PRÉFACE. XXV
Cet accroissement doit bientôt résulter de la construction religieuse que je viens d'achever, et dont Tensemble ne pouvait être suiilsamment compris avant la récente publication du tome final , qui seul institue directement la synthèse universelle. Après avoir expliqué le passé , le positivisme a déterminé Tavenir et régularisé le présent, de manière à satisfaire autant les besoins sociaux que les exigences intellectuelles. On peut ainsi juger son aptitude à terminer la révolution occidentale en ralliant et réglant les âmes d'élite par la seule foi susceptible d'universalité comme de perpétuité. La formation du sacerdoce positif, jusqu'ici réduit au fondateur de la Religion de l'Humanité, devient alors la première condition d'une régénération non moins indispensable à l'ordre qu'au progrès. De plus en plus sentie, cette nécessité doit rapidement développer un subside sans lequel ne pourrait surgir la classe dignement contemplative qui, pure de toute ambition temporelle , inspirera partout une sage politique , toujours fondée sur l'ensemble des affaires humaines, passées, futures, et présentes.
Il ne faut point s'étonner, ni surtout s'inquiéter, de la lenteur qu'offre encore l'essor d'une telle garantie, qui, d'abord spontanée, ne pouvait devenir systématique avant l'entière terminaison de ma construction religieuse. L'aptitude du positivisme à dominer l'avenir, même prochain , lui suscite , dans le présent, de puissantes entraves. Car, depuis sa naissance, il lutte directement contre l'anarchie mentale et morale, sur laquelle, au contraire, s'appuyaient les aberrations éphémères dont le facile succès fit la honte du dix-neuvième siècle. A la vérité, le positivisme appelle ouvertement ses dignes adeptes , théoriques ou pratiques, à la domination, spirituelle ou temporelle, qu'exige le développement de la régénération humaine. Mais leur ascencûmt nécessaire ne peut reposer que sur une vraie supériorité de cœur, d'esprit, et de caractère , supposant une préparation difllcile, et prescrivant une conduite, personnelle, domestique, et civique, toujours conforme au type normal qu'ils proclament. Un tel empire ne peut inspirer beaucoup d'attrait à ceux qui le posséderont i tandis qu'il doit profondément choquer les honunes destinés à le subir. Quoique la réorganisation intellectuelle et morale soit généralement désirée , son essor décisif soulève d'activés antipathies parmi ceux qui se sentiraient ainsi forcés de régler leur conduite et d'abaisser leurs prétentions.
Telle est la principale source des entraves secrètes qu'éprouve, surtout en Angletene, le développement complet du positivisme, chez la plupart des esprits qui d'abord accueillirent dignement sa base philosophique. Si, renonçant à la mission que mes opuscules fondamentaux avaient caractérisée, j'eusse dirigé mes travaux vers une destination purement intellectuelle, ces premières sympathies auraient bientôt acquis une grande extension , aussi favorable à ma sécurité qu'à ma célébrité. Car, sans imposer aux libres penseurs une reconstruction difilcile et gênante, je leur aurais ainsi permis de prolonger le dix-huitième siècle au milieu du dix-neuvième , en les déga* géant du joug que la logique rétrograde faisait peser sur eux depuis que leur impuissance organique était constatée. Mais je ne pouvais oublier que l'en-» semble du passé, surtout français, m'assignait une mission sociale, à laquelle ma philosophie devait seulement fournir une base systématique. Quand mon principal ofilce, après avoir été snfllsamment préparé, fut directement poursuivi, ces affinités se trouvèrent bientôt transformées en antipathies, chez ceux qui voudraient borner ma carrière à la phase que j'avais toujours représentée conïme purement préliminaire. Je dois pourtant Connaître
XXYI APPEL AUX GOHSSBYATBUBS.
qu'une disposition analogue peut quelquefois indiquer seulement l'insiifiSsance d'évolution , surtout quand le milieu fait peu sentir Turgence sociale. Néanmoins , la plupart des prétendus positivistes qui se qualifient d'intellectuels n'aspirent qu'à perpétuer la situation révolutionnaire j aussi s'abstiennent-ils de coopérer à mon subside , quoiqu'un tel devoir se trouve assez motivé par les services qu'ils me reconnaissent.
Quelle que soit l'influence de ces divers obstacles, la lenteur des progrès du positivisme résulte surtout de la fatalité qui le força de naître dans le milieu le moins favorable à son développement. Dès mon début, je dus attaquer le principe révolutionnaire plus systématiquement que n'avait pu lo faire aucun rétrograde. Néanmoins, je ne pouvais d'abord obtenir de sueoès que dans le camp correspondant, seul assez accessible aux innovations philosophiques et sociales. Par l'aveugle inertie des conservateurs empiriques » la doctrine qui concilie radicalement Tordre et le progrès se trouve encore repoussée du milieu le plus propre à l'appliquer* Les conversions décisives que le positivisme a maintenant obtenues chez les meilleurs révolutionnaires concourent même à le rendre suspect dans l'autre camp , qui jusqu'ici ne sait point y voir une irrécusable épreuve de l'aptitude organique de la nouvelle synthèse.
