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S DISCOURS

causes finales, le principe des conditions d'existence, qui en offre, à un plus haut degré, toutes les propriétés logiques, sans présenter aucun de ses graves dangers scientifiques. On cesse alors de s'étonner que la constitution des êtres naturels se trouve, en chaque cas, disposée de manière à permettre l'accomplissement de leurs phénomènes effectifs. En étudiant avec soin cette inévitable harmonie, dans l'unique dessein de la mieux connaître, on finit ensuite par remarquer les profondes imperfections que présente, à tous égards, l'ordre réel, presque toujours inférieur en sagesse à l'économie artificielle qu'établit notre faible intervention humaine dans son domaine borné. Comme ces vices naturels doivent être d'autant plus grands qu'il s'agit de phénomènes plus compliqués, les indications irrécusables que nous offrira, sous cet aspect, l'ensemble de l'astronomie, sufïïront ici pour faire pressentir combien une pareille appréciation doit s'étendre, avec une nouvelle énergie philosophique, à toutes les autres parties essentielles de la science réelle. Mais il importe surtout de comprendre, en général, au sujet d'une telle critique, qu'elle n'a pas seulement une destination passagère, à titre de moyen antithéologique. Elle se lie, d'une manière plus intime et plus durable, à l'esprit fondamental de la philosophie positive, dans la relation générale entre la spéculation et l'action. Si, d'une part, notre active intervention permanente repose, avant tout, sur l'exacte connaissance de l'économie naturelle, dont notre économie artificielle ne doit constituer, à tous égards, que l'amélioration progressive, il n'est pas moins certain, d'une autre part, que nous supposons ainsi l'imperfection nécessaire de cet ordre spontané, dont la modification graduelle

constitue le but journalier de tous nos efforts Individuels ou collectifs. /J)straction faite de toute critique passagère, la juste appréciation des diveri inconvénients propres à la constitution effective du monde réel doit donc être conçue désormais comme inhérente à Tensemble de la philosophie positive, même envers les cas inaccessibles à nos faibles moyens de perfectionnement, afin de mieux connaître soit notre condition fondamentale, soit la destination essentielle de notre activité continue.

Le concours spontané des diverses considérations générales indiquées dans ce discours suffît maintenant pour caractériser ici, sous tous les aspects principaux, le véritable esprit philosophique, qui, après une lente évolution préliminaire, atteint aujourd'hui son état systématique. Vu Tévidente obligation où nous sommes placés désormais de le qualifier habituellement par une courte dénemination spéciale, j'ai dû préférer celle à laquelle cette universelle préparation a procuré de plus en plus, pendant les trois derniers siècles, laj)récieuse propriété de résumer le mieux possible l'ensemble de ses attributs fondamentaux. Comme tous les termes vulgaires ainsi élevés graduellement à la dignité philosophique, le mot positif offre, dans nos langues occidentales, plusieurs acceptions distinctes, même en écartant le sens grossier qui d'abord s'y attache chez les esprits mal cultivés. Mais il importe de noter ici que toutes ces diverses significations conviennent également à la nouvelle philosophie générale, dont elles indiquent alternativement différentes propriétés caractéristiques : ainsi, cette apparente

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ambiguïté n'offrira désormais aucun inconvénient réel. Il y faudra voir, au contraire, Tun des principaux exemples de cette admirable condensation de formules qui, chez les populations avancées, réunit, sous une seule expression usuelle, plusieurs attributs distincts, quand la raison publique est parvenue à reconnaître leur liaison permanente.

Considéré d'abord dans son acception la plus ancienne et la plus commune, le mot positif désigne le réelf par opposition au chimérique : sous ce rapport, il convient pleinement au nouvel esprit philosophique, ainsi caractérisé d'après sa constante consécration aux recherches vraiment accessibles à notre intelligence, à l'exclusion permanente des impénétrables mystères dont s'occupait surtout son enfance. En un second sens, très voisin du précédent, mais pourtant distinct, ce terme fondamental indique le contraste de V utile à l'oiseux : alors il rappelle, en philosophie, la destination nécessaire de toutes nos saines spéculations pour l'amélioration continue de notre vraie condition, individuelle et collective, au lieu de la vaine satisfaction d'une stérile curiosité. Suivant une troisième signification usuelle, cette heureuse expression est fréquemment employée à qualifier l'opposition entre la certitude et l'indécision : elle indique aussi l'aptitude caractéristique d'une telle philosophie à constituer spontanément l'harmonie logique dans l'individu et la communion spirituelle dans l'espèce entière, au lieu de ces doutes indéfinis et de ces débats interminables que devait susciter l'antique régime mental. Une quatrième acception ordinaire, trop souvent confondue avec la précédente, consiste à opposer le précis au vague : ce sens rappelle la tendance cons-

