PRÉFACE
Cet opuscule, commencé le â juin 1855 et terminé le 10 juillet, s'adresse essentiellement aux hommes d'État occidentaux, pour les initier à la seule synthèse qui puisse les guider. Il doit remplir à leur égard un office équivalent à celui du Catéchisme positiviste envers les femmes et les prolétaires, avec les différences naturellement propres à chaque cas. Dans ces deux épisodes , je me suis surtout proposé de faire directement pénétrer la doctrine universelle chez les âmes qui ne peuvent convenablement étudier son exposition systématique. Mais, celui de 1852 s'adressant aux gouvernés, j'y devais seulement expliquer rétat normal vers fequel tend la révolution occidentale d'après Tensemble de l'initiation humaine. Au contraire, celui de 1855 étant destiné surtout aux gouvernants, il doit principalement caractériser la transition finale, en n'appréciant l'avenir général qu'autant que l'exige la systématisation spéciale de la politique propre au dix-neuvième siècle. Sous cet aspect, Y Appel aux conservateurs devient le complément nécessaire du Catéchisme positiviste j où la conduite actuelle n'était aucune-
ment déterminée. En même temps , le présent opuscule fournit un supplément naturel au chapitre final de mon principal ouvrage , où l'ensemble de la transition organique se trouve directement expliqué, sans que son début y soit assez étudié , t9.ndis que cette installation est surtout caractérisée ici.
Je puis indiquer la nature et la destination de cet opuscule en appréciant l'histoire générale du mot Con- I servateurj qu'il incorpore à la politique la plus avancée. Propre au parti provisoire qui doit prévaloir jusqu'à ce que la transition finale soit pleinement installée , ce nom a suivi, pendant le demi-siècle de sa destinée politique, utie taarchô naturellement conforme au développement de la situation correspondante.
L'irrévocable avènement de la paix occidentale termina là longue rétrogradation qui dut succéder à l'issue anarchique de Texplosion française. Il fit partout sentir, et surtout chez le peuple central , le besoin d'une concilia* tîon fondamentale entre l'ordre et le progrès. Ainsi surgit le titre de Conservateur^ oîi l'on doit voir un programme permanent, dont la réalisation exigoptit l'entière élaboration de la doctrine destinée à terminer la révolution occidentale.
Il fut spontanément introduit par le parti rétrograde , irrévocablement réduit à l'état d'opposant d'après l'énergique sagesse de la dictature française, dans une transformation décisive, instituée le 5 septembre i 816 et complétée le 5 février 1817. Alors ce parti manifesta ôon aptitude à se modifier en acceptant les deux conditions connexes que lui prescrivait la situation correspondante. En effet, il s'efforça de ressaisir le gouvernement d*après tin noble emploi du journalisme et du rtgime
PRÉFACE. Vil
parlementaire. Le titre de Conservateur surgit pour désigner la revue hebdomadaire où, sous l'éminente direo tion de Bonald et Chateaubriand, avec l'éloquente assistance de La Mennais, les dignes rétrogrades exposèrent, pendant cinq ans, leurs vues politiques. Cette qualification représente la supériorité , mentale et morale , de ce parti sur ses adversaires, quand on la compare aux noms insignifiants qu'adoptaient ceux-ci, suivant l'usage britannique, faute d'un caractère organique.
Dans la mémorable origine d'une expression bientôt destinée à prévaloir provisoirement, il faut surtout apprécier son aptitude à caractériser l'assistance que l'ensemble des tendances rétrogrades peut offrir à la politique de transition. Ceux dont les pères avaient fourni les principaux auxiliaires de l'ébranlement propre au dix-^ huitième siècle ne pouvaient invoquer la rétrogradation que comme préservatif contre l'anarchie, tant qu'une doctrine vraiment organique n'aurait pas concilié l'ordre et le progrès» Une semblable disposition prévalait dans la noble dynastie à laquelle ils étaient liés, et surtout chez le mdlleur des cinq dictateurs qui jusqu'ici succédèrent à Danton. En prenant les rênes , il sut dignement rappeler la série d'antécédents progressistes qui caractérisa les rois français. Tandis que la royauté déchue avait surtout invoqué l'imposant monarque qui commença la rétrogradation, le sage dictateur institua, dès son début, une filiation directe envers le plus populaire de ses ancêtres.
