Discours sur l'esprit positif
L'ensemble des connaissances astronomiques, trop isolément considéré jusqu'ici, ne doit plus constituer désormais que l'un des éléments indispensables d'un nouveau système indivisible de philosophie générale, graduellement préparé par le concours spontané de tous les grands travaux scientifiques propres aux trois derniers siècles, et finalement parvenu aujourd'hui à sa vraie maturité abstraite. En vertu de cette intime connexité, très peu comprise encore, la nature et la destination de ce Traité ne sauraient être suffisamment appréciées, si ce préambule nécessaire n'était pas surtout consacré à définir convenablement le véritable esprit fondamental de cette philosophie, dont l'installation universelle doit, au fond, devenir le but essentiel d'un tel enseignement. Comme elle se distingue principalement par une continuelle prépondérance, à la fois logique et scientifique, du point de vue historique ou social, je dois d'abord, pour la mieux caractériser, rappeler sommairement la grande loi que j'ai établie, dans mon Système de philosophie positive, sur l'entière évolution intellectuelle de l'Humanité, loi à laquelle d'ailleurs nos études astronomiques auront ensuite fréquemment recours.
Suivant cette doctrine fondamentale, toutes nos spéculations quelconques sont inévitablement assujetties, soit chez l'individu, soit chez l'espèce, à passer
successivement par trois états tiiéoriques différents, que les dénominations habituelles de théologique, métaphysique et positif pourront ici qualifier suffisamment, pour ceux, du moins, qui en auront bien compris le vrai sens général. Quoique d'abord indispensable, à tous égards, le premier état doit désormais être toujours conçu comme purement provisoire et préparatoire ; le second, qui n'en constitue réellement qu'une modification dissolvante, ne comporte jamais qu'une simple destination transitoire, afin de conduire graduellement au troisième ; c'est en celui-ci, seul pleinement normal, que consiste, en tous genres, le régime définitif de la raison humaine.
Dans leur premier essor, nécessairement théologique, toutes nos spéculations manifestent spontanément une prédilection caractéristique pour les questions les plus insolubles, sur les sujets les plus radicalement inaccessibles à toute investigation décisive. Par un contraste qui, de nos jours, doit d'abord paraître inexplicable, mais qui, au fond, est alors en pleine harmonie avec la vraie situation initiale de notre intelligence, en un temps où l'esprit humain est encore au-dessous des plus simples problèmes scientifiques, il recherche avidement, et d'une manière presque exclusive, l'origine de toutes choses, les causes essentielles, soit premières, soit finales, des divers phénomènes qui le frappent, et leur mode fondamental de production, en un mot les connaissances absolues. Ce besoin primitif se trouve naturellement satisfait, autant que l'exige une telle situation, et même, en effet, autant qu'il puisse jamais l'être, par notre tendance à transporter partout le type humain, en assimilant tous les phéno-
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mènes quelconques à ceux que nous produisons nousmêmes, et qui, à ce titre, commencent par nous sembler assez connus, d'après l'intuition immédiate qui les accompagne. Pour bien comprendre l'esprit, pure-) ment théologique, résulté du développement, de plus en plus systématique, de cet état primordial, il ne faut pas se borner à le considérer* dans sa dernière phase, qui s'achève, sous nos yeux, chez les populations les plus avancées, mais qui n'est point, à beaucoup près, la plus caractéristique : il devient indispensable de jeter un coup d'œil sur l'ensemble de sa marche naturelle, afin d'apprécier son identité fondamentale sous les trois formes principales qui lui sont successivement propres.
La plus immédiate et la plus prononcée constitue le fétichisme proprement dit, consistant surtout à attribuer à tous les corps extérieurs une vie essentiellement analogue à la nôtre, mais presque toujours plus énergique, d'après leur action ordinairement plus puissante. L'adoration des astres caractérise le degré le plus élevé de cette première phase théologique, qui, au début, diffère à peine de l'état mental oii s'arrêtent les animaux supérieurs. Quoique cette première forme de la philosophie théologique se retrouve avec évidence dans l'histoire intellectuelle de toutes nos sociétés, elle ne domine plus directement aujourd'hui ^ue chez la moins nombreuse des trois grandes races qui composent notre espèce.
Sous sa seconde phase essentielle, constituant le vrai polythéisme, trop souvent confondu par les modernes avec l'état précédent, l'esprit théologique représente nettement la libre prépondérance spéculative de l'imagination, tandis que jusqu'alors l'instinct et le senti-
ment avaient surtout prévalu dans les théories humaines. La philosophie initiale y subit la plus profonde transformation que puisse comporter l'ensemble de sa destinée réelle, en ce que la vie y est enfin retirée aux objets matériels, pour être mystérieusement transportée à divers êtres fictifs, habituellement invisibles, dont l'active intervention continue devient désormais la source directe de tous les phénomènes extérieurs, et même ensuite des phénomènes humains. C'est pendant cette phase caractéristique, mal appréciée aujourd'hui, qu'il faut principalement étudier l'esprit théologique, qui s'y développe avec une plénitude et une homogénéité ultérieurement impossibles : ce temps est, à tous égards, celui de son plus grand ascendant, à la fois mental et social. La majorité de notre espèce n'est point encore sortie d'un tel état qui persiste aujourd'hui chez la plus nombreuse des trois races humaines, outre l'élite de la race noire et la partie la moins avancée de la race blanche.
Dans la troisième phase théologique, le monothéisme proprement dit commence l'inévitable déclin de la philosophie initiale, qui, tout en conservant longtemps une grande influence sociale, toutefois plus apparente encore que réelle, subit dès lors un rapide décroissement intellectuel, par une suite spontanée de cette simplification caractéristique, où la raison vient restreindre de plus en plus la domination antérieure de l'imagina-* tion, en laissant graduellement développer le sentiment universel, jusqu'alors presque insignifiant, de l'assujettissement nécessaire de tous les phénomènes naturels à des lois invariables. Sous des formes très diverses, et même radicalement inconciliables, cet extrême mode du régime préliminaire persiste encore.
avec une énergie fort inégale, chez l'immense majorité de la race blanche ; mais, quoiqu'il soit ainsi d'une observation plus facile, ces mêmes préoccupations personnelles apportent aujourd'hui un trop fréquent obstacle à sa judicieuse appréciation, faute d'une comparaison assez rationnelle et assez impartiale avec les deux modes précédents.
Quelque imparfaite que doive maintenant sembler une telle manière de philosopher, il importe beaucoup de rattacher indissolublement l'état présent de l'esprit humain à l'ensemble de ses états antérieurs, en reconnaissant convenablement qu'elle dût être longtemps aussi indispensable qu'inévitable. En nous bornant ici à la simple appréciation intellectuelle, il serait d'abord superflu d'insister sur la tendance involontaire qui, même aujourd'hui, nous entraîne tous évidemment aux explications essentiellement théologiques, aussitôt que nous voulons pénétrer directement le mystère inaccessible du mode fondamental de production de phénomènes quelconques, et surtout envers ceux dont nous ignorons encore les lois réelles. Les plus éminents penseurs peuvent alors constater leur propre disposition naturelle au plus naïf fétichisme, quand cette ignorance se trouve momentanément combinée avec quelque passion prononcée. Si donc toutes les explications théologiques ont subi, chez les modernes occidentaux, une désuétude croissante et décisive, c'est uniquement parce que les mystérieuses recherches qu'elles avaient en vue ont été de plus en plus écartées comme radicalement inaccessibles à notre intelligence, qui s'est graduellement habituée à y substituer irrévocablement des études plus efficaces, et mieux en harmonie avec nos vrais besoins. Même en un temps où
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le véritable esprit philosophique avait déjà prévalu envers les plus simples phénomènes et dans un sujet aussi facile que la théorie élémentaire du choc, le mémorable exemple de Malebranche rappellera toujours la nécessité de recourir à l'intervention directe et permanente d'une action surnaturelle, toutes les fois qu'on tente de remonter à la cause première d'un événement quelconque. Or, d'une autre part, de telles tentatives, quelque puériles qu'elles semblent justement aujourd'hui, constituaient certainement le seul moyen primitif de déterminer l'essor continu des spéculations humaines, en dégageant spontanément notre intelligence du cercle profondément vicieux où elle est d'abord nécessairement enveloppée par l'opposition radicale de deux conditions également impérieuses. Car, si les modernes ont dû proclamer l'impossibilité de fonder aucune théorie solide, autrement que sur un suffisant concours d'observations convenables, il n'est pas moins incontestable que l'esprit humain ne pourrait jamais combiner, ni même recueillir, ces indispensables matériaux, sans être toujours dirigé par quelques vues spéculatives préalablement établies. Ainsi, ces conceptions primordiales ne pouvaient, évidemment, résulter que d'une philosophie dispensée, par sa nature, de toute longue préparation, et susceptible en un mot, de surgir spontanément, sous la seule impulsion d'un instinct direct, quelque chimérique que dussent être d'ailleurs des spéculations ainsi dépourvues de tout fondement réel. Tel est l'heureux privilège ^des principes théologiques, sans lesquels on doit assurer que notre intelligence ne pouvait jamais sortir de sa torpeur initiale, et qui seuls ont pu permettre, en dirigeant son activité spéculative, de préparer graduellement
un meilleur régime logique. Cette aptitude fondamentale fut, au reste, puissamment secondée par la prédilection originaire de l'esprit humain pour les questions insolubles que poursuivait surtout cette philosophie primitive. Nous ne pouvions mesurer nos forces mentales, et, par suite, en circonscrire sagement la destination qu'après les avoir suffisamment exercées. Or, cet indispensable exercice ne pouvait d'abord être déterminé, surtout dans les plus faibles facultés de la nature, sans l'énergique stimulation inhérente à de telles études, où tant d'intelligences mal cultivées pei^sistent encore à chercher la plus prompte et la plus complète solution des questions directement usuelles. Il a même longtemps fallu, afin de vaincre suffisamment notre inertie native, recourir aussi aux puissantes illusions que suscitait spontanément une telle philosophie sur le pouvoir presque indéfini de l'homme pour modifier à son gré un monde alors conçu comme essentiellement ordonné à son usage, et qu'aucune grande loi ne pouvait encore soustraire à l'arbitraire suprématie des influences surnaturelles. A peine y a-t-il trois siècles que, chez l'élite de l'Humanité, les espérances astrologiques et alchimiques, dernier vestige scientifique de cet esprit primordial, ont réeliement cessé de servir à l'accumulation journalière des observations correspondantes, comme Kepler et Berthollet l'ont respectivement indiqué.