On reconnaît ainsi que, pour hâter l'essor de la doctrina régénératrice, il faut aujourd'hui la transplanter parmi les conservateurs, qui seuls présentent les dispositions et les habitudes qu'exige son installation. Malgré leurs empiriques répugnances, ils ne peuvent, faute de dogmes qui leur soient propres, s'empêcher d'ouvrir leurs rangs à tout digne défenseur des institutions fondamentales de la société, non moins compromises par la rétrogradation que par l'anarchie. C'est à ce titre que les vrais positivistes y transplanteront bientôt, leur foi, seule capable de procurer une consistance décisive à des résistances jusqu'ici restées radicalement insufilsantes.
Malgré leur origine révolutionnaire, tous ceux qui sont sineèrement convertis à la Religion de l'Humanité se trouvent aujourd'hui transformés en conservateurs systématiques, destinés à devenir les véritables chef^ du parti de l'ordre, qu'ils vont d^ager de ses inconséquences. Seuls ils sont aussi purifiés des tendances anarchiques que des inclinations rétrogrades, puisqu'ils conçoivent la régénération humaine comme consistant surtout à régler les forces graduellement surgies pendant la préparation spontanée que dirigea l'ancienne foi. Réalisant les vœuf coneiliables de tous les partis, et dissipaat leurs prétentions incompatibles, le positivisme surmonte l'hypocrisie tbéolo* giquOi aussi dégradante quand on l'exerce qu'opprçssive lorsqu'on la subit, sans susciter l'hypoerisle métaphysique , plus nuisible et moins fflicusable. En appelant ses dignes adeptes à gouverner le monde , il proclame que leur avènement politique doit être aujourd'hui précédé, pendant douse ans, d'une influence purement philosophique , qui disposera les diefs actuels à leur transmettre sagement le pouvoir. Ainsi doit partout surgir une classe de véritables hommes d'Ëtat, qui manquent surtout au centre occidental, soit en vertu des dijQlcultés propres à la mission française, soit d'après la marche de notre préparation. Le cours des événements fait de plus en plus ressortir l'intime connexité de toutes les populations humaines , de manière à muni-* fester le danger de l'irrationnelle politique qui considère chaque peuple iso* léoaent. Or le positivisme peut seul compléter et consolider cette régénération dei vu^s sociales, en étendant à l'ensemble des temps la Uaison ainsi se^ti^ ^n^e lep ^yfstB lieux»
Pf(ÊFAG£. XXVXI
Faute de pouvoir embraBser Tordre colleotlf, la théologie et la métaphysique pe surent jamais inspirer une politique vraiment rationnelle, dont l'institution était nécessairement réservée à l'esprit positif, principalement caractérisé par la construction de la sociologie. Établissant l'unité spirituelle, et dissipant toute aberration envers Tunité temporelle, la religion positive fera partout prévaloir l'ensemble des affaires humaines, sans altérer' la spontanéité des impulsions spéciales. Transformant Paris en patrie adoptive des âmes d'élite , la foi nouvelle fonde l'ascendant intellectuel et moral de la métropole universelle sur sa digne renonciation à la domination matérielle , même dans le milieu français.
Pour terminer la révolution occidentale, il faut inévocablement constituer la division fondamentale des deux puissances, prématurément ébauchée au moyen âge d'après une doctrine insuffisante. Le principe révolutionnaire consiste surtout dans l'absorption du pouvoir spirituel par les forces temporelles, qui ne reconnaissent d'autre autorité théorique que la raison individuelle, du moins envers les questions les plus importantes et les plus difficiles. Tous les partis actuels méritent ainsi d'être également qualifiés d'anarchiques et de rétrogrades, puisqu'ils s'accordent à demander aux lois les solutions réservées aux mœurs. Cette perturbation est devenue tellement universelle et profonde , que les meilleurs amis de la liberté n'hésitent jamais à recourir aux moyens matériels pour faire prévaloir leurs opinions quelconques. Voilà comment le pouvoir théorique se trouve forcé de surgir dana un milieu brutal, où la moindre dissidence l'expose toujours à subir un refus de subside, que l'ordre normal réserve aux chefs pratiques, et borne aux conflits exceptionnels.
