‹ Discours sur l'esprit positif (volume 3)Chapitre 19 sur 32 · Après avoir ainsi caractérisé l'apti · texte numérisé non relu

Après avoir ainsi caractérisé l'apti

tude spontanée de l'esprit positif à constituer l'unité finale de notre entendement, il devient aisé de compléter cette explication fondamentale en l'étendant de l'individu à l'espèce.

Cette indispensable extension était jusqu'ici essentiellement impossible aux philosophes modernes, qui, n'ayant pu suffisamment sortir eux-mêmes de l'état métaphysique, ne se sont jamais installés au point de vue social, seul susceptible néanmoins d'une pleine réalité, soit scientifique, soit logique, puisque l'homme ne se développe point isolément, mais collectivement. En écartant, comme radicalement stérile, ou plutôt profondément nuisible, cette vicieuse abstraction de nos psychologues ou idéologues, la tendance systématique que nous venons d'apprécier dans l'esprit positif acquiert enfin toute son importance, parce qu^elle indique en lui le vrai fondement philosophique de la sociabilité humaine, en tant du moins que celle-ci dépend de l'intelligence, dont l'influence capitale, quoique nullement exclusive, ne saurait y être contestée. C'est, en eflet, le même problème humain, à divers degrés de difficulté, que de constituer l'unité logique de chaque entendement isolé ou d'établir une convergence durable entre des entendements distincts, dont le nombre ne saurait essentiellement influer que sur la rapidité de l'opération.

SUR L'ESPRIT POSITIF. h\

Aussi, en tout temps, celui qui a pu devenir suffisamment conséquent a-t-ii acquis, par cela même, la faculté de rallier graduellement les autres, diaprés la similitude fondamentale de notre espèce. La philosophie théologique n'a été, pendant Tenfance de THumanité, la seule propre à systématiser la société que comme étant alors la source exclusive d'une certaine harmonie mentale. Si donc le privilège de la cohérence logique a désormais irrévocablement passé à Tesprit positif, ce qui ne peut guère être sérieusement contesté, iJ faut dès lors reconnaître aussi en lui Tunique principe effectif de cette grande communion intellectuelle qui devient la base nécessaire de toute véritable association humaine, quand elle est convenablement liée aux deux autres conditions fondamentales, une suffisante conformité de sentiments, et une certaine convergence d'intérêts. La déplorable situation philosophique de l'élite de l'Humanité suffirait aujourd'hui pour dispenser, à cet égard, de toute discussion, puisqu'on n'y observe plus de vraie communauté d'opinions que sur les sujets déjà ramenés à des théories positives, et qui, malheureusement, ne sont pas, à beaucoup près, les plus importants. Une appréciation directe et spéciale, qui serait ici déplacée, fait d'ailleurs sentir aisément que la philosophie positive peut seule réaliser gra-

duellement ce noble projet d'association universelle que le catholicisme avait, au moyen âge, prématurément ébauché, mais qui était, au fond, nécessairement incompatible, comme l'expérience l'a pleinement constaté, avec la nature théologique de sa philosophie, laquelle instituait une trop faible cohérence logique pour comporter une telle efficacité sociale.

Harmonie entre la Science et l*Art, entre la théorie positive et la pratique.

22. — L'aptitude fondamentale de l'esprit positif étant assez caractérisée désormais par rapport à la vie spéculative, il ne nous reste plus qu'à l'apprécier aussi envers la vie active, qui, sans pouvoir montrer en lui aucune propriété vraiment nouvelle, manifeste, d'une manière beaucoup plus complète et surtout plus décisive, Tensemble des attributs que nous lui avons reconnus. Quoique les conceptions théologiques aient été, même sous cet aspect, longtemps nécessaires afind'éveillor el tle soutenir Tardeur de l'homme par Tespoir indirect d'une sorte d'empire illimité, r esl pourtant à cet égard que l'esprit humain a dû lihiioigner d'abord sa prédilection finale pour les connaissances réelles. C'est surtout, en oiïVl, comme base rationnelle de l'action