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tante du véritable esprit philosophique à obtenir partout le degré de précision compatible avec la nature des phénomènes et conforme à l'exigence de nos vrais besoins ; tandis que l'ancienne manière de philosopher conduisait nécessairement à des opinions vagues, ne comportant une indispensable discipline que d'après une compression permanente, appuyée sur une autorité surnaturelle.

Il faut enfin remarquer spécialement une cinquième application, moins usitée que les autres, quoique d'ailleurs pareillement universelle, quand on emploie le mot positif comme le contraire de négatif. Sous cet aspect, il indique l'une des plus éminentes propriétés de la vraie philosophie moderne, en la montrant destinée surtout, par sa nature, non à détruire, mais à organiser. Les quatre caractères généraux que nous venons de rappeler la distinguent à la fois de tous les modes possibles, soit théologiques, soit métaphysiques, propres à la philosophie initiale. Cette dernière signiScation, en indiquant d'ailleurs une tendance continue du nouvel esprit philosophique, offre aujourd'hui une importance spéciale pour caractériser directement l'une de ses principales différences, non plus avec l'esprit théologique, qui fut longtemps organique, mais avec l'esprit métaphysique proprement dit, qui n'a jamais pu être que critique. Quelle qu'ait été, en effet, l'action dissolvante de la science réelle, cette iijfluence fut toujours en elle purement indirecte et secondaire : son défaut même de systématisation empêchait jusqu'ici qu'il en pût être autrement ; et le grand office organique qui lui est maintenant échu s'opposerait désormais à une telle attribution accessoire, qu'il tend d'ailleurs à rendre superflue. La saine

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philosophie écarte radicalement, il est vrai, toutes les questions nécessairement insolubles : mais, en motivant leur rejet, elle évite de rieiî nier à leur égard, ce qui serait contradictoire à cette désuétude systématique, par laquelle seule doivent s'éteindre toutes les opinions vraiment indiscutables. Plus impartiale et plus tolérante envers chacune d'elles, vu sa commune indifférence, que ne peuvent l'être leurs partisans opposés, elle s'attache à apprécier historiquement leur influence respective, les conditions de leur durée et les motifs de leur décadence, sans prononcer jamais aucune négation absolue, même quand il s'agit des doctrines les plus antipathiques à l'état présent de la raison humaine chez les populations d'élite. C'est ainsi qu'elle rend une scrupuleuse justice, non seulement aux divers systèmes de monothéisme autres que celui qui expire aujourd'hui parmi nous, mais aussi aux croyances polythéiques, ou même fétichiques, en les rapportant toujours aux phases correspondantes de l'évolution fondamentale. Sous l'aspect dogmatique, elle professe d'ailleurs que les conceptions quelconques de notre imagination, quand leur nature les rend nécessairement inaccessibles h. toute observation, ne sont pas plus susceptibles dès lors de négation que d'affirmation vraiment décisives. Personne, sans doute, n'a jamais démoi:tré logiquement la non-existence d'Apollon, de Minerve, etc., ni celle des fées orientales ou des diverses créations poétiques ; ce qui n'a nullement empêché l'esprif, humain d'abandonner irrévocabîement les dogmes antiques, quand ils ont enfin cessé de convenir à l'ensemble de sa situation.

