ATTRIBUTS CORRÉLATIFS DE L'ESPRIT POSITIF ET DU BON SENS
Du MOT Positif : ses diverses acceptions
RÉSUMENT les ATTRIBUTS DU VÉRITABLE ESPRIT PHILOSOPHIQUE.
30. — Le concours spontané des diverses considérations générales indiquées dans ce discours suffit maintenant pour caractériser ici, sous tous les aspects principaux, le véritable esprit philosophique, qui, après une lente évolution préliminaire, atteint aujourd'hui son état systématique. Vu l'évidente obligation où nous sommes placés désormais de le qualifier habituellement par une courte dénomination spéciale, j'ai dû préférer celle à laquelle cette universelle préparation a procuré de plus en plus, pendant les trois derniers siècles, la précieuse propriété de résumer le mieux possible l'ensemble de ses attributs fondamentaux. Comme tous les termes vulgaires ainsi élevés graduellement à la dignité philosophique, le mot positif oiïre, dans nos langues occidentales, plusieurs acceptions distinctes, même en écartant le sens
grossier qui d'abord s'y attache chez les esprits mal cultivés. Mais il importe de noter ici que toutes ces diverses significations conviennent également à la nouvelle philosophie générale, dont elles indiquent alternatif vement différentes propriétés caractéristiques : ainsi, cette apparente ambiguïté n'offrira désormais aucun inconvénient réel. Il y faudra voir, au contraire, Tun des principaux exemples de cette admirable condensation de formules qui, chez les populations avancées, réunit, sous une seuk expression usuelle, plusieurs attributs distincts, quand la raison publique est parvenue à reconnaître leur liaison permanente.
31. — Considéré d'abord dans son acception la plus ancienne et la plus commune, le mot positif désigne le réel, par opposition au chimérique : sous ce rapport, il convient pleinement au nouvel esprit philosophique, ainsi caractérisé d'après sa constante consécration aux recherches vraiment accessibles à notre intelligence, à l'exclusion permanente des impénétrables mystères dont s'occupait surtout son enfance. En un second sens, très voisin du précédent, mais pourtant distinct, ce terme fondamental indique le contraste de Vutile à l'oiseux : alors il rappelle, en philosophie, la destination nécessaire de toutes nos saines spéculations pour l'amélio-
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ration continue de notre vraie condition, individuelle et collective, au lieu de la vaine satisfaction d'une stérile curiosité. Suivant une troisième signification usuelle, cette heureuse expression est fréquemment employée à qualifier Topposition entre la certitude et l'indécision : elle indique ainsi l'aptitude caractéristique d'une telle philosophie à constituer spontanément l'harmonie logique dans l'individu et la communion spirituelle dans Fespèce entière, au lieu de ces doutes indéfinis et de ces débats interminables que devait susciter lantique régime mental. Une quatrième acception ordinaire, trop souvent confondue avec la précédente, consiste à opposer le précis au vague : ce sens rappelle la tendance constante du véritable esprit philosophique à obtenir partout le degré de précision compatible avec la nature des phénomènes et conforme à l'exigence de nos vrais besoins; tandis que l'ancienne manière de philosopher conduisait nécessairement à des opinions vagues, ne comportant une indispensable discipline que d'après une compression permanente, appuyée sur une autorité surnaturelle.