de THumanité sur le monde extérieur que Fétude positive de la nature commence aujourd'hui à être universellement goûtée. Rien n'est plus sage, au fond, que ce jugement vulgaire et spontané ; car, une telle destination, lorsqu'elle est convenablement appréciée, rappelle nécessairement, par le plus heureux résumé, tous les grands caractères du véritable esprit philosophique, aussi bien quant à la rationalité que quant à la positivité. L'ordre naturel résulté, en chaque cas pratique, de l'ensemble des lois des phénomènes correspondants, doit évidemment nous être d'abord bien connu pour que nous puissions ou le modifier à notre avantage, ou du moins y adapter notre conduite, si toute intervention humaine y est impossible, comme envers les événements célestes. Une telle application est surtout propre à rendre familièrement appréciable cette prévision rationnelle que nous avons vue constituer, à tous égards, le principal caractère de la vraie science ; car, la pure érudition, où les connaissances, réelles mais incohérentes, consistent en faits et non en lois, ne pourrait, évidemment, suffire à diriger notre activité : il serait superflu d'insister ici sur une explication aussi peu contestable. Il est vrai que l'exorbitante prépondérance maintenant accordée aux intérêts matériels a trop souvent

conduit à comprendre cette liaison nécessaire de façon à compromettre gravement Tavenir scientifique, en tendant à restreindre les spéculations positives aux seules recherches d'une utilité immédiate. Mais cette aveugle disposition ne résulte que d'une manière fausse et étroite de concevoir la grande relation de la science à Vart^ faute d'avoir assez profondément apprécié l'une et Tautre.

L'étude de l'astronomie est la plus propre de toutes à rectifier une telle tendance, soit parce que sa simplicité supérieure permet d'en mieux saisir l'ensemble, soit en vertu de la spontanéité plus intime des applications correspondantes, qui, depuis vingt siècles, s'y trouvent évidemment liées aux plus sublimes spéculations, comme ce Traité le fera nettement sentir. Mais il importe surtout de bien reconnaître, à cet égard, que la relation fondamentale, entre la science et l'art n'a pu jusqu'ici être convenablement conçue, même chez les meilleurs esprits, par une suite nécessaire de l'insuffisante extension de la philosophie naturelle, restée encore étrangère aux recherches les plus importantes et les plus difficiles, celles qui concernent directement la société humaine. En effet, la conception rationnelle de l'action de l'homme sur la nature est ainsi demeurée essentiellement bornée au monde inorganique, d'oii résulte-

rait une trop imparfaite excitation scientifique. Quand cette immense lacune aura été suffisamment comblée, comme elle commence à Têtre aujourd'hui, on pourra sentir Timportance fondamentale de cette grande destination pratique pour stimuler habituellement, et souvent même pour mieux diriger, les plus éminentes spéculations, sous la seule condition normale d'une constante positivi té. Car, Fart ne sera plus alors uniquement géométrique, mécanique ou chimique, etc., mais aussi et surtout politique et moral, la principale action exercée par l'Humanité devant, à tous égards, consister dans l'amélioration continue de sa propre nature, individuelle ou collective, entre les limites qu'indique, de même qu'en tout autre cas, l'ensemble des lois réelles. Lorsque cette solidarité spontanée de la science avec l'art aura pu ainsi être convenablement organisée, on ne peut douter que, bien loin de tendre aucunement à restreindre les saines spéculations philosophiques, elle leur assignerait, au contraire, un office final trop supérieur à leur portée effective, si d'avance on n'avait reconnu, en principe général, l'impossibilité de jamais rendre Tart purement rationnel, c'est-à-dire d'élever nos prévisions théoriques au véritable niveau de nos besoins pratiques. Dans les arts même les plus simples et les plus parfaits, un déve-

loppement direct et spontané reste constamment indispensable, sans que les indications scientifiques puissent, en aucun cas, y suppléer complètement. Quelque satisfaisantes, par exemple, que soient devenues nos prévisions astronomiques, leur précision est encore, et sera probablement toujours, inférieure à nos justes exigences pratiques, comme j'aurai souvent lieu de l'indiquer.