Le concours décisif de ces divers motifs intellectuels serait, en outre, puissamment fortifié si la nature de ce Traité me permettait d'y signaler suffisamment l'influence irrésistible des hautes nécessités sociales, que j'ai convenablement appréciées dans l'ouvrage fondamental mentionné au début de ce Discours. On peut d'abord
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pleinement démontrer ainsi combien l'esprit théologique a dû être longtemps indispensable à la combinaison permanente des idées morales et politiques, encore plus spécialement qu'à celle' de toutes les autres, soit en vertu de leur complication supérieure, soit parce que les phénomènes correspondants, primitivement trop peu prononcés, ne pouvaient acquérir un développement caractéristique que d'après un essor très prolongé de la civilisation humaine. C'est une étrange inconséquence, à peine excusable par la tendance aveuglément critique de notre temps, que de reconnaître, pour les anciens, l'impossibilité de philosopher sur les simples sujets autrement que suivant le mode théologique, et de méconnaître néanmoins, surtout chez les polythéistes, l'insurmontable nécessité d'un régime analogue envers les spéculations sociales. Mais il faut sentir, en outre, quoique je ne puisse l'établir ici, que cette philosophie initiale n'a pas été moins indispensable à l'essor préliminaire de notre sociabilité qu'à celui de notre intelligence, soit pour constituer primitivement quelques doctrines communes, sans lesquelles le lien social n'aurait pu acquérir ni étendue ni consistance, soit en suscitant spontanément la seule autorité spirituelle qui pût alors surgir.
Quelque sommaires que dussent être ici ces explications générales sur la nature provisoire et la destination préparatoire de la seule philosophie qui convînt réellement à l'enfance de l'Humanité, elles font aisément sentir que ce régime initial diffère trop profondément, à tous égards, de celui que nous allons voir correspondre à la virilité mentale, pour que le passage graduel de l'un à l'autre pût originairement s'opérer.
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soit dans l'individu, soit dans respèce, sans l'assistance croissante d'une sorte de philosophie intermédiaire, essentiellement bornée à cet office transitoire. Telle est la participation spéciale de l'état métaphysique proprement dit à l'évolution fondamentale de notre intelligence, qui, antipathique à tout changement brusque, peut ainsi s'élever presque insensiblement de l'état purement théologique à l'état franchement positif, quoique cette situation équivoque se rapproche, au fond, bien davantage du premier que du dernier. Les spéculations dominantes y ont conservé le même caractère essentiel de tendance habituelle aux connaissances absolues : seulement la solution y a subi une transformation notable, propre à mieux faciliter l'essor des conceptions positives. Comme la théologie, en effet, la métaphysique tente surtout d'expliquer la nature intime des êtres, l'origine et la destination de toutes choses, le mode essentiel de production de tous les phénomènes ; mais au lieu d'y employer les agents surnaturels proprement dits, elle les remplace de plus en plus par ces entités ou abstractions personnifiées, dont l'usage, vraiment caractéristique, a souvent permis de la désigner sous le nom d'ontologie. Il n'est que trop facile aujourd'hui d'observer aisément une telle manière de philosopher, qui, encore prépondérante envers les phénomènes les plus compliqués, offre journellement, même dans les théories les plus simples et les moins arriérées, tant de traces appréciables de sa longue domination (i).
(1) Presque toutes les explications habituelles relatives aux phénomènes sociaux, la plupart de celles qui concernent l'homme intellectuel et moral, une grande partie de nos théories physiologiques ou médicales, et même aussi plusieurs théories chimiques, etc., rappellent encore directement l'étrange manière do
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L'efficacité historique de ces entités résulte directement de leur caractère équivoque : car, en chacun de ces êtres métaphysiques, inhérent au corps correspondant sans se confondre avec lui, l'esprit peut, à volonté, selon qu'il est plus près de l'état théologique ou de l'état positif, voir t)u une véritable émanation de la puissance surnaturelle, ou une simple dénomination abstraite du phénomène considéré. Ce n'est plus alors la pure imagination qui domine, et ce n'est pas encore la véritable observation ; mais le raisonnement y acquiert beaucoup d'extension, et se prépare confusément à l'exercice vraiment scientifique. On doit, d'ailleurs, remarquer que sa part spéculative s'y trouve d'abord très exagérée, par suite de cette tendance opiniâtre à argumenter au lieu d'observer, qui,, en tous genres, caractérise habituellement l'esprit métaphysique, même chez ses plus éminents organes. Un ordre de conceptions aussi flexible, qui ne comporte aucunement la consistance si longtemps propre au système théologique, doit d'ailleurs parvenir, bien plus rapidement, à l'unité correspondante, par la subordination graduelle des diverses efïtités particulières à une seule entité générale, la Nature, destinée à déterminer le faible équivalent métaphysique de la vague liaison universelle résultée du monothéisme.
Pour mieux comprendre, surtout de nos jours, l'efficacité historique d'un tel appareil philosophique, il importe de reconnaître que, par sa nature, il n'est spontanément susceptible que d'une simple activité critique ou dissolvante, même mentale, et à plus forte
philosopher si plaisamment caractérisée par Molière, sans aucune grave exagération, à l'occasion, par exemple, de la vertu dormitive de Vopium^ conformément à l'ébranlement décisif que Descartes venait de faire subir à tout le régime des entités.
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raison sociale, sans pouvoir jamais rien organiser qui lui soit propre. Radicalement inconséquent, cet esprit équivoque conserve tous les principes fondamentaux du 'Système théologique, mais en leur ôtant de plus en plus cette vigueur et cette fixité indispensables à leur autorité effective ; et c'est dans une semblable altération que consiste, en effet,, à tous égards, sa principale utilité passagère, quand le régime antique, longtemps progressif pour l'ensemble de l'évolution humaine, se trouve inévitablement parvenu à ce degré de prolongation abusive o\t il tend à perpétuer indéfiniment l'état d'enfance qu'il avait d'abord si heureusement dirigé. La métaphysique n'est donc réellement, au fond, qu'une sorte de théologie graduellement énervée par des simplifications dissolvantes, qui lui ôtent spontanément le pouvoir direct d'empêcher l'essor spécial des conceptions positives, tout en lui conservant néanmoins l'aptitude provisoire à entretenir un certain exercice indispensable de l'esprit de généralisation, jusqu'à ce qu'il puisse enfin recevoir une meilleure alimentation. D'après son caractère contradictoire, le régime métaphysique ou ontologique est toujours placé dans cette inévitable alternative de tendre à une vaine restauration de l'état théologique pour satisfaire aux conditions d'ordre, ou de pousser à une situation purement négative afin d'échapper à l'empire oppressif de la théologie. Cette oscillation nécessaire, qui maintenant ne s'observe plus qu'envers les plus difficiles théories, a pareillement existé jadis à l'égard même des plus simples, tant qu'a duré leur âge métaphysique, en vertu de l'impuissance organique toujours propre à une telle manière de philosopher. Si la raison publique ne l'avait dès longtemps écartée
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pour certaines notions fondamentales, on ne doit pas craindre d'assurer que les doutes insensés qu'elle suscita, il y a vingt siècles, sur l'existence des corps extérieurs subsisteraient encore essentiellement, car elle ne les a certainement jamais dissipés par aucune argumentation décisive. On peut donc finalement envisager l'état métaphysique comme une sorte de maladie chronique naturellement inhérente à notre évolution mentale, individuelle ou collective, entre l'enfance et la virilité.