Le seul caractère essentiel du nouvel esprit philosophique qui ne soit pas encore indiqué directement par

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le mot positif, consiste dans sa tendance nécessaire à substituer partout le relatif à l'absolu. Mais ce grand attribut, à la fois scientifique et logique', est tellement inhérent à la nature fondamentale des connaissances réelles, que sa considération générale ne tardera pas à se lier intimement aux divers aspects que cette formule combine déjà, quand le moderne régime intellectuel, jusqu'ici partiel et empirique, passera communément à l'état systématique. La cinquième acception que nous venons d'apprécier est surtout propre à déterminer cette dernière condensation du nouveau langage philosophique, dès lors pleinement constitué, d'après l'évidente affinité des deux propriétés. On conçoit, en effet, que la nature absolue des anciennes doctrines, soit théologiques, soit métaphysiques, déterminait nécessairement chacune d'elles à devenir négative envers toutes les autres, sous peine de dégénérer ellemême en un absurde éclectisme. C'est, au contraire, en vertu de son génie relatif que la nouvelle philosophie peut toujours apprécier la valeur propre des théories qui lui sont le plus opposées, sans toutefois aboutir jamais à aucune vaine concession, susceptible d'altérer la netteté de ses vues ou la fermeté de ses décisions. Il y a donc vraiment lieu de présumer, d'après l'ensemble d'une telle appréciation spéciale, que la formule employée ici pour qualifier habituellement cette philosophie définitive rappellera désormais, à tous les bons esprits, l'entière combinaison effective de ses diverses propriétés caractéristiques.

Quand on recherche Tongine fondamentale d'une telle manière de philosopher, on ne tarde pas à reconnaître que sa spontanéité élémentaire, coïncide réel-

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lemeat avec les premiers exercices pratiques de la raison humaine : car, l'ensemble des explications ^indiquées dans ce Discours démontre clairement que tous ses attributs principaux sont, au fond, les mêmes que ceux du bon sens universel. Malgré l'ascendant mental de la plus grossière théologie, la conduite journalière de la vie active a toujours dû suscifer, envers chaque ordre de phénomènes, une certaine ébauche des lois naturelles et des prévisions correspondantes, dans quelques cas particuliers, qui seulement semblaient alors secondaires ou exceptionnels : or, tels sont, en effet, les germes nécessaires de la positivité, qui devait longtemps rester empirique avant de pouvoir devenir rationnelle. Il importe beaucoup de sentir que, sous tous les aspects essentiels, le véritable esprit philosophique consiste surtout dans l'extension systématique du simple bon sens à toutes les spéculations vraiment accessibles. Leur domaine est radicalement identique, puisque les plus grandes questions de la saine philosophie se rapportent partout aux phénomènes les plus vulgaires, envers lesquels les cas artificiels ne constituent qu'une préparation plus ou moins indispensable. Ce sont, de part et d'autre, le même point de départ expérimental, le même but de lier et de prévoir, la même préoccupation continue de la réalité, la même intention finale d'utilité. Toute leur différence essentielle consiste dans la généralité systématique de l'un, tenant à son abstraction nécessaire, opposée à l'incohérente spécialité de l'autre, toujours occupé du concret.

Envisagée sous l'aspect dogmatique, cette connexilé fondamentale représente la science proprement dite comme un simple prolongement méthodique de lu

sagesse universelle. Aussi, bien loin de jamais remettre en question ce que celle-ci a vraiment décidé, les saines spéculations philosophiques doivent toujours emprunter à la raison commune leurs notions initiales, pour leur faire acquérir, par une élaboration systématique, un degré de généralité et de consistance qu'elles ne pouvaient obtenir spontanément. Pendant tout le cours d'une telle élaboration, le contrôle permanent de cette vulgaire sagesse conserve d'ailleurs une haute importance7 afin de prévenir, autant que possible, les diverses aberrations, par négligence ou par illusion, que suscite souvent l'état continu d'abstraction indispensable à l'activité philosophique. Malgré leur affinité nécessaire, le bon sens proprement dit doit surtout rester préoccupé de réalité et d'utilité, tandis que l'esprit spécialement philosophique tend à apprécier davantage la généralité et la liaison, en sorte que leur double réaction journalière devient également favorable à chacun d'eux, en consolidant chez lui les qualités fondamentales qui s'y altéraient naturellement. Une j^ telle relation indique aussitôt combien sont nécessairement creuses et stériles les recherches spéculatives dirigées, en un sujet quelconque, vers les premiers principes, qui, devant toujours émaner de la sagesse vulgaire, n'appartiennent jamais au vrai domaine de la science, dont ils constituent, au contraire, les fondements spontanés et dès lors indiscutables ; ce qui élague radicalement une foule de controverses, oiseuses ou dangereuses, que nous a laissées l'ancien régime mental. On peut également sentir ainsi la profonde j inanité finale de toutes les études préalables relatives à la logique abstraite, où il s'agit d'apprécier la vraie méthode philosophique, isolément d'aucune applica-