23. — Cette tendance spontanée à constituer directement une entière harmonie entre la vie spéculative et la vie active doit être finalement regardée comme le plus heureux privilège de l'esprit positif, dont aucune autre propriété ne peut aussi bien manifester le vrai caractère et faciliter l'ascendant réel. Notre ardeur spéculative se trouve ainsi entretenue, et môme dirigée, par une puissante stimulation continue, sans laquelle l'inertie naturelle de notre intelligence la disposerait souvent à satisfaire ses faibles besoins théoriques par des explications faciles, mais insuffisantes, tandis que la pensée de l'action finale rappelle toujours la condition d'une précision convenable. En même temps, cette grande destination pratique complète et circonscrit, en chaque cas, la prescription fondamentale relative à la découverte des lois naturelles, en tendant à déterminer, d'après les exigences de l'application, le degré de

précision et d'étendue de notre prévoyance rationnelle, dont la juste mesure ne pourrait, en général, être autrement fixée. Si, d'une part, la perfection scientifique ne saurait dépasser une telle limite, au-dessous de laquelle, au contraire, elle se trouvera réellement toujours, elle ne pourrait, d'une autre part, la franchir sans tomber aussitôt dans une appréciation trop minutieuse, non moins chimérique que stérile, et qui même compromettrait finalement tous les fondements de la véritable science, puisque nos lois ne peuvent jamais représenter les phénomènes qu'avec une certaine approximation, au delà de laquelle il serait aussi dangereux qu'inutile de pousser nos recherches. Quand cette relation fondamentale de la science à l'art sera convenablement systématisée, elle tendra quelquefois, sans doute, à discréditer des tentatives théoriques dont la stérilité radicale serait incontestable; mais, loin d'offrir aucun inconvénient réel, cette inévitable disposition deviendra dès lors très favorable à nos vrais intérêts spéculatifs, en prévenant cette vaine déperdition de nos faibles forces mentales qui résulte trop souvent aujourd'hui d'une aveugle spécialisation. Dans l'évolution préliminaire de l'esprit positif, il a dû s'attacher partout aux questions quelconques qui lui devenaient accessibles, sans trop s'enquérir

de leur importance finale, dérivée de leur relation propre à un ensemble qui ne pouvait d'abord être aperçu. Mais cet instinct provisoire, faute duquel la science eût souvent manqué alors d'une convenable alimentation, doit finir par se subordonner habituellement à une juste appréciation systématique, aussitôt que la pleine maturité de Tétat positif aura suffisamment permis de saisir toujours les vrais rapports essentiels de chaque partie avec le tout, de manière à offrir constamment une large destination aux plus éminentes recherches, en évitant néanmoins toute spéculation puérile.

24. — Au sujet de cette intime harmonie entre la science et Fart, il importe enfin de remarquer spécialement Theureuse tendance qui en résulte pour développer et consolider Tascendant social de la saine philosophie, par une suite spontanée de la prépondérance croissante qu'obtient évidemment la vie industrielle dans notre civilisation moderne.

La philosophie théologique ne pouvait réellement convenir qu'à ces temps nécessaires de sociabilité préliminaire, où l'activité humaine doit être essentiellement militaire, afin de préparer graduellement une association normale et complète, qui était d'abord impossible, suivant la théorie historique que j'ai établie ailleurs. Le polythéisme s'adaptait sur-

