‹ Discours sur l'ensemble du positivisme;Chapitre 85 sur 103 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Mais cette attitude changea et les ambitions poétiques commen • cèrent à devenir prépondérantes pendant ledix-hnitième siècle, réservé à la propagation décisive d'un négativisme déjà systématisé. Alors les docteurs proprement dits furent d€ plus en plus remplacés, dans la présidence spirituelle du mouvement de décomposition, par de purs littérateurs, plutôt poètes que philosophes, mais dépourvus de toute vraie vocation. L'avénement de la grande crise procura naturellement à cette classe équivoque les bénéfices politiques de sa suprématie révolutionnaire, qui persistera jusqu'à ce que la réorganisation directe commence à prévaloir.

Telle est la filiation historique qui tout à la fois explique et réfute les utopies anarchiques de notre siècle sur une sorte de pédantocratie esthétique. Ces rêves d'un orgueil sans frein ue peuvent devenir spécieux que chez des esprits métaphysiques, toujours enclins à la consécration absolue des cas exceptionnels. Si les philosophes doivent être exclus du commandement, les poëtesy sont encore moins propres. Leur versatihté mentale et morale , qui les dispose à mieux refléter le milieu correspondant, leur interdit davantage toute autorité directrice. Une sévère éducation systématique peut seule contenir assez leurs vices naturels, qui doivent donc être beaucoup développés en un temps étranger à toute conviction profonde. Membres accessoires du pouvoir intellectuel, les poètes n'y peuvent suivre leur vocation normale qu'en renonçant à la suprématie temporelle encore pluscomplétementque les membres principaux. Les philosophes ne sont impropres qu'à l'action, mais la consultation leur convient ; tandis que les poètes ne doivent pas, en général , prétendre davantage à l'une qu'à l'autre. Idéaliser et stimuler, tel est leur double office naturel, qui ne s'accomplit dignement que d'après une concentration exclusive. Cette fonction est assez noble et assez étendue pour absorber tous ceux qui s'y

trouvent vraiment destinés. Aussi ces égarements de l'ambition esthétique n'ont-ils pleinement surgi que depuis l'avènement passager d'une situation incompatible avec l'art véritable, faute de mœurs prononcées et de convictions réelles. Tous ces poètes manques ou fourvoyés donneraient un autre cours à leur vie publiques! la vraie poésie était déjà redevenue possible, par la prépondérance d'une doctrine universelle et d'une direction sociale. Jusqu'à une telle issue, les natures esthétiques continueront à s'éteindre ou se corrompre dans une misérable agitation politique , plus favorable aux médiocrités spécieuses qu'aux supériorités réelles.

L'état normal de la nature humaine subordonne autant l'imagination à la raison que celle-ci au sentiment. Toute inversion prolongée de cet ordre fondamental est également funeste au cœur et à l'esprit. Le prétendu règne de l'imagination deviendrait encore plus corrupteur que celui de la raison , s'il n'était pas encore moins compatible avec les conditions réelles de l'humanité. Mais, quoique chimérique, sa seule poursuite peut troubler beaucoup l'existence privée, en substituant une exaltation factice, et trop souvent mensongère, aux émotions spontanées et profondes. A plus forte raison, cette vicieuse prépondérance de l'imagination doit-elle altérer la vie publique, quand aucune barrière sociale ne contient plus les ambitions esthétiques. L'art tend alors à perdre sa vraie destination de charmer et améliorer l'humanité. Devenu le but de l'existence, il se dégraderait bientôt, en démoralisant à la fois ses organes et son public. Il se réduirait de plus en plus à ses agréments sensuels , ou même aux difficultés techniques, sans aucune tendance morale. Les inclinations esthétiques, qui, dignement subordonnées, ont tant perfectionné les mœurs modernes, peuvent devenir profondément corruptrices par leur illégitime ascendant. On sait à quelle atroce pratique l'Italie fut conduite,

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