Les spéculations historiques ne remontant presque jamais, chez les modernes, au delà des temps polythéiques, l'esprit métaphysique doit y sembler à peu près aussi ancien que l'esprit théologique lui-même, puisqu'il a nécessairement présidé, quoique d'une manière implicite, à la transformation primitive du fétichisme en polythéisme, afin de suppléer déjà à l'activité purement surnaturelle qui, ainsi directement retirée à chaque corps particulier, y devait spontanément laisser quelque entité correspondante. Toutefois, comme cette première révolution théologique n'a pu alors donner lieu à aucune vraie discussion, l'intervention continue de l'esprit ontologique n'a commencé à devenir pleinement caractéristique que dans la révolution suivante, pour la réduction du polythéisme en monothéisme, dont il a dû être l'organe naturel. Son influence croissante devait d'abord paraître organique, tant qu'il restait subordonné à l'impulsion théologîque : mais sa nature essentiellement dissolvante a dû ensuite se manifester de plus en plus, quand il a tenté graduellement de pousser la simplification de la théologie au delà même du monothéisme vulgaire, qui constituait, de toute nécessité, l'extrême phase vrai-
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ment possible de la philosophie initiale. C'est ainsi que, pendant les cinq derniers siècles, l'esprit métaphysique a secondé négativement l'essor fondamental de notre civilisation moderne, en décomposant peu à peu le système théologique, devenu finalement rétrograde, depuis que l'efficacité sociale du régime monothéique se trouvait essentiellement épuisée, à la fin du moyen âge. Malheureusement, après avoir accompli, en chaque genre, cet office indispensable mais passager, l'action trop prolongée des conceptions ontologiques a dû toujours tendre à empêcher aussi toute autre organisation réelle du système spéculatif ; en sorte que le plus dangereux obstacle à l'installation finale d'une vraie philosophie résulte, en effet, aujourd'hui de ce même esprit qui souvent s'attribue encore le privilège presque exclusif des méditations philosophiques.
Cette longue succession de préambules nécessaires conduit enfin notre intelligence, graduellement émancipée, à son état définitif de positivité rationnelle, qui doit ici être caractérisé d'une manière plus spéciale que les deux états préliminaires. De tels exercices préparatoires ayant spontanément constaté l'inanité radicale des explications vagues et arbitraires propres à la philosophie initiale, soit théologique, soit métaphysique, l'esprit humain renonce désormais aux recherches absolues qui ne convenaient qu'à son enfance, et circonscrit ses efforts dans le domaine, dès lors rapidement progressif, de la véritable observation, seule base possible des connaissances vraiment accessibles, sagement adaptées à des besoins réels. La logique spéculative avait jusqu'alors consisté à raisonner, d'une
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manière plus ou moins subtile, d'après des principes confus, qui, ne comportant aucune preuve suffisante, suscitaient toujours des débats sans issue. Elle reconnaît désormais, comme règle fondamentale ^ que toute proposition qui n'est pas strictement réductible à la simple énônciation d'un fait, ou particulier ou général, ne peut offrir aucun sens réel et intelligible. Les principes qu'elle emploie ne sont plus eux-mêmes que de véritables faits, seulement plus généraux et plus abstraits que ceux dont ils doivent former Je lien. Quel que soit d'ailleurs le mode, rationnel ou expérimental, de procéder à leur découverte, c'est toujours de leur conformité, directe ou indirecte^ avec les phénomènes observés que résulte exclusivement leur efficacité scientifique. La pure imagination perd alors irrévocablement son antique suprématie mentale, et se subordonne nécessairement à l'observation, de manière à constituer un état logique pleinement normal, sans cesser néanmoins d'exercer, dans les spéculations positives, un office aussi capital qu'inépuisable, pour créer ou perfectionner les moyens de liaison, soit définitive, soit provisoire. En un mot, la révolution fondamentale qui caractérise la virilité de notre intelligence consiste essentiellement à substituer partout, à l'inaccessible détermination des causes proprement dites, la simple recherche des lois^ c'est-à-dire des relations constantes qui existent entre les phénomènes observés. Qu'il s'agisse des moindres ou des plus sublimes effets, de choc et de pesanteur comme de pensée et de moralité, nous n'y pouvons vraiment connaître que les diverses liaisons mutuelles propres à leur accomplissement, sans jamais pénétrer le mystère de leur production .
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Non seulement nos recherches positives doivent essentiellement se réduire, en tous genres, à l'appréciation systématique de ce qui est, en renonçant à en découvrir la première origine et la destination finale ; mais il importe, en outre, de sentir que cette étude des phénomènes, au lieu de pouvoir devenir aucunement absolue, doit toujours rester relative à notre organisation et à notre situation. En reconnaissant, sous ce double aspect, l'imperfection nécessaire de nos divers moyens spéculatifs, on voit que, loin de pouvoir étudier complètement aucune existence effective, nous' ne saurions garantir nullement la possibilité de constater ainsi, même très superficiellement, toutes les existences réelles, dont la majeure partie peut-être doit nous échapper totalement. Si la perte d'un sens important suffît pour nous cacher radicalement un ordre entier de phénomènes naturels, il y a tout lieu de penser, réciproquement, que l'acquisition d'un sens nouveau nous dévoilerait une classe de faits dont nous n'avons maintenant aucune idée, à moins de croire que la diversité des sens, si différente entre les principaux types d'animalité, se trouve poussée, dans notre organisme, au plus haut degré que puisse exiger l'exploration totale du monde extérieur, supposition évidemment gratuite, et presque ridicule. Aucune science ne peut mieux manifester que l'astronomie cette nature nécessairement relative de toutes nos connaissances réelles, puisque, l'investigation des phénomènes ne pouvant s'y opérer que par un seul sens, il est très facile d'y apprécier les conséquences spéculatives de sa suppression ou de sa simple altération. Il ne saurait exister aucune astronomie chez une espèce aveugle, quelque intelligente qu'on la supposât, ni envers des astres
obscurs, qui sont peut-être les plus nombreux, ni même si seulement l'atmosphère à travers laquelle nous observons Ijes corps célestes restait toujours et partout nébuleuse. Tout le cours de ce Traité nous offrira de fréquentes occasions d'apprécier spontanément, de la manière la moins équivoque, cette intime dépendance oii l'ensemble de nos conditions propres, tant intérieures qu'extérieures, retient inévitablement chacune de nos études positives.
Pour caractériser suffisamment cette nature nécessairement relative de toutes nos connaissances réelles, il importe de sentir, en outre, du point de vue le plus philosophique, que, si nos conceptions quelconques doivent être considérées elles-mêmes comme autant de phénomènes humains, de tels phénomènes ne sont pas simplement individuels, mais aussi et surtout sociaux, puisqu'ils résultent, en effet, d'une évolution collective et continue, dont tous les éléments et toutes les phases sont essentiellement connexes. Si donc, sous le premier aspect, on reconnaît que nos spéculations doivent toujours dépendre des diverses conditions essentielles de notre existence individuelle, il faut également admettre, sous le second, qu'elles ne sont pas moins subordonnées à l'ensemble de la progression sociale, de manière à ne pouvoir jamais comporter cette fixité absolue que les métaphysiciens ont supposée. Or, la loi générale du mouvement fondamental de l'Humanité consiste, à cet égard, en ce que nos théories tendent de plus en plus à représenter exactement les sujets extérieurs de nos constantes investigations, sans que néanmoins la vraie constitution de chacun d'eux puisse, en aucun cas, être pleinement appréciée, la perfection scientifique devant se borner à approohor de
cette limite idéale autant que l'exigent nos divers besoins réels. Ce second genre de dépendance, propre aux spéculations positives, se manifeste aussi clairement que le premier dans le cours entier des études astronomiques, en considérant, par exemple, la suite des notions de plus en plus satisfaisantes, obtenues depuis l'origine de la géométrie céleste, sur la figure de la Terre, sur la forme des orbites planétaires, etc. Ainsi, quoique, d'une part, les doctrines scientifiques soient nécessairement d'une nature assez mobile pour devoir écarter toute prétention à l'absolu, leurs variations graduelles ne présentent, d'une autre part, aucun caractère arbitraire qui puisse motiver un scepticisme encore plus dangereux ; chaque changement successif conserve d'ailleurs spontanément aux théories correspondantes, une aptitude indéfinie à représenter les phénomènes qui leur ont servi de base, du moins tant qu'on n'y doit pas dépasser le degré primitif de précision effective.
