devoir jamais la diriger. Aucun esprit normal ne pouvait , en effet, directement supposer que la suprématie intellectuelle appartînt jamais à l'imagination. Une telle opinion équivaudrait, au fond, à ériger la folie en type mental, en faisant prévaloir les inspirations subjectives sur les notions objectives. Nos facultés de représentation et d'expression sont nécessairement subordonnées à nos fonctions de conception et de combinaison. Cette loi statique est immuable , et n'a jamais souffert d'altération réelle. On pourrait même la constater au milieu de nos perturbations cérébrales, qui vicient nos relations extérieures , sans troubler l'harmonie élémentaire de nos diverses opérations intérieures.

Quoique un vain orgueil ait déjà inspiré aux derniers poêles anciens quelques erreurs analogues aux prétentions actuelles.

jamais l'art ne fut regardé comme le régulateur de la société polythéique, malgré l'aptitude esthétique des croyances dominantes. L'Iliade, et surtout l'Odyssée, suffiraient, au besoin, pour constater, au contraire, combien était alors subalterne l'influence sociale des beaux-arts , même dégagés de la tutelle théocratique. Au déclin du polythéisme, l'utopie de Platon indique la conception d'un étal social systématiquement privé de toute intervention poétique. Le régime monothéique du moyen âge repoussait encore davantage ces prétentions esthétiques, quoique la vraie destination de l'art y fût mieux goûtée de tous. Mais, quand cet ordre commença à se décomposer, on vit bientôt surgir, même chez le grand Dante, les germes des aberrations que la transition révolutionnaire des cinq derniers siècles a toujours développées , et d'où résulte le délire actuel de l'orgueil poétique. Parvenue aux limites réelles de l'état théologique, sans pouvoir encore pressentir assez l'état positif, la république occidentale s'est placée , à tous égards, dans une situation de plus en plus négative, jusque alors impossible. Un discrédit croissant y neutralisa toutes les règles et les institutions qui jadis contenaient les ambitions fourvoyées. D'après cette dissolution graduelle des principes sociaux , la naïve admiration par laquelle des populations charmées récompensaient l'essor esthétique suscita de vicieuses prétentions politiques parmi les divers artistes, et surtout chez les poètes, leurs chefs naturels. Quoique tout office purement critique répugne à la vraie poésie, l'art moderne, dès son début au quatorzième siècle, prit une part de plus en plus active à la démolition générale du régime ancien. Toutefois, tant que la doctrine négative ne fut pas complètement formée et caractérisée par les révolutions qui préludèrent à la grande crise, l'influence esthétique resta simplement un libre auxiliaire du mouvement de décomposition que dirigeaient les métaphysiciens et les légistes.

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