tîon à un ordre quelconque de phénomènes. En efîeXy les seuls principes vraiment généraux que l'on puisse établir à cet égard se réduisent nécessairement, comme il est aisé de le vérifier sur les plus célèbres de ces aphorismes, à quelques maximes incontestables mais évidentes, empruntées à la raison commune, et qui n'ajoutent vraiment rien d'essentiel aux indications résultées, chez tous les bons esprits, d'un simple exercice spontané. Quant à la manière d'adapter ces règles universelles aux divers ordres de nos spéculations positives, ce qui constituerait la vraie difficulté et l'utilité réelle de tels préceptes logiques, elle ne saurait comporter de véritables appréciations que d'après une analyse spéciale des études correspondantes, conformément à la nature propre des phénomènes considérés. La saine philosophie ne sépare donc jamais la logique d'avec la science ; la méthode et la doctrine ne pouvant, en chaque cas, être bien jugées que d'après leurs vraies relations mutuelles : il n'est pas plur» possible, au fond, de donner à la logique qu'à la science un caractère universel par des conceptions purement abstraites, indépendantes de tous phénomènes déterminés ; les tentatives de ce genre indiquent encore la secrète influence de l'esprit absolu inhérent au régime théologico- métaphysique.

Considérée maintenant sous l'aspect historique, cette intime soUdarité naturelle entre le génie propre de la vraie philosophie et le simple bon sens universel, montre l'oxigine spontanée de l'esprit positif, partout résulté, en effet, d'une réaction spéciale de la raison pratique sur la raison théorique, dont le caractèrt initial a toujours été ainsi modifié de plus en plus. Mais cette transformation graduelle ne pouvait s'opérer

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à la fois, ni surtout avec une égale vitesse, sur les div^erses classes de 8péculation8°*abstraites, toutes primitivement théologiques, comme nous l'avons reconnu. Cette constante impulsion concrète n'y pouvait faire pénétrer l'esprit positif que suivant un ordre déterminé, conforme à la complication croissante des phénomènes, et qui sera directement expliqué ci-dessous. La positivité abstraite, nécessairement née dans les plus simples études mathématiques, et propagée ensuite par voie d'affinité spontanée ou d'imitation instinctive, ne pouvait donc offrir d'abord qu'un caractère spécial et même, à beaucoup d'égards, empirique, qui devait longtemps dissimuler, à la plupart de ses promoteurs, soit son incompatibilité inévitable avec ïa philosophie initiale, soit surtout sa tendance radicale à fonder un nouveau régime logique. Ses progrès continus, sous l'impulsion croissante de la raison vulgaire, ne pouvaient alors déterminer directement que le triomphe préalable de l'esprit métaphysique, destiné, par sa généralité spontanée, à lui servir d'organe philosophique, pendant les siècles écoulés entre la préparation mentale du monothéisme et sa pleine installation sociale, après laquelle le régime ontologique, ayant obtenu tout l'ascendant que comportait sa nature, est bientôt devenu oppressif pour l'essor scientifique, qu'il avait jusque-là secondé. Aussi l'esprit positif n'a-t-il pu manifester suffisamment sa propre tendance philosophique que quand il s'est trouvé enfin conduit, par cette oppression, à lutter spécialement contre l'esprit métaphysique, avec lequel il avait dû longtemps sembler confondu. C'est pourquoi la première fondation systématique de la philosophie positive ne saurait remonter au delà de la mémorable