Le sacerdoce positif doit donc surmonter des difficultés devenues presque autant morales que mentales , puisque le trouble des pensées a gravement altéré les sentiments. Sans doute, la révolution moderne est principalement intellectuelle, tandis que celle qui s'accomplit an moyen âge fut essentiellement sociale. Mais , pendant les cinq siècles de l'anarchie occidentale , et surtout depuis l'explosion de la grande crise qui doit la terminer, le désordre de l'esprit a de plus en plus aifecté le cœur. C'est d'après celui-ci qu'il faut maintenant définir la maladie révolutionnaire, consistant dans une surexcitation continue de l'orgueil et de la vanité , par suite d'une tendance , éminemment contagieuse, vers l'infaillibilité personneUe. Ainsi se trouve directement compromis le principal résultat de l'ensemble du régime théologique ; le développement de la vénération , seule base de la vraie discipline, et garantie nécessaire des deux autres instinct» sympathiques. Il faut que le positivisme fonde ses meilleurs titres au gouvernement spirituel sur la reconstruction décisive de ce grand sentiment^ plus essentiel et plos altéré qu'aucun autre. Un tel succès n'appartient qu'à la r^igion universelle, puisque toutes les croyances arriérées ont réellement aggravé ce désordre , sans excepter le catholicisme , qui ne peut vénérer qu'uii essor de dix siècles dans une seule moitié du monde ronuiin.
Ainsi, la maladie oocidentale exige un traitement plus affectif qu'intellectneU depuis que l'esprit a rempli son prindpal office en construisant la philosophie positive d'après la fondation delà sociologie, appayée surl'ffiDsemble des sciences prélinoisaifes. Quoique les positivistes aient dA d'abord monter de la foi ver^ l'amour, ils doivent désormais préfércf la marche, plus rapide et plus effieaee, qui deseend de l'ainoor à la foi. Le sentiment étant moins tremblé que l'intelligfliicc, c'est smrteut de toi que défendra H rétablisse-
XXVlii APP£L AUX CONSERVATEURS.
ment de l'ordre occidental. Seul capable de compléter et de consolider les convictions émanées de l'esprit , le cœur peut môme en dispenser à beaucoup d'égards, du moins envers Tassistance générale qu'exige toute grande construction. Je ne regarderai le subside positiviste comme ayant acquis assez de consistance que lorsqu'il reposera principalement sur des impulsions sympathiques, au lieu de dépendre d'adhésions intellectuelles, toujours flottantes au moindre choc.
Invoquant le cœur plutôt que l'esprit pour consolider et développer cette institution naissante, je dois en agrandir la base en y provoquant la participation de toutes les âmes qui , quelle que soit leur foi , sentent dignement le besoin d'une réorganisation spirituelle. Leur ralliement continu peut seul préserver les Occidentaux de la dégradation vers laquelle ils tendent de plus en plus en négligeant la culture morale pour développer le progrès matériel. Mais ce concours sympathique ne saurait être présidé par aucune des croyances théologiques, puisque leur nature absolue les rend directemont inconciliables. Toutes peuvent, au contraire, se subordonner au positivisme, qui , toujours relatif, les consacre nécessairement, chacune dans son milieu , consme autant d'institutions provisoires que l'Humanité ftt spontanément surgir afin de diriger son Initiation. Sous leur inanité théorique , elles conservent, à divers degrés , une efficacité morale que la religion positive honore et développe, en reconnaissant que les plus imparfaites sont aujourd'hui devenues, quand elles rallient, préférables au scepticisme dispersif. Aucun fanatisme spécial ne disposant , de nos jours , à négliger le but pour les moyens , toutes les âmes vraiment religieuses peuvent se réunir contre les dangers universels de l'irréligion. En respectant avec sagesse la réserve provisoire de leurs solutions respectives , le positivisme peut utiliser leurs dispositions organiques en les faisant dignement concourir À surmonter les tendances révolutionnaires.
Je suis ainsi conduit à terminer cette circulaire en osant directement placer le subside positiviste sous la sympathique assistance des théologistes sincères qui regardent i'avénement d'un pouvoir spirituel comme le premier besoin de notre temps. Après avoir assez rempli toutes les conditions intellectuelles qu'exige désormais une telle construction , j'en ai loyalement réalisé les conditions morales , tant privées que publiques. Une carrière vouée , dès son début, à la réorganisation spirituelle fut , en temps opportun , complétée par l'intime régénération résultée de l'influence féminine , d'après un type angélique, que la mort consolide et développe. Mon indépendance théorique se trouve pleinemrat garantie en vertu d'une irrévocable renonciation à toute existence officielle, à toute pension, et même aux profits nuitériels de mes travaux quelconques. L'aptitude décisive de ma doctrine à glorifier l'ensemble des temps et des lieux, déjà caractérisée d'après mon appréciation abstraite du passé , devient irrécusable depuis ma systématisation concrète de la commémoration occidentale.
Voilà comment je puis maintenant espérer que les âmes vraiment religieuses, disposées à la synthèse par la sympathie, sauront bientôt surmonter les discordances dogmatiques pour encourager le seul effort de notre siècle envers la religion universelle. Dès mon début , le célèbre écrivain qui défendait alors le catholicisme témoigna dignement cette affinité, qui ne cessa que lorsqu'il devint un déplorable auxiliaire des doctrines anarchlques. Le développement de ma carrière a fait spontanément surgir, au sein du protestantisme t d'équivalentes manifestations , dignement caractérisées par une noble