Depuis que la subordination constante de l'imagination à l'observation a été unanimement reconnue comme la première condition fondamentale de toute saine spéculation scientifique, une vicieuse interprétation a souvent conduit à abuser beaucoup de ce grand principe logique pour faire dégénérer la science réelle en une sorte de stérile accumulation de faits incohérents, qui ne pourraient offrir d'autre mérite essentiel que celui de l'exactitude partielle. Il importe donc de bien sentir que le véritable esprit positif n'est pas moins éloigné, au fond, de l'empirisme que du mysticisme ; c'est entre ces deux aberrations, également funestes, qu'il doit toujours cheminer : le besoin d'une telle réserve continue, aussi difficile qu'importante, suffirait
d'ailleurs pour vérifier, conformément à nos explications initiales, combien la vraie positivité doit être mûrement préparée, de manière à ne pouvoir nullement convenir à l'état naissant de l'Humanité. C'est dans les lois des phénomènes que consiste réellement la science, à laquelle les faits proprement dits, quelque exacts et nombreux qu'ils puissent être, ne fournissent jamais que d'indispensables matériaux. Or, en considérant la destination constante de ces lois, on peut dire, sans aucune exagération, que la véritable science, bien loin d'être formée de simples observations, tend toujours à dispenser, autant que possible, de l'exploration directe, en y substituant cette prévision rationnelle, qui constitue, à tous égards, le principal caractère de l'esprit positif, comme l'ensemble des études astronomiques nous le fera clairement sentir. Une telle prévision, suite nécessaire des relations constantes découvertes entre les phénomènes, ne permettra jamais de confondre la science réelle avec cettevaine érudition qui accumule machinalement des faits sans aspirer à les déduire les uns des autres. Ce grand attribut de toutes nos saines spéculations n'importe pas moins à leur utilité effective qu'à leur propre d4» gnité ; car, l'exploration directe des phénomènes accomplis ne pourrait suffire à nous permettre d'en modifier l'accomplissement, si elle ne nous conduisait pas à le prévoir convenablement. Ainsi, le véritable esprit positif consiste surtout à voir pour prévoir, h étudier ce qui est afin d'en conclure ce qui sera, d'après le dogme général de l'invariabilité des lois naturelles (i).
(1) Sur cette appréciation générale de l'esprit et de la marche propres à la méthode positive, on peut étudier, avec beaucoup d«
Ce principe fondamental de toute la philosophie positive, sans être encore, à beaucoup près, suffisamment étendu à l'ensemble des phénomènes, commence heureusement, depuis trois siècles, à devenir tellement, familier, que, par suite des habitudes absolues antérieurement enracinées, on a presque toujours méconnu jusqu'ici sa véritable source, en s'efforçant, d'après une vaine et confuse argumentation métaphysique, de représenter comme une sorte de notion innée, ou du moins primitive, ce qui n'a pu certainement résulter que d'une lente induction graduelle, à la fois collective et individuelle. Non seulement aucun motif rationnel, indépendant de toute exploration extérieure, ne nous indique d'abord l'invariabilité des relations physiques ; mais il est incontestable, au contraire, que l'esprit humain éprouve, pendant sa longue enfance, un très vif penchant à la méconnaître, là même oii une observation impartiale la lui manifesterait déjà, s'il n'était pas alors entraîné par sa tendance nécessaire à rapporterions les événements quelconques, et surtout les plus importants, à des volontés arbitraires. Dans chaque ordre de phénomènes, il en existe, sans doute, quelques-uns assez simples et assez familiers pour que leur obervation spontanée ait toujour suggéré le sentiment confus et incohérent d'une d'une certaine régularité secondaire ; en sorte que le
fruit, le précieux ouvrage intitulé : A System of logic, ratiocinative and indactive, récemmefnt publié à Londres (chez John Parker, West Strand, 1843), par mon éminent ami, M. John Stuart Mill, ainsi pleinement associé désormais à la fondation directe de la nouvelle philosophie. Les sept derniers chapitres du tome premier contiennent une admirable exposition dogmatique, aussi profonde que lumineuse, de la logique inductive, qui ne pourra jamais, j'ose l'assurer, être mieux conçue ni mieuz caraclériséo en restant au point de vue où l'auteur s'est placé.
point de vue purement théologique n'a jamais pu être rigoureusement universel. Mais cette conviction partielle et précaire se borne longtemps aux phénomènes les moins nombreux et les plus subalternes, qu'elle ne peut même nullement préserver alors des fréquentes perturbations attribuées à l'intervention prépondérante des agents surnaturels. Le principe de l'invariabilité des lois naturelles ne commence réellement à acquérir quelque consistance philosophique que lorsque les premiers travaux vraiment scientifiques ont pu en manifester l'exactitude essentielle envers un ordre entier de grands phénomènes ; ce qui ne pouvait suffisamment résulter que de la fondation de l'astronomie mathématique pendant les derniers siècles du polythéisme. D'après cette introduction systématique, ce dogme fondamental a tendu, sans doute, à s'étendre, par analogie, à des phénomènes plus compliqués, avant même que leurs lois propres pussent être aucunement connues. Mais, outre sa stérilité effective, cette vague anticipation logique avait alors trop peu d'énergie pour résister convenablement à l'active suprématie mentale que conservaient encore les illusions théologico-métaphysiques. Une première ébauche spéciale de l'établissement des lois naturelles envers chaque ordre principal de phénomènes a été ensuite indispensable pour procurer à une telle notion cette force inébranlable qu'elle commence à présenter dans les sciences les plus avancées. Cette conviction ne saurait même devenir assez ferme, tant qu'une semblable élaboration n'a pas été vraiment étendue à toutes les spéculations fondamentales, l'incertitude laissée par les plus compliquées devant alors affecter plus ou moins chacune des autres. On ne peut méconnaître
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cette ténébreuse réaction, même aujourd'hui, oij, par suite de l'ignorance encore habituelle envers les lois sociologiques, le principe de l'invariabilité des relations physiques reste quelquefois aujet à de graves altérations, jusque dans les études purement mathématiques, oti nous voyons, par exemple, préconiser journellement un prétendu calcul des chances, qui suppose implicitement l'absence de toute loi réelle à l'égard de certains événements, surtout quand l'homme y intervient. Mais lorsque cette universelle extension est enfin suffisamment ébauchée, condition maintenant remplie chez les esprits les plus avancés, ce grand principe philosophique acquiert aussitôt une plénitude décisive, quoique les lois effectives de la plupart des Cas particuliers doivent rester longtemps ignorées ; parce qu'une irrésistible analogie applique alors d'avance à tous les phénomènes de chaque ordre ce qui n'a été «constaté que pour quelques-uns d'entre eux, pourvu qu'ils aient une importance convenable.
Après avoir considéré l'esprit positif relativement aux objets extérieurs de nos spéculations, il faut achever de le caractériser en appréciant aussi sa destination intérieure, pour la satisfaction continue de nos propres besoins, soit qu'ils concernent la vie contemplative, ou la vie active.