tout au système de conquête de Tantiquité, et le monothéisme à l'organisation défensive du moyen âge. En faisant de plus en plus prévaloir la vie industrielle, la sociabilité moderne doit donc puissamment seconder la grande révolution mentale qui aujourd'hui élève définitivement notre intelligence du régime théologique au régime positif. Non seulement cette active tendance journalière à Tamélioration pratique de la condition humaine est nécessairement peu compatible avec les préoccupations religeuses, toujours relatives, surtout sous le monothéisme, à une tout autre destination. Mais, en outre, une telle activité est de nature à susciter finalement une opposition universelle, aussi radicale que spontanée, à toute philosophie théologique. D'une part, en effet, la vie industrielle est, au fond, directement contraire à tout optimisme providentiel, puisqu'elle suppose nécessairement que l'ordre naturel est assez imparfait pour exiger sans cesse l'intervention humaine, tandis que la théologie n'admet logiquement d'autre moyen de le modifier que de solliciter un appui surnaturel. En second lieu, cette opposition, inhérente à l'ensemble de nos conceptions industrielles, se reproduit continuellement, sous des formes très variées, dans l'accomplissement spécial de nos opérations, où nous devons envisager le

monde extérieur, non comme dirigé par des volontés quelconques, mais comme soumis à des lois, susceptibles de nous permettre une suffisante prévoyance, sans laquelle notre activité pratique ne comporterait aucune base rationnelle. Ainsi, la même corrélation fondamentale qui rend la vie industrielle si favorable à l'ascendant philosophique de Tesprit positif lui imprime, sous un autre aspect, une tendance antithéologique , plus ou moins prononcée, mais tôt ou tard inévitable, quels qu'aient pu être les efforts continus de la sagesse sacerdotale pour contenir ou tempérer le caractère antiindustriel de la philosophie initiale, avec laquelle la vie guerrière était seule suffisamment conciliable. Telle est l'intime solidarité qui fait involontairement participer depuis longtemps tous les esprits modernes, même les plus grossiers et les plus rebelles, au remplacement graduel de Tantique philosophie théologique par une philosophie pleinement positive, seule susceptible désormais d'un véritable ascendant social.

Incompatibilité finale de la Science AVEC LA Théologie.

25. — Nous sommes ainsi conduits à compléter enfin l'appréciation directe du véri-

table esprit philosophique par une dernière explication qui, quoique étant surtout négative, devient réellement indispensable aujourd'hui pour achever de caractériser suffisamment la nature et les conditions de la grande rénovation mentale maintenant nécessaire à l'élite de THumanité, en manifestant directement l'incompatibilité finale des conceptions positives avec toutes les opinions théologiques quelconques, aussi bien monothéiques que polythéiques ou fétichiques. Les diverses considérations indiquées dans ce Discours ont déjà démontré implicitement l'impossibilité d'aucune conciliation durable entre les deux philosophies, soit quant à la méthode, ou à la doctrine ; en sorte que toute incertitude à ce sujet peut être ici facilement dissipée. Sans doute, la science et la théologie ne sont pas d'abord en opposition ouverte, puisqu'elles ne se proposent point les mêmes questions; c'est ce qui a longtemps permis l'essor partiel de l'esprit positif malgré l'ascendant général de l'esprit théologique,' et même, à beaucoup d'égards, sous sa tutelle préalable. Mais quand la positivité rationnelle, bornée d'abord à d'humbles recherches mathématiques, que la théologie avait dédaigné d'atteii^dre spécialement, a commencé à s'étendre à l'étude directe de la nature, surtout par les théories astrono-

mîques, la collision est devenue inévitable, quoique latente, en vertu du contraste fondamental, à la fois scientifique et logique, dès lors progressivement développé entre les deux ordres d'idées. Les motifs logiques d'après lesquels la science s'interdit radicalement les mystérieux problèmes dont la théologie s'occupe essentiellement, sont euxmêmes de nature à discréditer tôt ou tard, chez tous les bons esprits, des spéculations qu'on n'écarte que comme étant, de toute nécessité, inaccessibles à la raison humaine.

