‹ Discours sur l'esprit positif (volume 2)Chapitre 24 sur 38 · SO DISCOURS · texte numérisé non relu

SO DISCOURS

pareillement présidée par l'esprit métaphysique. Ce double mouvement négatif avait pour organes essentiels et solidaires, d'une part, les universités, d'abord émanées mais bientôt rivales de la puissance sacerdotale; d'une autre part, les diverses corporations de légistes, graduellement hostiles aux pouvoirs féodaux : seulement, à mesure que l'action critique se disséminait, ses agents, sans changer de nature, devenaient plus nombreux et plus subalternes; en sorte que, au dixhuitième siècle, la principale activité révolutionnaire dut passer, dans l'ordre philosophique, des docteurs proprement dits aux simples littérateurs, et ensuite, dans l'ordre politique, des juges aux avocats. La Grande Crise finale (1) a nécessairement commencé quand cette commune décadence, d'abord spontanée, puis systématique, à laquelle, d'ailleurs, toutes les classes quelconques de la société moderne avaient diversement concouru, est enfin parvenue au point de rendre universellement irrécusable l'impossibilité de conserver le régime ancien et le besoin croissant d'un ordre nouveau. Dès son origine, cette crise a toujours tendu à transformer en un vaste mouvement organique le mouvement critique des cinq siècles antérieurs, en se pré-

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sentant comme destinée surtout à opérer directement la régénération sociale, dont tous les préambules négatifs se trouvaient alors suffisamment accomplis. Mais cette transformation décisive, quoique de plus en plus urgente, a dû rester jusqu'ici essentiellement impossible, faute d'une philosophie vraiment propre à lui fournir une base intellectuelle indispensable. Au temps même où le suffisant accomplissement de la décomposition préalable exigeait la désuétude des doctrines purement négatives qui l'avaient dirigée, une fatale illusion, alors inévitable, conduisit, au contraire, à accorder spontanément à l'esprit métaphysique, seul actif pendant ce long préambule, la présidence générale du mouvement de réorganisation. Quand une expérience pleinement décisive eut à jamais constaté, aux yeux de tous, l'entière impuissance organique d'une telle philosophie, l'absence de toute autre théorie ne permit pas de satisfaire d'abord aux besoins d'ordre, qui déjà prévalaient, autrement que par une sorte de restauration passagère de ce même système, mental et social, dont l'irréparable décadence avait donné lieu à la crise. Enfin, le développement de cette réaction rétrograde dut ensuite déterminer une mémorable manifestation (1),

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que nos lacunes philosophiques rendaient aussi indispensable qu'inévitable, afin de démontrer irrévocablement que le progrès constitue, tout autant que l'ordre, l'une des deux conditions fondamentales de la civilisation moderne.

40. — Le concours naturel de ces deux épreuves irrécusables, dont le renouvellement est maintenant devenu aussi impossible qu'inutile, nous a conduits aujourd'hui à cette étrange situation où rien de vraiment grand ne peut être entrepris, ni pour l'ordre, ni pour le progrès, faute d'une philosophie réellement adaptée à l'ensemble de nos besoins. Tout sérieux effort de réorganisation s'arrête bientôt devant les craintes de rétrogradation qu'il doit naturellement inspirer, en un temps où les idées d'ordre émanent encore essentiellement du type ancien, devenu justement antipathique aux populations actuelles : de même, les tentatives d'accélération directe de la progression politique ne tardent pas à être radicalement entravées par les inquiétudes très légitimes qu'elles doivent susciter sur l'imminence de l'anarchie, tant que les idées de progrès restent surtout négatives. Comme avant la crise, la lutte apparente demeure donc engagée entre l'esprit théologique, reconnu incompatible avec le progrès, qu'il a été conduit à nier dogmati-

qucment, et l'esprit métaphysique, qui, après avoir abouti, en philosophie, au doute universel, n'a pu tendre, en politique, qu'à constituer le désordre, ou un état équivalent de non-gouvernement. Mais, d'après le sentiment unanime de leur commune insuffisance, ni l'un ni l'autre ne peut plus inspirer désormais, chez les gouvernants ou chez les gouvernés, de profondes convictions actives. Leur antagonisme continue pourtant à les alimenter mutuellement, sans qu'aucun d'eux puisse davantage comporter une véritable désuétude qu'un triomphe décisif; parce que notre situation intellectuelle les rend encore indispensables pour représenter, d'une manière quelconque, les conditions simultanées, d'une part de l'ordre, d'une autre part du progrès, jusqu'à ce qu'une même philosophie puisse y satisfaire également, de manière à rendre enfin pareillement inutiles l'école rétrograde et l'école négative, dont chacune est surtout destinée aujourd'hui à empêcher l'entière prépondérance de l'autre. Néanmoins, les inquiétudes opposées, relatives à ces deux dominations contraires, devront naturellement persister à la fois, tant que durera cet interrègne mental, par une suite inévitable de cette irrationnelle scission entre les deux faces inséparables du grand problème social. En effet, chacune des deux