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crise où i'eusembie du régime ontologique a commencé à succomber, ''dans tout l'occident européen, sous le concours spontané de deux admirables impulsions mentales, l'une, scientifique, émanée de Kepler et Galilée, l'autre, philosophique, due à Bacon et à Descaites. L'imparfaite unité métaphysique constituée à la fin du moyen-âge a été dès lors irrévocablement dissoute, comme l'ontologie grecque avait déjà détruit à jamais la grande unité théologique, correspondante au polythéisme. Depuis cette crise vraiment décisive, l'esprit positif, grandissant davantage en deux siècles qu'il n'avait pu le faire pendant toute sa longue carrière antérieure, n'a plus laissé possible d'autre unité mentale que celle qui résulterait de son propre ascendant universel, chaque nouveau domaine successivement acquis par lui ne pouvant plus jamais retourner à la théologie ni à la métaphysique, en vertu de la consécration définitive que ces acquisitions croissantes trouvaient de plus en plus dans la raison vulgaire. C'est seulement par une telle systématisation que la sagesse théorique rendra véritablement à la sagesse pratique un digne équivalent, en généralité et en consistance, de l'office fondamental qu'elle en a reçu, en réalité et en efficacité, pendant sa lente initiation graduelle : car, les notions positives obtenues dans les deux derniers siècles sont, à vrai dire, bien plus précieuses comme matériaux ultérieurs d'une nouvelle philosophie générale que par leur valeur directe et spéciale, la plupart d'entre elles n'ayant pu encore acquérir leur caractère définitif, ni scientifique, ni même logique.

L'ensemble de notre évolution mentale, et surtout I grand mouvement accompli, en Europe occidentale,

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depuis Descartes et Bacon, ne laissent donc désormais d'autre issue possible que de constituer enfin, après tant de préambules nécessaires, l'état vraiment normal de la raison humaine, en procurant à l'esprit pos'itif la plénitude ^t la rationalité qui lui manquent encore, de manière à établir, entre le génie philosophique et le bon sens universel, une harmonie qui jusqu'ici n*avait jamais pu exister suffisamment. Or, en étudiant ces deux conditions simultanées, de complénient et de systématisation, que doit aujourd'hui remplir la science réelle pour s'élever à la dignité d'une vraie philosophie, on ne tarde pas à reconnaître qu'elle coïncident finalement. D'une part, en effet, la grande crise initiale de la positivité moderne n'a essentiellement laissé en dehors du mouvement scientifique proprement dit que les théories morales et sociales, dès lors restées dans un irrationnel isolement, sous la stérile domination de l'esprit théologico-métaphysique : c'est donc à les amener aussi à l'état positif que devait surtout consister, de nos jours, la dernière épreuve du véritable esprit philosophique, dont l'extension successive à tous les autres phénomènes fondamentaux se trouvait déjà assez ébauchée. Mais, d'une autre part, cette dernière expansion de la philosophie naturelle tendait spontanément à la systématiser aussitôt, en constituant l'unique point de vue, soit scientifique, soit logique, qui puisse dominer l'ensemble de nos spéculations réelles, toujours nécessairement réductibles à l'aspect humain, c'est-à-dire social, seul susceptible d'une active universalité. Tel. est le double but philosophique de l'élaboration fondamentale, à la fois spéciale et générale, que j'ak, osé entreprendre dans le grand ouvrage indiqué au début de ce Discours ; les plus

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éminents penseurs contemporains la jugent ainsi a&sez accomplie pour avoir déjà posé les véritables bases directes de l'entière rénovation mentale projetée par Bacon et Descartes, mais dont l'exécution décisive était réservée à notre siècle.

Pour que cette systématisation finale des conceptions humaine^ soit aujourd'hui assez caractérisée, il ne suffit pas d'apprécier, comme nous venons de le faire, sa destination théorique ; il faut aussi considérer ici, d'une manière distincte quoique sommaire, son aptitude nécessaire à constituer la seule issue intellectuelle que puisse réellement comporter l'immense crise sociale développée, depuis un demi-siècle, dans l'ensemble de l'occident européen et surtout en France.