En outre, la sage réserve avec laquelle l'esprit positif procède graduellement envers des sujets très faciles doit faire indirectement apprécier la folle témérité de l'esprit théologique à l'égard des plus difficiles questions. Toutefois, c'est surtout par les doctrines que l'incompatibilité des deux philosophies doit éclater chez la plupart des intelligences, trop peu touchées d'ordinaire des simples dissidences de méthode, quoique celles-ci soient au fond les plus graves, comme étant la source nécessaire de toutes les autres. Or, sous ce nouvel aspect, on ne peut méconnaître l'opposition radicale des deux ordres de conceptions, où les mêmes phénomènes sont tantôt attribués à des volontés directrices, et tantôt ramenés à des lois invariables. La mobilité irrégulière, naturelle-

ment inhérente à toute idée de volonté, ne peut aucunement s'accorder avec là constance des relations réelles. Aussi, à mesure que les lois physiques ont été connues, l'empire des volontés surnaturelles s'est trouvé de plus en plus restreint, étant toujours consacré surtout aux phénomènes dont les lois restaient ignorées. Une telle incompatibilité devient directement évidente quand on oppose la prévision rationnelle, qui constitue le principal caractère de la véritable science, à la divination par révélation spéciale, que la théologie doit représenter comme offrant le seul moyen légitime de connaître l'avenir. Il est vrai que l'esprit positif, parvenu à son entière maturité, ,tend aussi à subordonner la volonté elle-même à de véritables lois, dont l'existence est, en effet, tacitement supposée par la raison vulgaire, puisque les efforts pratiques pour modifier et prévoir les volontés humaines ne sauraient avoir sans cela aucun fondement raisonnable. Mais une telle notion ne conduit nullement à concilier les deux modes opposés suivant lesquels la science et la théologie conçoivent nécessairement la direction effective des divers phénomènes.

Car une semblable prévision et la conduite qui en résulte exigent évidemment une profonde connaissance réelle de l'être au sein

duquel les volontés se produisent. Or, ce fondement préalable ne saurait provenir que d'un être au moins égal, jugeant ainsi par similitude ; on ne peut le concevoir de la part d'un inférieur, et la contradiction augmente avec Tinégalité de nature. Aussi la théologie a-t-elle toujours repoussé la prétention de pénétrer aucunement les desseins providentiels, de même qu'il serait absurde de supposer aux derniers animaux la faculté de prévoir les volontés de l'homme ou des autres animaux supérieurs. C'est néanmoins à cette folle hypothèse qu'on se trouverait nécessairement conduit pour concilier finalement l'esprit théologique avec l'esprit positif.

26. — Historiquement considérée, leur opposition radicale, applicable à toutes les phases essentielles de la philosophie initiale, est généralement admise depuis longtemps envers celles que les populations les plus avancées ont complètement franchies. Il est même certain que, à leur égard, on exagère beaucoup une telle incompatibilité, par suite de ce dédain absolu qu'inspirent, aveuglément nos habitudes monothéiques pour les deux états antérieurs du régime théologique.

La saine philosophie, toujours obligée d'apprécier le mode nécessaire suivant lequel chacune des grandes phases* successives de

rHumanité a efiFectivement concouru à notre évolution fondamentale, rectifiera soigneusement ces injustes préjugés, qui empêchent toute véritable théorie historique. Mais, quoique le polythéisme, et même le fétichisme, aient d'abord secondé réellement l'essor spontané de l'esprit d'observation, on doit pourtant reconnaître qu'ils ne pouvaient être vraiment compatibles avec le sentiment graduel de l'invariabilité des relations physiques, aussitôt qu'il a pu acquérir une certaine consistance systématique. Aussi doiton concevoir cette inévitable opposition comme la principale source secrète des diverses transformations qui ont successivement décomposé la philosophie théologique en la réduisant de plus en plus. C'est ici le lieu de compléter, à ce sujet, l'indispensable explication indiquée au début de ce Discours, oîi cette dissolution graduelle a été spécialement attribuée à l'état métaphysique proprement dit, qui, au fond, n'en pouvait être que le simple organe, et jamais le véritable agent. Il faut, en effet, remarquer que l'esprit positif, par suite du défaut de généralité qui devait caractériser sa lente évolution partielle, ne pouvait convenablement formuler ses propres tendances philosophiques, à peine devenues directement sensibles pendant nos derniers siècles. De là résultait la nécessité