écoles, en vertu de son exclusive préoccupation, n'est plus même capable désormais de contenir suffisamment les aberrations inverses de son antagoniste. Malgré sa tendance antianarchique, l'école théologique s'est montrée, de nos jours, radicalement impuissante à empêcher l'essor des opinions subversives, qui, après s'être développées surtout pendant sa principale restauration, sont souvent propagées par elle, pour de frivoles calculs dynastiques. Semblablement, quel que soit l'instinct antirétrograde de l'école métaphysique, elle n'a plus aujourd'hui toute la force logique qu'exigerait son simple office révolutionnaire, parce que son inconséquence caractéristique l'oblige à admettre les principes essentiels de ce même système dont elle attaque sans cesse les vraies conditions d'existence.

41. — Cette déplorable oscillation entre deux philosophies opposées, devenues également vaines, et ne pouvant s'éteindre qu'à la fois, devait susciter le développement d'une sorte d'école intermédiaire, essentiellement stationnaire, destinée surtout à rappeler directement l'ensemble de la question sociale, en proclamant enfin comme pareillement nécessaires les deux conditions fondamentales qu'isolaient les deux opinions actives. Mais, faute d'une philosophie propre à réaliser

cette grande combinaison de l'esprit d'ordre avec l'esprit de progrès, cette troisième impulsion reste logiquement encore plus impuissante que les deux autres, parce qu'elle systématise l'inconséquence, en consacrant simultanément les principes rétrogrades et les maximes négatives, afin de pouvoir les neutraliser mutuellement. Loin de tendre à terminer la crise, une telle disposition ne pourrait aboutir qu'à l'éterniser, en supposant directement à toute vraie prépondérance d'un système quelconque, si on ne la bornait pas à une simple destination passagère, pour satisfaire empiriquement aux plus graves exigences de notre situation révolutionnaire, jusqu'à l'avènement décisif des seules doctrines qui puissent désormais convenir à l'ensemble de nos besoins. Mais, ainsi conçu, cet expédient provisoire est aujourd'hui devenu aussi indispensable qu'inévitable. Son rapide ascendant pratique, implicitement reconnu par les deux partis actifs, constate de plus en plus, chez les populations actuelles, l'amortissement simultané des convictions et des passions antérieures, soit rétrogrades, soit critiques, graduellement remplacées par un sentiment universel, réel quoique confus, de la nécessité, et même de la possibilité, d'une conciliation permanente entre l'esprit de conservation et l'esprit d'amélioration, égale-

ment propres à l'état normal de l'Humanité. La tendance correspondante des hommes d'Etat à empêcher aujourd'hui, autant que possible, tout grand mouvement politique, se trouve d'ailleurs spontanément conforme aux exigences fondamentales d'une situation qui ne comportera réellement que des institutions provisoires, tant qu'une vraie philosophie générale n'aura pas suffisamment rallié les intelligences. A iinsu des pouvoirs actuels, cette résistance instinctive concourt à faciliter la véritable solution, en poussant à transformer une stérile agitation politique en une active progression philosophique, de manière à suivre enfin la marche prescrite par la nature propre de la réorganisation finale, qui doit d'abord s'opérer dans les idées, pour passer ensuite aux mœurs, et, en dernier lieu, aux institutions. Une telle transformation, qui déjà tend à prévaloir en France, devra naturellement se développer partout de plus en plus, vu la nécessité croissante où se trouvent maintenant placés nos gouvernements occidentaux de maintenir à grands frais l'ordre matériel au milieu du désordre intellectuel et moral, nécessité qui doit peu à peu absorber essentiellement leurs efforts journaliers, en les conduisant à renoncer implicitement à toute sérieuse présidence de la réorganisation spirituelle, ainsi