32. — Il faut enfin remarquer spécialement une cinquième application, moins usitée que les autres, quoique d'ailleurs pareillement universelle, quand on emploie le mot positif
comme le contraire de négatif. Sous cet aspect, il indique Tune des plus éminentes propriétés de la vraie philosophie moderne, en la montrant destinée surtout, par sa nature, non à détruire, mais à organiser. Les quatre caractères généraux que nous venons de rappeler la distinguent à la fois de tous les modes possibles, soit théologiques, soit métaphysiques, propres à la philosophie initiale. Cette dernière signification, en indiquant d'ailleurs une tendance continue du nouvel esprit philosophique, offre aujourd'hui une importance spéciale pour caractériser directement Fune de ses principales différences, non plus avec Fesprit théologique, qui fut longtemps organique, mais avec Fesprit métaphysique proprement dit, qui n'a jamais pu être que critique. Quelle qu'ait été, en effet, Faction dissolvante de la science réelle, cette influence fut toujours en elle purement indirecte et secondaire : son défaut même de systématisation empêchait jusqu'ici qu'il en pût être autrement; et le grand office organique qui lui est maintenant échu s'opposerait désormais à une telle attribution accessoire, qu'il tend d'ailleurs à rendre superflue. La saine philosophie écarte radicalement, il est vrai, toutes les questions nécessairement insolubles : mais, en motivant leur rejet, elle évite de rien nier à leur égard, ce qui serait
contradictoire à cette désuétude systématique, par laquelle seule doivent s'éteindre toutes les opinions vraiment indiscutables. Plus impartiale et plus tolérante envers chacune d'elles, vu sa commune indifférence, que ne peuvent Têtre leur partisans opposés, elle s'attache à apprécier historiquement leur influence respective, les conditions de leur durée et les motifs de leur décadence, sans prononcer jamais aucune négation absolue, même quand il s'agit des doctrines les plus antipathiques à l'état présent de la raison humaine chez les populations d'élite. C'est ainsi qu'elle rend une scrupuleuse justice, non seulement aux divers systèmes de monothéisme autres que celui qui expire aujourd'hui parmi nous, mais aussi aux croyances polythéiques, ou même fétichiques, en les rapportant toujours aux phases correspondantes de l'évolution fondamentale. Sous l'aspect dogmatique, elle professe d'ailleurs que les conceptions quelconques de notre imagination, quand leur nature les rend nécessairement inaccessibles à toute observation, ne sont pas plus susceptibles dès lors de négation que d'affirmation vraiment décisives. Personne, sans doute, n'a jamais jdémontré logiquement la non -existence d'Apollon, de Minerve, etc., ni celle des fées orientales ou des diverses créations poétiques ;
ce qui n'a nullement empêché l'esprit humain d'abandonner irrévocablement les dogmes antiques, quand ils ont enfin cessé de convenir à l'ensemble de sa situation.
33. — Le seul caractère essentiel du nouvel esprit philosophique qui ne soit pas encore indiqué directement parle mot positif, consiste dans sa tendance nécessaire à substituer partout le relatif à l'absolu . Mais ce grand attribut, à la fois scientifique et logique, est tellement inhérent à la nature fondamentale des connaissances réelles, que sa considération générale ne tardera pas à se lier intimement aux divers aspects que cette formule combine déjà, quand le moderne régime intellectuel, jusqu'ici partiel et empirique, passera communément à l'état systématique. La cinquième acception que nous venons d'apprécier est surtout propre à déterminer cette dernière condensation du nouveau langage philosophique, dès lors pleinement constitué, d'après l'évidente affinité des deux propriétés. On conçoit, en effet, que la nature absolue des anciennes doctrines, soit théologiques, soit métaphysiques, déterminait nécessairement chacune d'elles à devenir négative envers toutes les autres, sous peine de dégénérer elle-même en un absurde éclectisme. C'est, au contraire, en vertu de son génie relatif que la nouvelle philosophie peut
toujours apprécier la valeur propre des théories qui lui sont le plus opposées, sans toutefois aboutir jamais à aucune vaine concession, susceptible d'altérer la netteté de ses vues ou la fermeté de ses décisions. Il y a donc vraiment lieu de présumer, d'après Fensemble d'une telle appréciation spéciale, que la formule employée ici pour qualifier habituellement cette philosophie définitive rappellera désormais, à tous les bons esprits, l'entière combinaison effective de ses diverses propriétés caractéristiques.
Corrélation, spontanée puis systématique,
ENTRE l'Esprit positif
ET LE Bon sens universel.