spéciale de rintervention métaphysique, qui pouvait seule systématiser convenablement l'opposition spontanée de la science naissante à l'antique théologie. Mais, quoiqu'un tel office ait dû faire exagérer beaucoup l'importance effective de cet esprit transitoire, il est cependant facile de reconnaître que le progrès naturel des connaissances réelles donnait seule une sérieuse consistance à sa bruyante activité. Ce progrès continu, qui même avait d'abord déterminé, au fond, la transformation du fétichisme en polythéisme, a surtout constitué ensuite la source essentielle de la réduction du polythéisme au monothéisme. La collision ayant dû s'opérer principalement par les théories astronomiques, ce Traité me fournira l'occasion naturelle de caractériser le degré précis de leur développement auquel il faut attribuer, en réalité, l'irrévocable décadence mentale du régime polythéique, que nous reconnaîtrons alors logiquement incompatible avec la fondation décisive de l'astronomie mathématique par l'école de Thaïes.

27. — L'étude rationnelle d'une telle opposition démontre clairement qu'elle ne pouvait se borner à la théologie ancienne, et qu'elle a dû s'étendre ensuite au monothéisme luimême, quoique son énergie dût décroître avec sa nécessité, à mesure que l'esprit théo-

logique continuait à déchoir par suite du même progrès spontané. Sans doute, cette extrême phase de la philosophie initiale était beaucoup moins contraire que les précédentes à Tessor des connaissances réelles, qui n'y rencontraient plus, à chaque pas, la dangereuse concurrence d'une explication surnaturelle spécialement formulée. Aussi est-ce surtoui sous ce régime monothéique qu'a dû s'accomplir l'évolution préliminaire de l'esprit positif. Mais l'incompatibilité, pour être moins explicite et plus tardive, n'en restait pas moins finalement inévitable, même avant le temps où la nouvelle philosophie serait devenue assez générale pour prendre un caractère vraiment organique, en remplaçant irrévocablement la théologie dans son office social aussi bien que dans sa destination mentale. Comme le conflit a dû encore s'opérer surtout par l'astronomie, je démontrerai ici avec précision quelle évolution plus avancée a étendu nécessairement jusqu'au plus simple monothéisme son opposition radicale, auparavant bornée au polythéisme proprement dit : on reconnaîtra alors que cette inévitable influence résulte de la découverte du double mouvement de la Terre, bientôt suivie de la fondation de la mécanique céleste.

Dans l'état présent de la raison humaine, on peut assurer que le régime monothéique.

longtemps favorable à Tessor primitif des connaissances réelles, entrave profondément la marche systématique qu'elles doivent prendre désormais, en empêchant le sentiment fondamental de Tinvariabilité des lois physiques d'acquérir enfin son indispensable plénitude philosophique. Car, la pensée continue d'une subite perturbation arbitraire dans l'économie naturelle doit toujours rester inséparable, au moins virtuellement, de toute théologie quelconque, même réduite autant que possible. Sans un tel obstacle, en effet, qui ne peut cesser que par l'entière désuétude de l'esprit théologique, le spectacle journalier de l'ordre réel aurait déjà déterminé une adhésion universelle au principe fondamental de la philosophie positive.

28. — Plusieurs siècles avant que l'essor scientifique permît d'apprécier directement cette opposition radicale, la transition métaphysique avait tenté, sous sa secrète impulsion, de restreindre, au sein même du monothéisme, l'ascendant de la théologie, en taisant abstraitement prévaloir, dans la dernière période du moyen âge, la célèbre doctrine scolastique qui assujettit l'action effective du moteur suprême à des lois invariables, qu'il aurait primitivement établies en s'interdisant de jamais les changer. Mais cette sorte de transaction spontanée entre le prin-