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livrée désormais à la libre activité des philosophes qui se montreraient dignes de la diriger. Cette disposition naturelle des pouvoirs actuels est en harmonie avec la tendance spontanée dos populations à une apparente indifférence politique, motivée sur l'impuissance radicale des diverses doctrines en circulation, et qui doit toujours persister tant que les débats politiques continueront, faute d'une impulsion convenable, à dégénérer en de vaines luttes personnelles, de plus en plus misérables. Telle est l'heureuse efficacité pratique que l'ensemble de notre situation révolutionnaire procure momentanément à une école essentiellement empirique, qui, sous l'aspect théorique, ne peut jamais produire qu'un système radicalement contradictoire, non moins absurde et non moins dangereux, en politique, que l'est, en philosophie, Véclectisme correspondant, inspiré aussi par une vaine intention de concilier, sans principes propres, des opinions incompatibles.

Conciliation positive de l'Ordre et du Progrès.

42. — D'après ce sentiment, de plus en plus développé, de l'égale insuffisance sociale qu'offrent désormais l'esprit thoologique et

l'esprit métaphysique, qui seuls jusqu'ici ont activement disputé l'empire, la raison publique doit se trouver implicitement disposée à accueillir aujourd'hui l'esprit positif comme l'unique base possible d'une vraie résolution de la profonde anarchie intellectuelle et morale qui caractérise surtout la grande crise moderne. Restée encore étrangère à de telles questions, l'école positive s'y est graduellement préparée en constituant, autant que possible, pendant la lutte révolutionnaire des trois derniers siècles, le véritable état normal de toutes les classes plus simples de nos spéculations réelles. Forte de tels antécédents, scientifiques et logiques, pure d'ailleurs des diverses aberrations contemporaines, elle se présente aujourd'hui comme venant enfin d'acquérir l'entière généralité philosophique qui lui manquait jusqu'ici; dès lors elle ose entreprendre, à son tour, la solution, encore intacte, du grand problème, en transportant convenablement aux études finales la même régénération qu'elle a successivement opérée déjà envers les différentes études préliminaires.

43. — On ne peut d'abord méconnaître l'aptitude spontanée d'une telle philosophie à constituer directement la conciliation fondamentale, encore si vainement cherchée, entre les exigences simultanées de l'ordre et

du progrès; puisqu'il lui suffit, à cet ciïet, d'étendre jusqu'aux phénomènes sociaux une tendance pleinement conforme à sa nature, et qu'elle a maintenant rendue très familière dans tous les autres cas essentiels. En un sujet quelconque, l'esprit positif conduit toujours à établir une exacte harmonie élémentaire entre les idées d'existence et les idées de mouvement, d'où résulte plus spécialement, envers les corps vivants, la corrélation permanente des idées d'organisation aux idées de vie, et ensuite, par une dernière spécialisation propre à l'organisme social, la solidarité continue des idées d'ordre avec les idées de progrès. Pour la nouvelle philosophie, l'ordre constitue sans cesse la condition fondamentale du progrès; et, réciproquement, le progrès devient le but nécessaire de l'ordre : comme, dans la mécanique animale, l'équilibre et la progression sont mutuellement indispensables, à titre de fondement ou de destination.

44. — Spécialement considéré ensuite quanta l'Ordre, l'esprit positif lui présente aujourd'hui, dans son extension sociale, de puissantes garanties directes, non seulement scientifiques mais aussi logiques, qui pourront bientôt être jugées très supérieures aux vaines prétentions d'une théologie rétrograde, de plus en plus dégénérée, depuis plusieurs

siècles, en actif élément de discordes, individuelles ou nationales, et désormais incapable de contenir les divagations subversives de ses propres adeptes. Attaquant le désordre actuel à sa véritable source, nécessairement mentale, il constitue, aussi profondément que possible, l'harmonie logique, en régénérant d'abord les méthodes avant les doctrines, par une triple conversion simultanée de la nature des questions dominantes, de la manière de les traiter, et des conditions préalables de leur élaboration. D'une part, en effet, il démontre que les principales difficultés sociales ne sont pas aujourd'hui essentiellement politiques, mais surtout morales, en sorte que leur solution possible dépend réellement des opinions et des mœurs beaucoup plus que des institutions; ce qui tend à éteindre une activité perturbatrice, en transformant l'agitation politique en mouvement philosophique. Sous le second aspect, il envisage toujours l'état présent comme un résultat nécessaire de l'ensemble de l'évolution antérieure, de manière à faire constamment prévaloir l'appréciation rationnelle du passé pour l'examen actuel des affaires humaines ; ce qui écarte aussitôt les tendances purement critiques, incompatibles avec toute saine conception historique. Enfin, au lieu de laisser la science sociale dans le vague et stérile iso-