34. — Quand on recherche l'origine fondamentale d'une telle manière de philosopher, on ne tarde pas à reconnaître que sa spontanéité élémentaire coïncide réellement avec les premiers exercices pratiques de la raison humaine : car, l'ensemble des explications indiquées dans ce Discours démontre clairement que tous ses attributs principaux sont, au fond, les mêmes que ceux du bon sens universel. Malgré Tascendant mental de la plus grossière théologie, la conduite journalière de la vie active a toujours dû susciter,
envers chaque ordre de phénomènes, une certaine ébauche des lois naturelles et des prévisions correspondantes, dans quelque cas particuliers, qui seulement semblaient alors secondaires ou exceptionnels : or, tels sont, en effet, les germes nécessaires de la positivité, qui devait longtemps rester empirique avant de pouvoir devenir rationnelle. Il importe beaucoup de sentir que, sous tous les aspects essentiels, le véritable esprit philosophique consiste surtout dans l'extension systématique du simple boiï sens à toutes les spéculations vraiment accessibles. Leur domaine est radicalement identique, puisque les plus grandes questions de la saine philosophie se rapportent partout aux phénomènes les plus vulgaires, envers lesquels les cas artificiels ne constituent qu'une préparation plus ou moins indispensable. Ce sont, de part et d'autre, le même point de départ expérimental, le même but de lier et de prévoir, la même préoccupation continue de la réalité, la même intention finale d'utilité. Toute leur différence essentielle consiste dans la généralité systématique de l'un, tenant à son abstraction nécessaire, opposée à l'incohérente spécialité de Tautre, toujours occupé du concret. 35. — Envisagée sous l'aspect dogmatique, cette connexité fondamentale représente la science proprement dite comme un simple
prolongement méthodique de la sagesse universelle. Aussi, bien loin de jamais remettre en question ce que celle-ci a vraiment décidé, les saines spéculations philosophiques doivent toujours emprunter à la raison commune leurs notions initiales, pour leur faire acquérir, par une élaboration systématique, un degré de généralité et de consistance qu'elles ne pouvaient obtenir spontanément. Pendant tout le cours d'une telle élaboration, le contrôle permanent de cette vulgaire sagesse conserve d'ailleurs une haute importance, afin de prévenir, autant que possible, les diverses aberrations, par négligence ou par illusion, que suscite souvent Fétat continu d'abstraction indispensable à l'activité philosophique. Malgré leur affinité nécessaire, le bon sens proprement dit doit surtout rester préoccupé de réalité et d'utilité, tandis que l'esprit spécialement philosophique tend à apprécier davantage la généralité et la liaison, en sorte que leur double réaction journalière devient également favorable à chacun d'eux, en consolidant chez lui les qualités fondamentales qui s'y altéreraient naturellement. Une telle relation indique aussitôt combien sont nécessairement creuses et stériles les recherches spéculatives dirigées, en un sujet quelconque, vers les premiers principes, qui, devant toujours émaner de la sagesse vulgaire, n'appar-
tiennent jamais au vrai domaine de la science, dont ils constituent, au contraire, les fondements spontanés et dès lors indiscutables; ce qui élague radicalement une foule de controverses, oiseuses ou dangereuses, que nous a laissées l'ancien régime mental. On peut également sentir ainsi la profonde inanité finale de toutes les études préalables relatives à la logique abstraite, oii il s'agit d'apprécier la vraie méthode philosophique, isolément d'aucune application à un ordre quelconque de phénomènes. En effet, les seuls principes vraiment généraux que l'on puisse établir à cet égard se réduisent nécessairement, comme il est aisé de le vérifier sur les plus célèbres de ces aphorismes, à quelques maximes incontestables mais évidentes, empruntées à la raison commune, et qui n'ajoutent vraiment rien d'essentiel aux indications résultées, chez tous les bons esprits, d'un simple exercice spontané. Quant à la manière d'adapter ces règles universelles aux divers ordres de nos spéculations positives, ce qui constituerait la vraie difficulté et l'utilité réelle de tels préceptes logiques, elle ne saurait comporter de véritable appréciation que d'après une analyse spéciale des études correspondantes, conformément à la nature propre des phénomènes considérés. La saine philosophie ne sépare donc jamais la logique d'avec la science; la
méthode et la doctrine ne pouvant, en chaque cas, être bien jugées que d'après leurs vraies relations mutuelles : il n'est pas plus possible, au fond, de donner à la logique qu'à la science un caractère universel par des conceptions purement abstraites, indépendantes de tous phénomènes déterminés; les tentatives de ce genre indiquent encore la secrète influence de l'esprit absolu inhérent au régime théologico-métaphysique.
36. — Considérée maintenant sous l'aspect historique, cette intime solidarité naturelle entre le génie propre de la vraie philosophie et le simple bon sens universel montre l'origine spontanée de l'esprit positif, partout résulté, en effet, d'une réaction spéciale de la raison pratique sur la raison théorique, dont le caractère initial a toujours été ainsi modifié de plus en plus. Mais cette transformation graduelle ne pouvait s'opérer à la fois, ni surtout avec une égale vitesse, sur les diverses classes de spéculations abstraites, toutes primitivement théologiques, comme nous l'avons reconnu. Cette constante impulsion concrète n'y pouvait faire pénétrer l'esprit positif que suivant un ordre déterminé, conforme à la complication croissante des phénomènes, et qui sera directement expliqué ci-dessous. La positivité abstraite, nécessairement née dans les plus simples
études mathématiques, et propagée ensuite par voie d'affinité spontanée ou d'imitation instinctive, ne pouvait donc offrir d'abord qu'un caractère spécial et même, à beaucoup d'égards, empirique, qui devait longtemps dissimuler, à la plupart de ses promoteurs, soit son incompatibilité inévitable avec la philosophie initiale, soit surtout sa tendance radicale à fonder un nouveau régime logique.