Quoique les nécessités purement mentales soient, sans doute, les moins énergiques de toutes celles inhérentes à notre nature, leur existence directe et permanente est néanmoins incontestable chez toutes les intelligences : elles y constituent la première stimulation
indispensable à nos divers efforts philosophiques, trop souvent attribués surtout aux impulsions pratiques, qui les développent beaucoup, il est vrai, mais ne pourraient les faire naître. Ces exigences intellectuelles, relatives, comme toutes les autres, à l'exercice régulier des fonctions correspondantes, i^éclament toujours une heureuse combinaison de stabilité et d'activité, d'où résultent les besoins simultanés d'ordre et de progrès, ou de liaison et d'extension. Pendant la longue enfance de l'Humanité, les conceptions théologico-métaphysiques pouvaient seules, suivant nos explications antérieures, satisfaire provisoirement à cette double condition fondamentale, quoique d'une manière extrêmement imparfaite. Mais quand la raison humaine est enfin assez mûrie pour renoncer franchement • aux recherches inaccessibles et circonscrire sagement son activité dans le domaine vraiment appréciable à nos facultés, la philosophie positive lui procure certainement une satisfaction beaucoup plus complète, à tous ^(égards, aussi bien que plus réelle, de ces deux besoins élémentaires. Telle est, évidemment, en effet, sous ce nouvel aspect, la destination directe des lois qu'elle découvre sur les divers phénomènes, et de la prévision rationnelle qui en est inséparable. Envers chaque ordre d'événements, ces lois doivent, à cet égard, être distinguées en deux sortes, selon qu'elles lient par similitude ceux qui coexistent ou — par filiation — ceux qui se succèdent. Cette indispensable distinction correspond essentiellement, pour le monde extérieur, à celle qu'il nous offre toujours spontanément entre les deux états corrélatifs d'existence et de mouvement; d'où résulte, dans toute science réelle, une différence fondamentale entre l'appréciation statique et i'appré-
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dation dynamique d'un sujet quelconque. Les deux genres de relations contribuent également à expliquer les phénomènes, et conduisent pareillement a les prévoir, quoique les lois d'harmonie semblent d'abord destinées surtout à l'explication et les lois de succession à la prévision. Soit qu'il s'agisse, en effet, d'expliquer ou de prévoir, tout se réduit toujours à lier : toute liaison réelle, d'ailleurs statique ou dynamique, découverte entre deux phénomènes quelconques, permet à la fois de les expliquer et de les prévoir l'un après l'autre ; car la prévision scientifique convien-t évidemment au présent, et même au passé, aussi bien qu'à l'avenir, consistant sans cesse à connaître un fait indépendamment de son exploration directe, en vertu de ses relations avec d'autres déjà donnés. Ainsi, par exemple, l'assimilation démontrée entre la gravitation céleste et la pesanteur terrestre a conduit, d'après les variations prononcées de la première, à prévoir les faibles variations de la seconde, que l'observation immédiate ne pouvait suffisamment dévoiler, quoiqu'elle les ait ensuite confirmées ; de même, en sens inverse, la correspondance, anciennement observée, entre la période élémentaire des marées et le jour lunaire, s'est trouvée expliquée aussitôt qu'on a reconnu l'élévation des eaux en chaque point comme résultant du passage de la lune au méridien local. Tous nos vrais besoins logiques convergent donc essentiellement vers cette commune destination : consolider, autant que possible, par nos spéculations systématiques, l'unité spontanée de notre entendement, en constituant la continuité et l'homogénéité de nos diverses conceptions, de manière à satisfaire également aux exigences simultanées de l'ordre et du progrès, en nous faisant reti:ouver la cons-
tance au milieu de la variété. Or, il est évident que, sous cet^ aspect fondamental, la philosophie positive comporte nécessairement, chez les esprits bien préparés, une aptitude très supérieure à celle qu'a pu jamais offrir la philosophie théologico-métaphysique. En considérant même celle-ci aux temps de son plus grand ascendant, à la fois mental et social, c'est-à-dire, à l'état polythéique, l'unité intellectuelle s'y trouvait certainement constituée d'une manière beaucoup moins complète et moins stable que ne le permettra prochainement l'universelle prépondérance de 1 esprit positif, quand il sera enfin étendu habituellement aux plus éminentes spéculations. Alors, en effet, régnera partout, sous divers modes, et à différents degrés, cette \ admirable constitution logique, dont les plus simples, études peuvent seules nous donner aujourd'hui une juste idée, oti la liaison et l'extension, chacune pleinement garantie, se trouvent, en outre, spontanément solidaires. Ce grand résultat philosophique n'exige d'ailleurs d'autre condition nécessaire que l'obligation permanente de restreindre toutes nos spéculations aux recherches vraiment accessibles, en considérant ces relations réelles, soit de similitude, soit de succession, comme ne pouvant elle-même constituer pour nous ' que de simples faits généraux, qu'il faut toujours tendre i à réduire au moindre nombre possible, sans que le mystère de leur production puisse jamais être aucunement pénétré, conformément au caractère fondamental de l'esprit positif. Mais si cette constance effective des liaisons naturelles nous est seule vraiment appréciable, elle seule aussi suffit pleinement à nos véritables besoins, soit de contemplation, soit de direction. Il importe néanmoins de reconnaître, en principe,
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que, sous le régime positif, l'harmonie de nos conceptions se trouve nécessairement limitée, r an certain degré, par l'obligation fondamentale df .eur réalité^ c'est-à-dire d'une suflîsante conformité à des types indépendants de nous. Dans son aveugle instinct de liaison, notre intelligence aspire presque à pouvoir toujours lier entre eux deux phénomènes quelconques, simultanés ou successifs ; mais l'étude du monde extérieur démontre, au contraire, que beaucoup de ces rapprochements seraient purement chimériques, et qu'une foule d'événements s'accomplissent continuellement sans aucune vraie dépendance mutuelle ; en sorte que ce penchant indispensable a autant besoin qu'aucun autre d'être réglé d'après une saine appréciation générale. Longtemps habitué à une sorte d'unité de doctrine, quelque vague et illusoire qu'elle dût être, sous l'empire des fictions théologiques et des entités métaphysiques, l'esprit humain, en passant à l'état positif, a d'abord tenté de réduire tous les divers ordres de phénomènes à une seule loi commune. Mais tous les essais accomplis pendant les deux derniers siècles pour obtenir une explication universelle de la nature n'ont abouti qu'à discréditer radicalement une telle entreprise, désormais abandonnée aux intelligences mal cultivées. Une judicieuse exploration du monde extérieur Ta représenté comme étant beaucoup moins lié que ne le suppose ou ne le désire notre entendement, que sa propre faiblesse dispose davantage à multiplier des relations favorables à sa marche, et surtout à son repos. Non seulement les six catégories fondamentales que nous distinguerons ci-dessous entre les phénomènes naturels ne sauraient certainement être toutes ramenées à une spule loi universelle ; mais il y a tout lieu
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d'assurer maintenant que l'unité d'explication, encore poursuivie par tant d'esprits sérieux envers chacune d'elles prise à part, nous est finalement interdite, même dans ce domaine beaucoup plus restreint. L'astronomie a fait naître, sous ce rapport, des espérances trop empiriques, qui ne sauraient se réaliser jamais pour les phénomènes plus compliqués, pas seulement quant à la physique proprement dite, dont les cinq branches principales resteront toujours distinctes entre elles, malgré leurs incontestables relations. On est souvent disposé à s'exagérer beaucoup les inconvénients logiques d'une telle dispersion nécessaire, parce qu'on apprécie mal les avantages réels que présente la transformation des inductions en déductions. Néanmoins, il faut franchement reconnaître cette impossibilité directe de tout ramener à une seule loi positive comme une grave imperfection, suite inévitable de la condition humaine, qui nous force d'appliquer une très faible intelligence à un univers très compliqué.
Mais, cette incontestable nécessité, qu'il importe de reconnaître, afin d'éviter toute vaine déperdition de forces mentales, n'empêche nullement la science réelle de comporter, sous un autre aspect, une suffisante unité philosophique, équivalente à celles que constituèrent passagèrement la théologie ou la métaphysique, et d'ailleurs très supérieure, aussi bien en stabilité qu'en plénitude. Pour en sentir la possibilité et en apprécier la nature, il faut d'abord recourir à la lumineuse distinction générale ébauchée par Kant entre les deux points de vue objectif et subjectif, propres à une étude quelconque. Considérée sous le premier aspect, c'est-àdire quant à la destination extérieure de nos théories, comme exacte représentation du monde réel, notre
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science n*est certainement pas susceptible d'une pleine systématisation,, par suite d'une inévitable diversité entre les phénomènes fondamentaux. En ce sens, nous ne devons chercher d'autre unité que celle de la méthode positive envisagée dans son ensemble, sans prétendre à une véritable unité scientifique, en aspirant seulement à l'homogénéité et à la convergence des différentes doctrines. Il en est tout autrement sous l'autre aspect, c'est-à-dire, quant à la source intérieure des théories humaines, envisagées comme des résultats naturels de notre évolution mentale, à la fois individuelle et collective, destinés à la satisfaction normale de nos propres besoins quelconques. Ainsi rapportées, non à l'univers, mais à l'homme, ou plutôt à l'Humanité, nos connaissances réelles tendent, au contraire, avec une évidente spontanéité, vers une entière systématisation, aussi bien scientifique que logique. On ne doit plus alors concevoir, au fond, qu'une seule science, la science humaine, ou plus exactement sociale, dont notre existence constitue à la fois le principe et le but, et dans laquelle vient. naturellement se fondre l'étude rationnelle du monde extérieur, au double titre d'élément nécessaire et de préambule fondamental, également indispensable quant à la méthode et quant à la doctrine, comme je l'expliquerai ci-dessous. C'est uniquement ainsi que nos connaissances positives peuvent former un véritable système, de manière à offrir un caractère pleinement satisfaisant. L'astronomie ellemême, quoique objectivement plus parfaite que les autres branches de la philosophie naturelle, à raison de sa simplicité supérieure, n'est vraiment telle que sous cet aspect humain ;: car, l'ensemble de ce Traité fera nettement sentir qu'elle devrait, au contraire, être
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jugée très imparfaite si on la rapportait à l'univers et non à l'homme ; puisque toutes nos études réelles y sont nécessairement bornées à notre monde, qui pourtant ne constitue qu'un minime élément de l'univers, dont l'exploration nous est essentiellement interdite. Telle est donc la disposition générale qui doit finalement prévaloir dans la philosophie vraiment positive, non seulement quant aux théories directement relatives à l'homme et à la société, mais aussi envers celles qui concernent les plus simples phénomènes, les plus éloignés, en apparence, de cette commune appréciation : concevoir toutes nos spéculations comme des produits de notre intelligence, destinés à satisfaire nos divers besoins essentiels, en ne s'écartant jamais de l'homme qu'afîn d'y mieux revenir, après avoir étudié les autres phénomènes en tant qu'indispensables à connaître, soit pour développer nos forces, soit pour apprécier notre nature et notre condition. On peut dès lors apercevoir comment la notion prépondérante de l'Humanité doit nécessairement constituer, dans l'état positif, une pleine systématisation mentale, au moins équivalente à celle qu'avait finalement comportée l'âge théologique d'après la grande conception de Dieu, si faiblement remplacée ensuite, à cet égard, pendant la transition métaphysique, par la vague pensée de la Nature.