lement où la placent encore la théologie et la métaphysique, il la coordonne irrévocablement à toutes les autres sciences fondamentales, qui constituent graduellement, envers cette étude finale, autant de préambules indispensables, où notre intelligence acquiert à la fois les habitudes et les notions sans lesquelles on ne peut utilement aborder les plus éminentes spéculations positives; ce qui institue déjà une vraie discipline mentale, propre à améliorer radicalement de telles discussions, dès lors rationnellement interdites à une foule d'entendements mal organisés ou mal préparés. Ces grandes garanties logiques sont d'ailleurs ensuite pleinement confirmées et développées par l'appréciation scientifique proprement dite, qui. envers les phénomènes sociaux ainsi que pour tous les autres, représente toujours notre ordre artificiel comme devant surtout consister en un simple prolongement judicieux, d'abord spontané, puis systématique, de Y ordre naturel résulté, en chaque cas, de l'ensemble des lois réelles, dont l'action effective est ordinairement modifiable par notre sage intervention, entre des limites déterminées, d'autant plus écartées que les phénomènes sont plus élevés. Le sentiment élémentaire de l'ordre est, en un mot, naturellement inséparable de toutes les spéculations positives, constamment

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dirigées vers la découverte des moyens de liaison entre des observations dont la principale valeur résulte de leur systématisation. 45. — Il en est de même, et encore plus évidemment, quant au Progrès, qui, malgré de vaines prétentions ontologiques, trouve aujourd'hui, dans l'ensemble des études scientifiques, sa plus incontestable manifestation. D'après leur nature absolue, et par suite essentiellement immobile, la métaphysique et la théologie ne sauraient comporter, guère plus l'une que l'autre, un véritable progrès, c'est-à-dire une progression continue vers un but déterminé. Leurs transformations historiques consistent surtout, au contraire, en une désuétude croissante, soit mentale, soit sociale, sans que les questions agitées aient jamais pu faire aucun pas réel, à raison môme de leur insolubilité radicale. Il est aisé de reconnaître que les discussions ontologiques des écoles grecques se sont essentiellement reproduites, sous d'autres formes, chez les scolastiques du moyen âge, et nous en retrouvons aujourd'hui l'équivalent parmi nos psychologues ou idéologues; aucune des doctrines controversées n'ayant pu, pendant ces vingt siècles de stériles débats, aboutir à des démonstrations décisives, pas seulement en ce qui concerne l'existence des corps extérieurs, encore aussi pro-

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Idématique pour les argumentateurs modernes que pour leurs [tins antiques prédécesseurs. C'est évidemment la marche continue des connaissances positives qui a inspiré, il y a deux siècles, dans la célèbre formule philosophique de Pascal, la première notion rationnelle du progrès humain, nécessairement étrangère à toute l'ancienne philosophie. Etendue ensuite à l'évolution industrielle et même esthétique, mais restée trop confuse envers le mouvement social, elle tend aujourd'hui vaguement vers une systématisation décisive, qui ne peut émaner que de l'esprit positif, enfin convenablement généralisé. Dans ses spéculations journalières, il en reproduit spontanément l'actif sentiment élémentaire, en représentant toujours l'extension et le perfectionnement de nos connaissances réelles comme le but essentiel de nos divers efforts théoriques. Sous l'aspect le plus systématique, la nouvelle philosophie assigne directement, pour destination nécessaire, à toute notre existence, à la fois personnelle et sociale, l'amélioration continue, non seulement de notre condition, mais aussi et surtout de notre nature, autant que le comporte, à tous égards, l'ensemble des lois réelles, extérieures ou intérieures. Erigeant ainsi la notion du progrès en dogme vraiment fondamental de la sagesse humaine, soit pra-