Ses progrès continus, sous l'impulsion croissante de la raison vulgaire, ne pouvaient alors déterminer directement que le triomphe préalable de l'esprit métaphysique, destiné, par sa généralité spontanée, à lui servir d'organe philosophique, pendant les siècles écoulés entre la préparation mentale du monothéisme et sa pleine installation sociale, après laquelle le régime ontologique, ayant obtenu tout l'ascendant que comportait sa nature, est bientôt devenu oppressif pour l'essor scientifique, qu'il avait jusque-là secondé. Aussi l'esprit positif n'a-t-il pu manifester suffisamment sa propre tendance philosophique que quand il s'est trouvé enfin conduit, par cette oppression, à lutter spécialement contre l'esprit métaphysique, avec lequel il avait dû longtemps sembler confondu. C'est pourquoi la première fondation systématique de la philosophie positive ne saurait remonter au delà de la mémorable crise oîi l'ensemble du
régime ontologique a commencé à succomber, dans tout l'occident européen, sous le concours spontané de deux admirables impulsions mentales, l'une, scientifique, émanée de Kepler et Galilée, l'autre, philosophique, due à Bacon et à Descartes. L'imparfaite unité métaphysique constituée à la fin du moyen âge a été dès lors irrévocablement dissoute, comme l'ontologie grecque avait déjà détruit à jamais la grande unité théologique, correspondante au polythéisme.
Depuis cette crise vraiment décisive, l'esprît positif, grandissant davantage en deux siècles qu'il n'avait pu le faire pendant toute sa longue carrière antérieure, n'a plus laisse possible d'autre unité mentale que celle qui résulterait de son propre ascendant universel , chaque nouveau domaine successivement acquis par lui ne pouvant plus jamais retourner à la théologie ni à la métaphysique, en vertu de la consécration définitive que ces acquisitions croissantes trouvaient de plus en plus dans la raison vulgaire. C'est seulement par une telle systématisation que la sagesse théorique rendra véritablement à la sagesse pratique un digne équivalent, en général! le et en consistance, de l'office fondamental qu'elle en a reçu, en réalité et en efficaciltS pendant sa lente initiation graduelle : car, les notions positives obtenues dans les deux det -
niers siècles sont, à vrai dire, bien plus précieuses comme matériaux ultérieurs d'une nouvelle philosophie générale que par leur valeur directe et spéciale, la plupart d'entre elles n'ayant pu encore acquérir leur caractère définitif, ni scientifique, ni même logique,
37. — L'ensemble de notre évolution mentale, et surtout le grand mouvement accompli, en Europe occidentale, depuis Descartes et Bacon, ne laissent donc désormais d'autre issue possible que de constituer enfin, après tant de préambules nécessaires, l'état vraiment normal de la raison humaine, en procurant à l'esprit positif la plénitude et la rationalité qui lui manquent encore, de manière à établir, entre le génie philosophique et le bon sens universel, une harmonie qui jusqu'ici n'avait jamais pu exister suffisamment. Or, en étudiant ces deux conditions simultanées, de complément et de systématisation, que doit aujourd'hui remplir la science réelle pour s'élever à la dignité d'une vraie philosophie, on ne tarde pas à reconnaître qu'elles coïncident finalement. D'une part, en effet, la grande crise initiale de la positivité moderne n'a essentiellement laissé en dehors du mouvement scientifique proprement dit que les théories morales et sociales, dès lors restées dans un irrationnel isolement, sous la
stérile domination de l'esprit théologico-métaphysique : c'est donc à les amener aussi à Tétat positif que devait surtout consister, de nos jours, la dernière épreuve du véritable esprit philosophique, dont l'extension successive à tous les autres phénomènes fondamentaux se trouvait déjà assez ébauchée.
Mais, d'une autre part, celte dernière expansion de la philosophie naturelle tendait spontanément à la systématiser aussitôt, en constituant Tunique point de vue, soit scientifique, soit logique, qui puisse dominer l'ensemble de nos spéculations réelles, toujours nécessairement réductibles à l'aspect humain, c^est-à-dire social, seul susceptible d'une active universalité. Tel est le double but philosophique de l'élaboration fondamentale, à la fois spéciale et générale, que j'ai osé entreprendre dans le grand ouvrage indiqué au début de ce Discours : les plus éminents penseurs contemporains la jugent ainsi assez accomplie pour avoir déjà posé les véritables bases directes de l'entière rénovation mentale projetée par Bacon et Descartes, mais dont l'exécution décisive était réservée à notre siècle.