Après avoir ainsi caractérisé l'aptitude spontanée de l'esprit positif à constituer l'unité finale de notre entendement, il devient aisé de compléter cette explication fondamentale en l'étendaat de l'individu à l'espèce. Cette indispensable extension était jusqu'ici essentiellement impossible aux philosophes modernes, qui, n'ayant pu suffisamment sortir eux-mêmes de l'état
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métaphysique, ne se sont jamais installés au point de vue social, seul susceptible néanmoins d'une pleine réalité, soit scientifique, soit logique, puisque Thomme ne se développe point isolément, mais collectivement. En écartant, comme radicalement stérile, ou plutôt profondément nuisible, cette vicieuse abstraction de nos psychologues ou idéologues, la tendance systématique que nous venons d'apprécier dans l'esprit positif acquiert enfin toute son importance, parce qu'elle indique en lui le vrai fondement philosophique de la sociabilité humaine, en tant du moins que celle-ci dépend de l'intelligencQ, dont l'influence capitale,, quoique nullement exclusive, ne saurait y être contestée. C'est, en effet, le même problème humain, à divers degrés de difficulté, que de constituer l'unité logique de chaque entendement isolé ou d'établir une convergence durable entre des entendements distincts, dont le nombre ne saurait^ essentiellement influer que sur la rapidité de l'opération. Ausi, en tout temps, celui qui a pu devenir suffisamment conséquent a-t-il acquis, par cela même, la faculté de rallier graduellement les autres, d'après la similitude fondamentale de notre espèce. La philosophie théologique n'a été, pendant l'enfance de l'Humanité, la seule propre à systématiser la société que comme étant alors la source exclusive d'une certaine harmonie mentale. Si donc le privilège de la cohérence logique a désormais irrévocablement passé à l'esprit positif, ce qui ne peut guère être sérieusement contesté, il faut dès lors reconnaître aussi en lui l'unique principe effectif de cette grande communion intellectuelle qui devient la base nécessaire de toute véritable association humaine, quand elle est convenablement liée aux deux autres conditions fondamentales, une suf-
fisante conformité de sentiments, et une certaine convergence d'intérêts. La déplorable situation philosophique de l'élite de l'Humanité suffirait aujourd'hui pour dispenser, à cet égard, de toute discussion, puisqu'on n'y observe plus de vraie communauté d'opinions que sur les sujets déjà ramenés à des théories positives, et qui, malheureusement, ne sont pas, à beaucoup près, les plus importants. Une appréciation directe et spéciale, qui serait ici déplacée, fait d'ailleurs sentir aisément que la philosophie positive peut seule réaliser graduellement ce noble projet d'association universelle que le catholicisme avait, ^au moyen âge, prématurément ébauché, mais qui éèait, au fond, nécessairement incompatible, comme l'expérience l'a pleinement constaté, avec la nature théologique de sa philosophie, laquelle instituait une trop faible cohérence logique pour comporter une telle efficacité sociale.
L'aptitude fondamentale de l'esprit positif étant assez caractérisée désormais par rapport à la vie spéculative, il ne nous reste plus qu'à l'apprécier aussi envers la vie active, qui, sans pouvoir montrer en lui aucune propriété vraiment nouvelle, manifeste, d'une manière beaucoup plus complète et surtout plus décisive, l'ensemble des attributs que nous lui avons reconnus. Quoique les conceptions théologiques aient été, même sous cet aspect, longtemps nécessaires afin d'éveiller et de soutenir l'ardeur de l'homme par l'espoir indirect d'une sorte d'empire illimité, c'est pourtant à cet égard que Fesprit humain a dû témoigner d'abord sa prédilection finale pour les connaissances réelles. C'est surtout, en effet, comme base rationnelle de l'action de l'Humanité sur le monde extérieur que l'étude posi-
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tive de la nature commence aujom-d'hui à être universellement goûtée. Rien n'est plus sage, au fond, que ce jugement vulgaire et spontané ; car, une telle destination, lorsqu'elle est convenablement appréciée, rappelle nécessairement, par le plus heureux résumé, tous les grands caractères du véritable esprit philosophique, aussi bien quant à la rationalité que quant à la positivité. L'ordre naturel résulté, en chaque cas pratique, de l'ensemble des lois des phénomènes correspondants, doit évidement nous être d'abord bien connu pour que nous puissions ou le modifier à notre avantage, ou du moins y adapter notre conduite, si toute intervention humaine y est impossible, comme envers les événements célestes. Une telle application est surtout propre à rendre familièrement appréciable cette prévision rationnelle que nous avons vue constituer, à tous égards, le principal caractère de la vraie science ; car, la pure érudition, où les connaissances, réelles mais incohérentes, consistent en faits et non en lois, ne pourrait, évidemment^ suffire à diriger notre activité : il serait superflu d'insister ici sur une explication aussi peu contestable. Il est vrai que l'exorbitante prépondérance maintenant accordée aux intérêts matériels a trop souvent conduit à comprendre cette liaison nécessaire de façon à compromettre gravement l'avenir scientifique, en tendant à restreindre les spéculations positives aux seules recherches d'une utilité immédiate. Mais cette aveugle disposition ne résulte que d'une manière fausse et étroite de concevoir la grande relation de la science à l'arf, faute d'avoir assez profondément apprécié l'une et l'autre. L'étude de l'astronomie est la plus propre de toutes à rectifier une telle tendance, soit parce que sa simplicité supérieure permet
d'en mieux saisir l'ensemble, soit en vertu de la spontanéité plus intime des applications correspondantes, qui, depuis vingt siècles, s'y trouvent évidemment liées aux plus sublimes spéculations, comme ce Traité le fera nettement sentir. Mais il importe surtout de bien reconnaître, à cet égard, que la relation fondamentale, entre la science et l'art n'a pu jusqu'ici être convenablement conçue, même chez les meilleurs esprits, par une suite nécessaire de l'insuffisante extension de la philosophie naturelle, restée encore étrangère aux recherches les plus importantes et les plus difficiles, celles qui concernent directement la société humaine. En effet, la conception rationnelle de l'action de l'homme sur la nature est ainsi demeurée essentiellement bornée au monde inorganique, d'où résulterait une trop imparfaite excitation scientifique. Quand cette immense lacune aura été suffisamment comblée, comme elle commence à l'être aujourd'hui, on pourra sentir l'importance fondamentale de cette grande destination pratique pour stimuler habituellement, et souvent même pour mieux diriger, les plus éminentes spéculations, sous la seule condition normale d'une constante positivité. Car, l'art ne sera plus alors uniquement géométrique, mécanique ou chimique, etc., mais aussi et surtout politique et moral, la principale action exercée par l'Humanité devant, à tous égards, consister dans l'amélioration continue de sa propre nature individuelle ou collective, entre les limites qu'indique, de même qu'en tout autre cas, l'ensemble des lois réelles. Lorsque cette solidarité spontanée de la science avec l'art aura pu ainsi être convenablement organisée, on ne peut douter que, bien loin de tendre aucunement à restreindre les saines spécula-
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tions philosophiques, elle leur assignerait, au contraire, un office final trop supérieur à leur portée effective, si d'avance on n'avait reconnu, en principe général, l'impossibilité de jamais rendre l'art purement rationnel, c'est-à-dire d'élever nos prévisions théoriques au véritable niveau de nos besoins pratiques. Dans les arts même les plus simples et les ^lus parfaits, un développement direct et spontané reste constamment indispensable, sans que les indications scientifiques puissent, en aucun cas, y suppléer complètement. Quelque satisfaisantes, par exemple, que soient devenues nos prévisions astronomiques, leur précision est encore, et sera probablement toujours, inférieure à nos justes exigences pratiques, comme j'aurai souvent lieu de l'indiquer.