tique, soit théorique, elle lui imprime le caractère le plus noble en même temps que le plus complet, en représentant toujours le second genre de perfectionnement comme supérieur au premier. D'une part, en effet, l'action de l'Humanité sur le monde extérieur dépendant surtout des dispositions de l'agent, leur amélioration doit constituer notre principale ressource : d'une autre part, les phénomènes humains, individuels ou collectifs, étant, de tous, les plus modifiables, c'est envers eux que notre intervention rationnelle comporte naturellement la plus vaste efficacité. Le dogme du progrès ne peut donc devenir suffisamment philosophique que d'après une exacte appréciation générale de ce qui constitue surtout cette amélioration continue de notre propre nature, principal objet de la progression humaine. Or, à cet égard, l'ensemble de la philosophie positive démontre pleinement, comme on peut le voir dans l'ouvrage indiqué au début de ce Discours^ que ce perfectionnement consiste essentiellement, soit pour l'individu, soit pour l'espèce, à faire de plus en plus prévaloir les éminents attributs qui distinguent le plus notre humanité de la simple animalité, c'est-à-dire, d'une part l'intelligence, d'une autre part la sociabilité, facultés naturellement solidaires, qui se servent mutuellement de moyen et de

but. Quoique le cours spontané de l'évolution humaine, personnelle ou sociale, développe toujours leur commune influence, leur ascendant combiné ne saurait pourtant parvenir au point d'empêcher que notre principale activité ne dérive habituellement des penchants inférieurs, que notre constitution réelle rend nécessairement beaucoup plus énergiques. Ainsi, cette idéale prépondérance de notre humanité sur notre animalité remplit naturellement les conditions essentielles d'un vrai tijpe philosophique, en caractérisant une limite déterminée, dont tous nos efforts doivent nous rapprocher constamment sans pouvoir toutefois y atteindre jamais.

46. — Cette double indication de l'aptitude fondamentale de l'esprit positif à systématiser spontanément les saines notions simultanées de l'ordre et du progrès suffit ici pour signaler sommairement la haute efficacité sociale propre à la nouvelle philosophie générale. Sa valeur, à cet égard, dépend surtout de sa pleine réalité scientifique, c'està-dire de l'exacte harmonie qu'elle établit toujours, autant que possible, entre les principes et les faits , aussi bien quant aux phénomènes sociaux qu'envers tous les autres. La réorganisation totale, qui peut seule terminer la grande crise moderne, consiste, en effet, sous l'aspect mental, qui doit d'abord

prévaloir, à constituer une théorie sociologique propre à expliquer convenablement l'ensemble du passé humain : tel est le mode le plus rationnel de poser la question essentielle, afin d'y mieux écarter toute passion perturbatrice. Or, c'est ainsi que la supériorité nécessaire de l'école positive sur les diverses écoles actuelles peut aussi être le plus nettement appréciée. Car, l'esprit théologique et l'esprit métaphysique sont tous deux conduits, par leur nature absolue, à ne considérer que la portion du passé où chacun d'eux a surtout dominé : ce qui précède et ce qui suit ne leur offre qu'une ténébreuse confusion et un désordre inexplicable, dont la liaison avec cette étroite partie du grand spectacle historique ne peut, à leurs yeux, résulter que d'une miraculeuse intervention. Par exemple, le catholicisme a toujours montré, à l'égard du polythéisme antique, une tendance aussi aveuglément critique que celle qu'il reproche justement aujourd'hui, envers lui-même, à l'esprit révolutionnaire proprement dit. Une véritable explication de l'ensemble du passé, conformément aux lois constantes de notre nature, individuelle ou collective, est donc nécessairement impossible aux diverses écoles absolues qui dominent encore; aucune d'elles, en effet, n'a suffisamment tenté de l'établir. L'esprit positif,

en vertu de sa nature éminemment relative, peut seul représenter convenablement toutes les grandes époques historiques comme autant de phases déterminées d'une même évolution fondamentale, où chacune résulte de la précédente et prépare la suivante selon des lois invariables, qui fixent sa participation spéciale à la commune progression, de manière à toujours permettre, sans plus d'inconséquence que de partialité, de rendre une exacte justice philosophique à toutes les coopérations quelconques. Quoique cet incontestable privilège de la positivité rationnelle doive d'abord sembler purement spéculatif, les vrais penseurs y reconnaîtront bientôt la première source nécessaire de l'actif ascendant social réservé finalement à la nouvelle philosophie. Car, on peut assurer aujourd'hui que la doctrine qui aura suffisamment expliqué l'ensemble du passé obtiendra inévitablement, par suite de cette seule épreuve, la présidence mentale de l'avenir.

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