Tandis que s'y accomplissait graduellement, pendant les cinq derniers siècles, l'irrévocable dissolution de la philosophie théologique, le système politique dont elle formait la base mentale subissait de plus en plus une décomposition non moins radicale, pareillement présidée par l'esprit métaphysique. Ce double mouvement négatif avait pour organes essentiels et solidaires, d'une part, les universités, d'abord émanées mais bientôt rivales de la puissance sacerdotale ; d'une autre part, les diverses corporations de légistes, graduellement hostiles aux pouvoirs féodaux : seulement, à mesure que l'action critique se disséminait, ses agents, sans changer de nature, devenaient plus nombreux et plus subalternes ; en sorte que, au dix-huitième siècle, la principale activité révolutionnaire dut passer, dans l'ordre philosophique, des docteurs pro-

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prement dits aux simples littérateurs, et ensuite, dans Tordre politique, des jiiges aux avocats. La Grande Grise finale a nécessairement commencé quand cette commune décadence, d'abord spontanée, puis systématique, à laquelle, d'ailleurs, toutes les classes quelconques de la société moderne avaient diversement concouru, est enfin parvenue au point de rendre universellement irrécusable l'impossibilité de conserver le régime ancien et le besoin croissant d'un ordre nouveau. Dès son origine, cette crise a toujours tendu à transformer en un vaste mouvement organique le mouvement critique des cinq siècles antérieurs, en se présentant comme destinée surtout à opérer directement la régénération sociale, dont tous les préambules négatifs se trouvaient alors suffisamment accomplis. Mais cette transformation décisive, quoique de plus en plus urgente, a dû rester jusqu'ici essentiellement impossible, faute d'une philosophie vraiment propre à lui fournir une base intellectuelle indispensable. Au temps même où le suffisant accomplissement de la décomposition préalable exigeait la désuétude des doctrines purement négatives qui l'avaient dirigée, une fatale illusion, alors inévitable, conduisît, au contraire, à accorder, spontanément à l'esprit métaphysique, seul actif pendant ce long préambule, la présidence générale du mouvement de réorganisation. Quand une expérience pleinement décisive eut à jamais constaté, aux yeux de tous, l'entière impuissance organique d'une telle philosophie, l'absence de toute autre théorie ne permit pas de satisfaire d'abord aux besoins d'ordre, qui déjà prévalaient, autrement que par une sorte de restauration passagère de ce même système, mental et social, dont l'irréparable décadence avait donné lieu

à la crise. Enfin, le développement de cette réaction «rétrograde dut ensuite déterminer une mémorable manifestation que nos lacunes philosophiques rendaient aussi indispensable qu'inévitable, afin de démontrer irrévocablement que le progrès constitue, tout autant que Tordre, l'une des deux conditions fondamentales de la civilisation moderne.

Le concours naturel de ces deux épreuves irrécusables, dont le renouvellement est maintenant devenu aussi impossible qu'inutile, nous a conduits aujourd'hui à cette étrange situation où rien de vraiment grand ne peut être entrepris, ni pour l'ordre, ni pour le progrès, faute d'une philosophie réellement adaptée à l'ensemble de nos besoins. Tout sérieux effort de réorganisation s'arrête bientôt devant les craintes de rétrogradation qu'il doit naturellement inspirer, en un temps où les idées d'ordre émanent encore essentiellement du type ancien, devenu justement antipathique aux populations actuelles : de même, les tentatives d'accélération directe de la progression politique ne tardent pas à être radicalement entravées par les inquiétudes très légitimes qu'elles doivent susciter sur l'imminence de l'anarchie, tant que les idées de progrès restent surtout négatives. Comme avant la crise, la lutte apparente demeure donc engagée entre l'esprit théologique, reconnu incompatible avec le progrès, qu'il a été conduit à nier dogmatiquement, et l'esprit métaphysique, qui, après avoir abouti, en philosophie, au doute universel, n'a pu tendre, en politique, qu'à constituer le désordre, ou un état équivalent de nongouvernement. Mais, d'après le sentiment unanime de leur commune insuffisance, ni l'un ni l'autre ne peut plus inspirer désormais, chez les gouvernants ou chez