On peut ainsi reconnaître que le titre de Conservateur n'eut, à. son origine, d'autre destination que de marquer l'aptitude des tendances rétrogrades à conserver jusqu'à ce qu'on pût construire, suivant la mission alors attribuée
vm APPEL AUX CONSERVATEURS.
unanimemeût au dix-neuvième siècle. Au lieu d'être altérée par le triomphe politique qu'obtinrent les chefs de ce parti d'après cinq ans de dignes luttes, cette disposition se trouva confirmée dans l'irrévocable transformation qu'ils éprouvèrent bientôt. Sentant l'incompatibilité du principe rétrograde avec la situation républicaine que leur avènement les forçait d'apprécier, ils surent en réduire Tusage, malgré des réclamations continues, à comprimer les tendances insurrectionnelles, tandis qu'ils secondaient l'essor des conceptions organiques. D'après leurs dissidences croissantes avee leur ancien camp, le titre de Conservateur fut bientôt dégagé de son origine, et servit à désigner le parti, de plus en plus distinct, qui s'efforçait de concilier l'ordre et le progrès. Voilà comment prévalut, pendant sept ans (de 1821 à 1828), le plus honnête, le plus noble , et le plus libéral de tous les régimes sous lesquels j'ai vécu jusqu'ici.
Par sa nature , il faisait directement surgir la question la plus fondamentale, avec la liberté qu'exigeait l'élaboration. En effet, il poussait à la réorganisation spirituelle pour surmonter la réaction théologique , et disposait à la prépondérance de la continuité sur la solidarité. C'étaient alors les révolutionnaires qui s'opposaient à la reconstruction du pouvoir théorique, comme l'indique le contraste décisif que j'ai dû noter au début de l'Appendice général de ma Politique positive. Mais, même dans ce camp , l'impossibilité de développer les dispositions factieuses entraînait tous les esprits ^ers les graves méditations. Les sollicitudes' populaires, ainsi détournées de l'agitation politique, se trouvèrent spontanément. concentrées sur les questions directement relatives à l'avenir social. Dès le début de cette dictature, elle avait indirecte-
PRÉIfAG£. IX
ment secondé Télaboration organique en supprimant les chaires officielles où trois célèbres lettrés viciaient l'enthousiasme théorique de la jeunesse française. Tous les efforts synthétiques eurent bientôt obtenu l'attention des gouvernés et le respect des gouvernants , dans une situation éminemment propre à faire partout sentir l'épuisement dû théologisme et l'urgence d'une nouvelle systématisation.
Ainsi furent paisiblement accomplies mes méditations les plus fondamentales, caractérisées par les opuscules reproduits à la fin de mon principal ouvrage. Dès ce début , ma mission trouva des sympathies décisives chez les meilleurs esprits, sans excepter ceux qui plus tard secondèrent le concert spontané des lettrés occidentaux contre la philosophie et la religion positives. Outre l'attention générale du public théorique , je fus spécialement encouragé , dans tous les partis , par les praticiens les plus purs et les plus éminents. La préface générale de ma Poliiique positive indique l'auguste approbation que mon opuscule fondamental reçut, à sa naissance, du grand citoyen qui constituait alors la meilleure représentation de la dictature républicaine. Je dois ici compléter ce souvenir en signalant le noble accueil que ce travail obtint, en même temps, du plus distingué des hommes d'État dont le dix-neuvième siècle puisse jusqu'à présent s'honorer en Occident. Malgré ses préoccupations pratiques, le digne président de la dictature légitimiste pressentit la portée politique de la synthèse qui , subordonnant la science sociale à l'ensemble des précédentes , devait irrésistiblement discipliner Tesprit théorique, principale source des perturbations modernes. Il doit m' être ici permis de témoigner ma tardive reconnaissance au seul
X APPEL AUX GONSERYATEURS.
homme d* État qui, dans ce siècle, ait su noblement re« noncer à l'ascendant politique; quand nous l'avons récemment perdu, son nom n'était, depuis longtemps, conservé que chez les âmes aptes à représenter la postérité.
Nul ne blâmera, j'espère, l'hommage que l'indépendance propre au vrai philosophe devait actifellement m'inspirer envers le régime qui seconda l'élaboration et l'avénement de mes conceptions les plus décisives. Ma gratitude est d'autant plus libre que, quoique la légitimité m'ait toujours paru fournir le meilleur mode pour instituer la transition organique, je la regarde, depuis longtemps , comme ayant irrévocablement perdu , chez le peuple central , toute éventualité politique. Elle n'y pourrait passagèrement revivre que si l'anarchie parlementaire s'y rétablissait momentanément , de manière à pousser tous les amis de l'ordre vers le régime le moins conforme aux inclinations françaises. Or, la situation dictatoriale a déjà duré suffisamment pour éviter, dans un cas quelconque , la seule aberration qui pût faire désormais recourir au moyen de salut le plus extrême. Quoi qu'il en soit , les indications précédentes font assez sentir que , même alors , le positivisme continuerait à développer la régénération occidentale, en utilisant les propriétés du régime qui protégea le premier essor de la synthèse universelle.
Malgré son apparence rétrograde , la dictature légitimiste n'aurait pas succombé si l'élaboration de la doctrine régénératrice avait pu s'achever avant que les sollicitudes relatives au progrès eussent assez ranimé les impulsions révolutionnaires. La détermination générale de l'avenir humain , d'après l'explication positive de