SYSTÉMATISATION DE LA MORALE HUMAINE
47. — Une telle indication des hautes propriétés sociales qui caractérisent l'esprit positif ne serait point encore assez décisive si on n'y ajoutait pas une sommaire appréciation de son aptitude spontanée à systématiser enfin la morale humaine, ce qui constituera toujours la principale application de toute vraie théorie de l'Humanité.
Évolution de la Morale positive.
48. — Dans l'organisme polythéique de l'antiquité, la morale, radicalement subordonnée à la politique, ne pouvait jamais acquérir ni la dignité ni l'universalité convenables à sa nature. Son indépendance fondamentale et même son ascendant normal résultèrent enfin, autant qu'il était alors possible, du régime monothéique propre au moyen âge : cet immense service social, dû surtout au catholicisme, formera toujours son principal titre à l'éternelle reconnaissance du genre humain. C'est seulement depuis
UISCOUIts SUH L'ESPRIT POSITIF. 09
cette indispensable séparation, sanctionnée et complétée par la division nécessaire des deux puissances, que la morale humaine a pu réellement commencer à prendre un caractère systématique, en établissant, à l'abri des impulsions passagères, des règles vraiment générales pour l'ensemble de notre existence, personnelle, domestique et sociale. Mais les profondes imperfections de la philosophie monothéique qui présidait alors à cette grande opération ont dû en altérer beaucoup l'efficacité, et môme en compromettre gravement la stabilité, en suscitant bientôt un fatal conflit entre l'essor intellectuel et le développement moral. Ainsi liée à une doctrine qui ne pouvait longtemps rester progressive, la morale devait ensuite se trouver de plus en plus affectée par le discrédit croissant qu'allait nécessairement subir une théologie qui, désormais rétrograde, deviendrait enfin radicalement antipathique à la raison moderne. Exposée dès lors à l'action dissolvante de la métaphysique, la morale théorique a reçu, en effet, pendant les cinq derniers siècles, dans chacune de ses trois parties essentielles, des atteintes graduellement dangereuses, que n'ont pu toujours assez réparer, pour la pratique, la rectitude et la moralité naturelles de l'homme, malgré l'heureux développement continu que devait
alors leur procurer le cours spontané de notre civilisation. Si l'ascendant nécessaire de l'esprit positif ne venait enfin mettre un terme à ces anarchiques divagations, elles imprimeraient certainement une mortelle fluctuation à toutes les notions un peu délicates de la morale usuelle, non seulement sociale, mais aussi domestique, et même personnelle, en ne laissant partout subsister que les règles relatives aux cas les plus grossiers, que l'appréciation vulgaire pourrait directement garantir.
49. — En une telle situation, il doit sembler étrange que la seule philosophie qui puisse, en effet, consolider aujourd'hui la morale, se trouve, au contraire, taxée, à cet égard, d'incompétence radicale par les diverses écoles actuelles, depuis les vrais catholiques jusqu'aux simples déistes, qui, au milieu de leurs vains débats, s'accordent surtout à lui interdire essentiellement l'accès de ces questions fondamentales, d'après cet unique motif que son génie trop partiel s'était borné jusqu'ici à des sujets plus simples. L'esprit métaphysique, qui a si souvent tendu à dissoudre activement la morale, et l'esprit théologique, qui, dès longtemps, a perdu la force de la préserver, persistent néanmoins à s'en faire une sorte d'apanage éternel et exclusif, sans que la raison publique ait encore conve-
nablement jugé ces empiriques prétentions. On doit, il est vrai, reconnaître, en général, que l'introduction de toute règle morale a dû partout s'opérer d'abord sous les inspirations théologiques, alors profondément incorporées au système entier de nos idées, et aussi seules susceptibles de constituer des opinions suffisamment communes. Mais l'ensemble du passé démontre également que cette solidarité primitive a toujours décru comme l'ascendant même de la théologie; les préceptes moraux, ainsi que tous les autres, ont été de plus en plus ramenés à une consécration purement rationnelle, à mesure que le vulgaire est devenu plus capable d'apprécier l'influence réelle de chaque conduite sur l'existence humaine, individuelle ou sociale. En séparant irrévocablement la morale de la politique, le catholicisme a dû beaucoup développer cette tendance continue; puisque l'intervention surnaturelle s'est ainsi trouvée directement réduite à la formation des règles générales, dont l'application particulière était dès lors essentiellement confiée à la sagesse humaine. S'adressant à des populations plus avancées, il a livré à la raison publique une foule de prescriptions spéciales que les anciens sages avaient cru ne pouvoir jamais se passer des injonctions religieuses, comme le pensent encore les docteurs polythéistes de l'Inde,
par exemple quant à la plupart des pratiques hygiéniques. Aussi peut-on remarquer, même plus de trois siècles après saint Paul, les sinistres prédictions de plusieurs philosophes ou magistrats païens, sur l'imminente immoralité qu'allait entraîner nécessairement la prochaine révolution théologique. Les déclamations actuelles des diverses écoles monothéiques n'empêcheront pas davantage l'esprit positif d'achever aujourd'hui, sous les conditions convenables, la conquête, pratique et théorique, du domaine moral, déjà spontanément livré de plus en plus à la raison humaine, dont il ne nous reste surtout qu'à systématiser enfin les inspirations particulières. L Humanité ne saurait, sans doute, demeurer indéfiniment condamnée à ne pouvoir fonder ses règles de conduite que sur des motifs chimériques, de manière à éterniser une désastreuse opposition, jusqu'ici passagère, entre les besoins intellectuels et les besoins moraux.
NÉCESSITÉ DE RENDRE LA MûRALB