DE LA THÉOLOGIE KT DE LA MÉTAPHYSIQUE
50. — Bien loin que l'assistance théologique soit à jamais indispensable aux préceptes moraux, l'expérience démontre, au contraire,
qu'elle leur est devenue, chez les modernes, de plus en plus nuisible, en les faisant inévitablement participer, par suite de cette funeste adhérence, à la décomposition croissante du régime monothéique, surtout pendant les trois derniers siècles. D'abord, cette fatale solidarité devait directement affaiblir, à mesure que la foi s'éteignait, la seule base sur laquelle se trouvaient ainsi reposer des règles qui, souvent exposées à de graves conilits avec des impulsions très énergiques, ont besoin d'être soigneusement préservées de toute hésitation. L'antipathie croissante que l'esprit théologique inspirait justement à la raison moderne, a gravement affecté beaucoup d'importantes notions morales, non seulement relatives aux plus grands rapports sociaux, mais concernant aussi la simple vie domestique, et même l'existence personnelle : une aveugle ardeur d'émancipation mentale n'a que trop entraîné d'ailleurs à ériger quelquefois le dédain passager de ces salutaires maximes en une sorte de folle protestation contre la philosophie rétrograde d'où elles semblaient exclusivement émaner. Jusque chez ceux qui conservaient la foi dogmatique, cette funeste influence se faisait indirectement sentir, parce que l'autorité sacerdotale, après avoir perdu son indépendance politique, voyait aussi décroître de plus en plus l'ascen-
dant social indispensable à son efficacité morale. Outre cette impuissance croissante pour protéger les règles morales, l'esprit théologique leur a souvent nui aussi d'une manière active, par les divagations qu'il a suscitées, depuis qu'il n'est plus suffisamment disciplinable, sous l'inévitable essor du libre examen individuel. Ainsi exercé, il a réellement inspiré ou secondé beaucoup d'aberrations antisociales, que le bon sens, livré à lui-même, eût spontanément évitées ou rejetées. Les utopies subversives que nous voyons s'accréditer aujourd'hui, soit contre la propriété, soit même quant à la famille, etc., ne sont presque jamais émanées ni accueillies des intelligences pleinement émancipées, malgré leurs lacunes fondamentales, mais bien plutôt de celles qui poursuivent activement une sorte de restauration théologique, fondée sur un vague et stérile déisme ou sur un protestantisme équivalent. Enfin, cette antique adhérence à la théologie est aussi devenue nécessairement funeste à la morale, sous un troisième aspect général, en supposant à sa solide reconstruction sur des bases purement humaines. Si cet obstacle ne consistait que dans les aveugles déclamations trop souvent émanées des diverses écoles actuelles, théologiques ou métaphysiques, contre le prétendu danger d'une telle opéra-
tion, les philosophes positifs pourraient se borner à repousser d'odieuses insinuations par l'irrécusable exemple de leur propre vie journalière, personnelle, domestique, et sociale. Mais cette opposition est, malheureusement, beaucoup plus radicale ; car, elle résulte de l'incompatibilité nécessaire qui existe évidemment entre ces deux manières de systématiser la morale. Les motifs théologiques devant naturellement offrir, aux yeux du croyant, une intensité très supérieure à celle de tous les autres quelconques, ils ne sauraient jamais devenir les simples auxiliaires des motifs purement humains : ils ne peuvent conserver aucune efficacité réelle aussitôt qu'ils ne dominent plus. Il n'existe donc aucune alternative durable, entre fonder enfin la morale sur la connaissance positive de l'Humanité, et la laisser reposer sur l'injonction surnaturelle : les convictions rationnelles ont pu seconder les croyances théologiques, ou plutôt s'y substituer graduellement, à mesure que la foi s'est éteinte; mais la combinaison inverse ne constitue certainement qu'une utopie contradictoire, où le principal serait subordonné à l'accessoire.