Cette tendance spontanée à constituer directement une entière harmonie entre la vie spéculative et la vie active doit être finalement regardée comme le plus heureux privilège de l'esprit positif, dont aucune autre propriété ne peut aussi bien manifester le vrai caractère et faciliter l'ascendant réel. Notre ardeur spéculative se trouve ainsi entretenue, et même dirigée, par une puissante stimulation continue, sans laquelle l'inertie naturelle de notre intelligence la disposerait souvent à satisfaire ses faibles besoins théoriques par des explications faciles, mais insuffisantes, tandis que la pensée de l'action finale rappelle toujours la condition d'une précision convenable. En même temps, cette grande destination pratique complète et circonscrit, en chaque cas, la prescription fondamentale relative à la découverte des lois naturelles, en tendant à déterminer, d'après les exigences de l'application, le degré de précision et d'étendue de notre prévoyance rationnelle, dont la juste mesure ne pourrait, en général, être autrement fixée.
Si, d'une part, la perfection scientifique ne saurait dépasser une telle limite, au-dessous de laquelle, au contraire, elle se trouvera réellement toujours, elle îie pourrait, d'une autre part, la franchir sans tomber aussitôt dans une appréciation trop minutieuse, non moins chimérique que stérile, et qui même compromettrait finalement tous les fondements de la véritable science, puisque nos lois ne peuvent jamais représenter les phénomènes qu'avec une certaine approximation, au delà de laquelle il serait aussi dangereux qu'inutile de pousser nos recherches. Quand cette relation fondamentale de la science à l'art sera convenablement systématisée, elle tendra quelquefois, sans doute, à discréditer des tentatives théoriques dont la stérilité radicale serait incontestable ; mais, loin d'offrir aucun inconvénient réel, cette inévitable disposition deviendra dès lors très favorable à nos vrais intérêts spéculatifs, en prévenant cette vaine déperdition de nos faibles forces mentMes qui résulte trop souvent aujourd'hui d'une aveugle spécialisation. Dans l'évolution préliminaire de l'esprit positif, il a dû s'attacher partout aux questions quelconques qui lui devenaient accessibles, sans trop s'enquérir de leur importance finale, dérivée de leur relation propre à un ensemble qui ne pouvait d'abord être aperçu. Mais cet instinct provisoire, faute duquel la science eût souvent manqué alors d'une convenable alimentation, doit finir par se subordonner habituellement à une juste appréciation systématique, aussitôt que la pleine maturité de l'état positif aura suffisamment permis de saisir toujours les vrais rapports essentiels de chaque partie avec le tout, de manière à offrir constamment une large destination aux plus éminentes recherches, en évitant néanmoins toute spéculation puérile.
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Au sujet de cette intime harmonie entre la science et Tart, il importe enfin de remarquer spécialement l'heureuse tendance qui en résulte pour développer et consolider l'ascendant social de la saine philosophie, par une suite spontanée de la prépondérance croissante qu'obtient évidemment la vie industrielle dans notre civilisation moderne. La philosophie théologique ne pouvait réellement convenir qu'à ces temps nécessaires de sociabilité préliminaire, où l'activité humaine doit être essentiellement militaire, afin de préparer graduellement une association normale et complète^ qui était d'abord impossible, suivant la théorie historique que j'ai établie ailleurs. Le polythéisme s'adaptait surtout au système de conquête de l'antiquité, et le monothéisme à l'organisation défensive du moyen âge. En faisant de plus en plus prévaloir la vie industrielle, la sociabilité moderne doit donc puissamment seconder la grande révolution mentale qui aujourd'hui éjève définitivement notre intelligence du régime théologique au régime positif. Non seulement cette active tendance journalière à l'amélioration pratique de la condition humaine est nécessairement peu compatible avec les préoccupations religieuses, toujours relatives, surtout sous le monothéisme, à une tout autre destination. Mais, en outre, une telle activité est de nature à susciter finalement une opposition universelle, aussi radicale que spontanée, à toute philosophie théologique. D'une part, en effet, la vie industrielle e§t, au fond, directement contraire à tout optimisme providentiel, puisqu'elle suppose nécessairement que l'ordre haturél est assez imparfait pour exiger sans cesse l'intervention humaine, tandis que la théologie n'admet logiquement d'autre moyen de le modifier que de sol-
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liciter un appui surnaturel. En second lieu, cette opposition, inhérente à l'ensemble de nos conceptions industrielles, se reproduit continuellement, sous des formes très variées, dans l'accomplissement spécial de nos opérations, oii nous devons envisager le monde extérieur, non comme dirigé par des volontés quelconques, mais comme soumis à des lois, susceptibles de nous permettre une suffisante prévoyance, sans laquelle notre activité pratique ne comporterait aucune base rationnelle. Ainsi, la même corrélation fondamentale qui rend la vie industrielle si favorable à l'as^ cendant philosophique de l'esprit positif lui imprime, sous un autre aspect, une tendance antithéologique, plus ou moins prononcée, mais tôt ou tard inévitable, quels qu'aient pu être les efforts continus de la sagesse sacerdotale pour contenir ou tempérer le caractère antiindustriel de la philosophie initiale, avec laquelle la vie guerrière était seule suffisamment conciliable. Telle est l'intime solidarité qui fait involontairement participer depuis longtemps tous les esprits modernes, même les plus grossiers et les plus rebelles, au remplacement graduel de l'antique philosophie théologique par une philosophie pleinement positive, seule susceptible désormais d'un véritable ascendant social.
Nous sommes ainsi conduit à compléter enfin l'appréciation directe du véritable esprit philosophique par une dernière explication qui, quoique étant surtout négative, devient réellement indispensable aujourd'hui pour achever de caractériser suffisamment la nature et les conditions de la grande rénovation mentale maintenant nécessaire à l'élite de l'Humanité, en manifestant directement l'incompatibilité finale des concep-
SUR L ESPRIT POSITIF l\ i
tions positives avec toutes les opinions théologiques quelconques, aussi bien monothéiques que polythéiques ou fétichiques. Les diverses considérations indiquées dans ce Discours ont déjà démontré implicitement l'impossibilité d'aucune conciliation durable entre les deux philosophies, soit quant à la méthode, ou à la doctrine ; en sorte que toute incertitude à ce sujet peut être ici facilement dissipée. Sans doute, la science et la théologie ne sont pas d'abord en opposition ouverte, puisqu'elles ne se proposent point les mêmes questions ; c'est ce qui a longtemps permis l'essor partiel de l'esprit positif malgré l'ascendant général de l'esprit théologique, et même, à beaucoup d'égards, sous sa tutelle préalable. Mais quand la positivité rationnelle, bornée d'abord à d'humbles recherches mathématiques, que la théologie avait dédaigné d'atteindre spécialement, a commencé à s'étendre à l'étude directe de la nature, surtout par les théories astronomiques, la collision est devenue inévitable, quoique latente, en vertu du contraste fondamental, à la fois scientifique et logique, dès lors progressivement développé entre les deux ordres d'idées. Les motifs logiques d'après lesquels la science s'interdit radicalement les mystérieux problèmes dont la théologie s'occupe essentiellement, sont eux-mêmes de nature à discréditer tôt ou tard, chez tous les bons esprits, des spéculations qu'on n'écarte que comme étant, de toute nécessité, inaccessibles à la raison humaine. En outre, la sage réserve avec laquelle l'esprit positif procède graduellement envers des sujets très faciles doit faire indirectement apprécier la folle témérité de l'esprit théologique à l'égard des plus difficiles questions. Toutefois, c'est surtout par les doctrines que rincompatibilité des deux
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philosophies doit éclater chez la plupart des intelligences, trop peu touchées d'ordinaire des simples dissidences de méthode, quoique celles-ci soient au fond les plus graves, comme étant la source nécessaire de toutes les autres. Or, sous ce nouvel aspect, on ne peut méconnaître l'opposition radicale des deux ordres de conceptions, où les mêmes phénomènes sont tantôt attribués à des volontés directrices, et tantôt ramenés à des lois invariables. La mobilité irrégulière, naturellement inhérente à toute idée de volonté, ne peut aucunement s'accorder avec la constance des relations réelles. Ainsi, à mesure que les lois physiques ont été connues, l'empire des volontés surnaturelles s'est trouvé de plus en plus restreint, étant toujours consacré surtout aux phénomènes dont les lois restaient ignorées. Une telle incompatibilité devient directement évidente quand on oppose la prévision rationnelle, qui constitue îe principal caractère de la véritable science, à la divination par révélation spéciale, que la théologie doit représenter comme offrant le seul moyen légitime de connaître l'avenir. Il est vrai que l'esprit positif, parvenu à son entière maturité, tend aussi à subordonner la volonté elle-même à de véritables lois, dont l'existence est, en effet, tacitement supposée par la raison vulgaire, puisque les efforts pratiques pour modifier et prévoir les volontés humaines ne sauraient avoir sans cela aucun fondement raisonnable. Mais une telle notion ne conduit nullement à concilier les deux modes opposés suivant les<|uels la science et la théologie conçoivent nécessairement U direction effective des divers phénomènes. Car une semblable prévision et la conduite qui en résulte exigent évidemment une profonde connaissance réelle de l'être au sein
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duquel les volontés se produisent. Or, ce fondement préalable ne saurait provenir que d'un être au moins ^8^h jugeant ainsi par similitude ; on ne peut le concevoir de la part d'un inférieur, et la contradiction augmente avec l'inégalité de nature. Aussi la théologie a-t-elle toujours repoussé la prétention de pénétrer aucunement les desseins providentiels, de même qu'il serait absurde de supposer aux derniers animaux la faculté de prévoir les volontés de l'homme ou des autres animaux supérieurs. C'est néanmoins à cette folle hypothèse qu'on se trouverait nécessairement conduit pour concilier finalement l'esprit théologique avec l'esprit positif.