cipe théologique et le principe positif ne comportait, évidemment, qu'une existence passagère, propre à faciliter davantage le déclin continu de Tun et le triomphe graduel de l'autre. Son empire était même essentiellement borné aux esprits cultivés; car, tant que la foi subsista réellement, l'instinct populaire dut toujours repousser avec énergie une conception qui, au fond, tendait à annuler le pouvoir providentiel, en le condamnant à une sublime inertie, qui laissait toute l'activité habituelle à la grande entité métaphysique, la Nature étant ainsi régulièrement associée au gouvernement universel, à titre de ministre obligé et responsable, auquel devaient s'adresser désormais la plupart des plaintes et des vœux. On voit que, sous tous les aspects essentiels, cette conception ressemble beaucoup à celle que la situation moderne a fait de plus en plus prévaloir au sujet de la royauté constitutionnelle ; et cette analogie n'est nullement fortuite, puisque le type théologique a fourni, en effet, la base rationnelle du type politique. Cette doctrine contradictoire, qui ruine l'efficacité sociale du principe théologique, sans consacrer l'ascendant fondamental du principe positif, ne saurait correspondre à aucun état vraiment normal et durable : elle constitue seulement le plus puissant des moyens de transition

propres au dernier office nécessaire de l'esprit métaphysique.

29. — Enfin, Tincompatibilité nécessaire de la science avec Ja théologie a dû se manifester aussi sous une autre forme générale, spécialement adaptée à l'état monothéique, en faisant de plus en plus ressortir l'imperfection radicale de Tordre réel, ainsi opposée à rinévitable optimisme providentiel. Cet optimisme a dû, sans doute, rester longtemps conciliable avec Tessor spontané des connaissances positives, parce qu'une première analyse de la nature devait alors inspirer partout une naïve admiration pour le mode d'accomplissement des principaux phénomènes qui constituent l'ordre effectif. Mais cette disposition initiale tend ensuite à disparaître, non moins nécessairement, à mesure que l'esprit positif, prenant un caractère de plus en plus systématique, substitue peu à peu, au dogme des causes finales, le principe des conditions (T existence, qui en offre, à un plus haut degré, toutes les propriétés logiques, sans présenter aucun de ses graves dangers scientifiques. On cesse alors de s'étonner que la constitution des êtres naturels se trouve, en chaque cas, disposée de manière à permettre, l'accomplissement de leurs phénomènes effectifs. En étudiant avec soin cette inévitable harmonie, dans Tunique dessein de la mieux

SUR L'ESPRIT POSITIF. Bl

connaître, on finit ensuite par remarquer les profondes imperfections que présente, à tous égards, Tordre réel, presque toujours inférieur en sagesse à l'économie artificielle qu'établit notre faible intervention humaine dans son domaine borné. Comme ces vices naturels doivent être d'autant plus grands qu'il s'agit de phénomènes plus compliqués, les indications irrécusables que nous offrira, sous cet aspect, l'ensemble de l'astronomie, suffiront ici pour faire pressentir combien une pareille appréciation doit s'étendre, avec une nouvelle énergie philosophique, à toutes les autres parties essentielles de la science réelle. Mais il importe surtout de comprendre, en général, au sujet d'une telle critique, qu'elle n'a pas seulement une destination passagère, à titre de moyen antithéologique. Elle se lie, d'une manière plus intime et plus durable, à l'esprit fondamental de la philosophie positive, dans la relation générale entre la spéculation et Faction. Si, d'une part, notre active intervention permanente repose, avant tout, sur l'exacte connaissance de l'économie naturelle, dont notre économie artificielle ne doit constituer, à tous égards, que l'amélioration progressive, il n'est pas moins certain, d'une autre part, que nous supposons ainsi l'imperfection nécessaire de cet ordre spontané, dont la modification graduelle consti-

tue le but journalier de tous nos efforts, individuels ou collectifs. Abstraction faite de toute critique passagère, la juste appréciation des divers inconvénients propres à la constitution effective du monde réel doit donc être conçue désormais comme inhérente â Tensemble de la philosophie positive, même envers les cas inaccessibles à nos faibles moyens de perfectionnement, afin de mieux connaître soit nôtre condition fondamentale, soit la destination essentielle de notre activité continue.

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