51. — Une judicieuse exploration du véritable état de la société moderne représente donc comme de plus en plus démentie, par l'ensemble des faits journaliers, la prétendue
impossibilité de se dispenser désormais de toute théologie pour consolider la morale; puisque cette dangereuse liaison a dû devenir, depuis la fin du moyen âge, triplement funeste à la morale, soit en énervant ou discréditant ses bases intellectuelles, soit en y suscitant des perturbations directes, soit en y empêchant une meilleure systématisation. Si, malgré d'actifs principes de désordre, la moralité pratique s'est réellement améliorée, cet heureux résultat ne saurait être attribué à l'esprit théologique, alors dégénéré, au contraire, en un dangereux dissolvant : il est essentiellement dû à l'action croissante de l'esprit positif, déjà efficace sous sa forme spontanée, consistant dans le bon sens universel, dont les sages inspirations ont secondé l'impulsion naturelle de notre civilisation progressive pour combattre utilement les diverses aberrations, surtout celles qui émanaient des divagations religieuses. Lorsque, par exemple, la théologie protestante tendait à altérer gravement l'institution du mariage par la consécration formelle du divorce, la raison publique en neutralisait beaucoup les funestes effets, en imposant presque toujours le respect pratique des mœurs antérieures, seules conformes au vrai caractère de la sociabilité moderne. D'irrécusables expériences ont d'ailleurs prouvé, en même temps, sur
une vaste échelle, au sein des niasses populaires, que le prétendu privilège exclusif des croyances religieuses pour déterminer de grands sacrifices ou d'actifs dévouements pouvait également appartenir à des opinions directement opposées, et s'attachait, en général, à toute profonde conviction, quelle qu'en puisse être la nature. Ces nombreux adversaires du régime théologique qui, il y a un demi-siècle, garantirent, avec tant d'héroïsme, notre indépendance nationale contre la coalition rétrograde, ne montrèrent pas, sans doute, une moins pleine et moins constante abnégation que les bandes superstitieuses, qui, au sein de la France, secondèrent l'agression extérieure.
52. — Pour achever d'apprécier les prétentions actuelles de la philosophie théologico-métaphysique à conserver la systématisation exclusive de la morale usuelle, il suffit d'envisager directement la doctrine dangereuse et contradictoire que l'inévitable progrès de l'émancipation mentale l'a bientôt forcée d'établir à ce sujet, en consacrant partout, sous des formes plus ou moins explicites, une sorte <ï hypocrisie collective, analogue à celle qu'on suppose très mal à propos avoir été habituelle chez les anciens, quoiqu'elle n'y ait jamais comporté qu'un succès précaire et passager. Ne pouvant empêcher le libre essor
de la raison moderne chez les esprits cultivés, on s'est ainsi proposé d'obtenir d'eux, en vue de l'intérêt public, le respect apparent des antiques croyances, afin d'en maintenir, chez le vulgaire, l'autorité jugée indispensable. Cette transaction systématique n'est nullement particulière aux jésuites, quoiqu'elle constitue le fond essentiel de leur tactique ; l'esprit protestant lui a aussi imprimé, à sa manière, une consécration encore plus intime, plus étendue, et surtout plus dogmatique : les métaphysiciens proprement dits l'adoptent tout autant que les théologiens eux-mêmes; le plus grand d'entre eux (1), quoique sa haute moralité fût vraiment digne de son éminente intelligence, a été entraîné à la sanctionner essentiellement, en établissant, d'une part, que les opinions théologiques quelconques ne comportent aucune véritable démonstration, et, d'une autre part, que la nécessité sociale oblige à maintenir indéfiniment leur empire. Malgré qu'une telle doctrine puisse devenir respectable chez ceux qui n'y rattachent aucune ambition personnelle, elle n'en tend pas moins à vicier toutes les sources de la moralité humaine, en la faisant nécessairement reposer sur un état continu de fausseté, et même
4) Kant».
de mépris, des supérieurs envers les inférieurs. Tant que ceux qui devaient participer à cette dissimulation systématique sont restés peu nombreux, la pratique en a été possible, quoique fort précaire : mais elle est devenue encore plus ridicule qu'odieuse, quand l'émancipation s'est assez étendue pour que cette sorte de pieux complot dût embrasser, comme il le faudrait aujourd'hui, la plupart des esprits actifs. Enfin, même en supposant réalisée cette chimérique extension, ce prétendu système laisse subsister la difficulté tout entière à l'égard des intelligences affranchies, dont la propre moralité se trouve ainsi abandonnée à leur pure spontanéité, déjà justement reconnue insuffisante chez la classe soumise. S'il faut aussi admettre la nécessité dune vraie systématisation morale chez ces esprits émancipés, elle ne pourra dès lors reposer que sur des bases positives, qui finalement seront ainsi jugées indispensables. Quant à borner leur destination à la classe éclairée, outre qu'une telle restriction ne saurait changer la nature de cette grande construction philosophique, elle serait évidemment illusoire en un temps où la culture mentale que suppose ce facile affranchissement est déjà devenue très commune, ou plutôt presque universelle, du moins en France. Ainsi, l'empirique expédient suggéré
par le vain désir de maintenir, à tout prix, l'antique régime intellectuel, ne peut finalement aboutir qu'à laisser indéfiniment dépourvus de toute doctrine morale la plupart des esprits actifs, comme on le voit trop souvent aujourd'hui.