Historiquement considérée, leur opposition radicale, applicable à toutes les phases essentielles de la philosophie initiale, est généralement admise depuis longtemps envers celles que les populations les plus avancées ont complètement franchies. Il est même certain que, à leur égard, on exagère beaucoup une telle incompatibilité, par suite de ce dédain absolu qu'inspirent aveuglément nos habitudes monothéiques pour les deux états antérieurs du régime théologique. La saine philosophie, toujours obligée d'apprécier le mode nécessaire suivant lequel chacune des grandes phases successives de l'Humanité a effectivement concouru à notre évolution fondamentale, rectifiera soigneusement ces injustes préjugés, qui empêchent toute véritable théorie historique. Mais, quoique le polythéisme, et même le fétichisme, aient d'abord secondé réellement l'essor spontané de l'esprit d'observation, on doit pourtant reconnaître qu'ils ne pouvaient être vraiment compatibles avec le sentiment graduel de l'invariabilité des relations physiques, aussitôt qu'il a pu acqué-
rir uue certaine consistance systématique. Aussi doiton concevoir cette inévitable opposition comme la principale source secrète des diverses transformations qui ont successivement décomposé la philosophie théologique en la réduisant de plus en plus. C'est ici le lieu de compléter, à ce sujet, l'indispensable explication indiquée au début de ce Discours, où cette dissolution graduelle a été spécialement attribuée à l'état métaphysique proprement dit, qui, au fond, n'en pouvait être que le simple organe, et jamais le véritable agent. Il faut, en effet, remarquer que l'esprit positif, par suite du défaut de généralité qui devait caractériser sa lente évolution partielle, ne pouvait convenablement formuler ses propres tendances philosophiques, à peine devenues directement sensibles pendant nos derniers siècles. De là résultait la nécessité spéciale de l'intervention métaphysique, qui pouvait seule systématiser convenablement l'opposition spontanée de la science naissante à l'antique théologie. Mais, quoiqu'un tel office ait dû faire exagérer beaucoup l'importance effective de cet esprit transitoire, il est cependant facile de reconnaître que le progrès naturel des connaissances réelles donnait seul une sérieuse consistance à sa bruyante activité. Ce progrès continu, qui même avait d*abord déterminé, au fond, la transformation du fétichisme en polythéisme, a surtout constitué ensuite la source essentielle de la réduction du polythéisme au monothéisme. La collision ayant du s'opérer principalement par les théories astronomiques. ce Traité me fournira l'occasion naturelle de caractériser le degré précis de leur développement auquel il faut attribuer, en réalité, l'irrévocable décadence mentale du régime polythéique, que nous reconnaî-
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tions alors logiquement incompatible avec la fondation décisive de l'astronomie mathématique par l'école de Thaïes.
L'étude rationnelle d'une telle opposition démontre clairement qu'elle ne pouvait se borner à la théologie ancienne, et qu'elle a dû s'étendre ensuite au monothéisme lui-même, quoique son énergie dût décroître avec sa nécessité, à mesure que l'esprit théologique continuait à déchoir par suite du même prodige spontané. Sans doute, cette extrême phase de la philosophie initiale était beaucoup moins contraire que les précédentes à l'essor des connaissances réelles, qui n'y rencontraient plus, à chaque pas, la dangereuse concurrence d'une explication surnaturelle spécialement formulée. Aussi est-ce surtout sous ce régime monothéique qu à dû s'accomplir l'évolution préliminaire de l'esprit positif. Mais l'incompatibilité, pour être moins explicite et plus tardive, n'en restait pas moins finalement inévitable, même avant le temps oii la nouvelle philosophie serait devenue assez générale pour prendre un caractère vraiment organique, en remplaçant irrévocablement la théologie dans son office social aussi bien que dans sa destination mentale. Comme le conflit a dû encore s'opérer surtout par l'astronomie, je démontrerai ici avec précision quelle évolution plus avancée a étendu nécessairement jusqu'au plus simple monothéisme, son opposition radicale, auparavant bornée au polythéisme proprement dit : on reconnaîtra alors que cette inévitable influence résulte de la découverte du double mouvement de la Terre, bientôt suivie de la fondation de la mécanique céleste. Dans l'état présent de la raison humaine, on peut assurer que le régime monothéique, longtemps favorable à l'essor
primitif des connaissances réelles, entrave profondément la marche systématique qu'elles doivent prendre désormais, en empêchant le sentiment fondamental de l'invariabilité des lois physiques d'acquérir enfin son indispensable plénitude philosophique. Car, la pensée continue d'une subite perturbation arbitraire dans l'économie naturelle doit toujours rester inséparable, au moins virtuellement, de toute théologie quelconque, même réduite autant que possible. Sans un tel obstacle, en effet, qui ne peut cesser que par l'entière désuétude de l'esprit théologique, le spectacle journalier de l'ordre réel aurait déjà déterminé une adhésion universelle au principe fondamental de la philosophie positive.
Plusieurs siècles avant que l'essor scientifique permît d'apprécier directement cette opposition radicale, la transition métaphysique avait tenté, sous sa secrète impulsion, de restreindre, au sein même du monothéisme, l'ascendant de la théologie, en faisant abstraitement prévaloir, dans la dernière période du moyen âge, la célèbre doctrine scolastique qui assujettit l'action effective du moteur suprême à des lois invariables, qu'il aurait primitivement établies en s'interdisant de jamais les changer. Mais cette sorte de transacU m spontanée entre le principe théologique et le principe positif ne comportait, évidemment, qu'une existence passagère, propre à faciliter davantage le déclin continu de l'un et le triomphe graduel de l'autre. Son empire était même essentiellement borné aux esprits cultivés ; car, tant que la foi subsista réellement, l'instinct populaire dut toujours repouâser avec énergie une conception qui, au fond, tendait à annuler le pouvoir providentiel, en le condamnant à une sublime
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inertie, qui laissait toute l'activité habituelle à la grande entité métaphysique, la Nature étant ainsi régulièrement associée au gouvernement universel, à titre de ministre obligé et responsable, auquel devaient s'adresser désormais la plupart des plaintes et des vœux. On voit que, sous tous les aspects essentiels, cette conception ressemble beaucoup à celle que la situation moderne a fait de plus en plus prévaloir au sujet de la royauté constitutionnelle ; et cette analogie n'est nullement fortuite, puisque le type théologique a fourni, en effet, la base rationnelle du type politique. Cette doctrine contradictoire, qui ruine l'efficacité sociale du principe théologique, sans consacrer l'ascendant fondamental du principe positif, ne saurait correspondre à aucun état vraiment normal et durable : elle constitue seulement le plus puissant des moyens de transition propres au dernier office nécessaire de l'esprit métaphysique.
Enfin, l'incompatibilité nécessaire de la science avec la théologie a dû se manifester aussi sous une autre forme générale, spécialement adaptée à l'état monothéique, en faisant de plus en plus ressortir l'imperfection radicale de l'ordre réel, ainsi opposée à l'inévitable optimisme providentiel. Cet optimisme a dû, sans doute, rester longtemps conciliable avec l'essor spontané des connaissances positives, parce qu'une première analyse de la nature devait alors inspirer partout une naïve admiration pour le mode d'accomplissement des principaux phénomènes qui constituent l'ordre effectif. Mais cette disposition initiale tend ensuite à disparaître, non moins nécessairement, à mesure que l'esprit positif, prenant un caractère de plus en plus systématique, substitue peu à peu, au dogme des