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les gouvernés, de profondes convictions actives. Leur antagonisme continue pourtant à les alimenter mutuellement, sans qu'aucun d'eux puisse davantage comporter une véritable désuétude qu'un triomphe décisif ; parce que notre situation intellectuelle les rend encore indispensables pour représenter, d'une manière quelconque, les conditions simultanées, d'une part de l'ordre, d'une autre part du progrès, jusqu'à ce qu'une même philosophie puisse y satisfaire également, de manière à rendre enfin pareillement inutiles l'école rétrograde et l'école négative, dont chacune est surtout destinée aujourd'hui à empêcher l'entière prépondérance de l'autre. Néanmoins, les inqui<f.tudes opposées, relatives à ces deux dominations contraires, devront naturellement persister à la fois, tant que durera cet interrègne mental, par une suite inévitable de cette irrationnelle scission entre les deux faces inséparables du grand problème social. En effet, chacune des deux écoles, en vertu de son exclusive préoccupation, n'est plus même capable désormais de contenir sufQsamment les aberrations inverses de son antagoniste. Malgré sa tendance antianarchique, l'école théologique s'est montrée, de nos jours, radicalement impuissante à empêcher l'essor des opinions subversives, qui, après s'être développées surtout pendant sa principale restauration, sont souvent propagées par elle, pour de frivoles calculs dynastiques. Semblablement, quel que soit l'instinct antirétrograde de l'école métaphysique, elle n'a plus aujourd'hui toute la force logique qu'exigerait son simple office révolutionnaire, parce que son inconséquence caractéristique l'oblige à admettre les principes essentiels de ce même système dont elle attaque sans cesse les vraies conditions d'existence.

Cette déplorable oscillation entre deux philosophies opposées, devenues également vaines, et ne pouvant s'éteindre qu'à la fois, devait susciter le développement d'une sorte d'école intermédiaire, essentiellement stationnairey destinée surtout à rappeler directement l'ensemble de la question sociale, en proclamant enfin comme pareillement nécessaires les deux conditions fondamentales qu'isolaient les deux opinions actives. Mais, faute d'une philosophie propre à réaliser cette grande combinaison de l'esprit d'ordre avec l'esprit de progrès, cette troisième impulsion reste logiquement encore plus impuissante que les deux autres, parce qu'elle systématise l'inconséquence, en consacrant simultanément les principes rétrogrades et les maximes négatives, afin de pouvoir les neutraliser mutuellement. Loin de tendre à terminer la crise, une telle disposition ne pourrait aboutir qu'à l'éterniser, en s'opposant directement à toute vraie prépondérance d'un système quelconque, si on ne la bornait pas à une simple destination passagère, pour satisfaire empiriquement aux plus graves exigences de notre situation révolutionnaire, jusqu'à l'avènement décisif des seules doctrines qui puissent désormais convenir à l'ensemble de nos besoins. Mais, ainsi conçu, cet expédient provisoire est aujourd'hui devenu aussi indispensable qu'inévitable. Son rapide ascendant pratique, implicitement reconnu par les deux partis actifs, constate de plus en plus, chez les populations actuelles, l'amortissement simultané des convictions et des passions antérieures, soit rétrogrades, soit critiques, graduellement remplacées par un sentiment universel, réel quoique confus, de la nécessité, et même de la possibilité, d'une conciliation permanente entre l'esprit de conservation

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et l'esprit d'amélioration, également propres à Tétat normal de l'Humanité. La tendance correspondante des hommes d'Etat à empêcher aujourd'hui, autant que possible, tout grand mouvement politique, se trouve d'ailleurs spontanément conforme aux exigences fondamentales d'une situation qui ne comportera réellement que des institutions provisoires, tant qu'une vraie philosophie générale n'aura pas suffisamment rallié les intelligences. A l'insu des pouvoirs actuels, cette résistance instinctive concourt à faciliter la véritable solution, en poussant à transformer une stérile agitation politique ei^ une active progression philosophique, de manière à suivre enfin la marche prescrite par la nature propre de la réorganisation finale, qui doit d'abord s'opérer dans les idées, pour passer ensuite aux mœurs, et, en dernier lieu, aux institutions. Une telle transformation, qui déjà tend à prévaloir en France, devra naturellement se développer partout de plus en plus, vu la nécessité croissante où se trouvent maintenant placés nos gouvernements occidentaux, de maintenir à grands frais l'ordre matériel au milieu du désordre intellectuel et moral, nécessité qui doit peu à peu absorber essentiellement leurs efforts journaliers, en les conduisant à renoncer implicitement à toute sérieuse présidence de la réorganisation spirituelle, ainsi livrée désormais à la libre activité des philosophes qui se montreraient dignes de la diriger. Cette disposition naturelle des pouvoirs actuels est en harmonie avec la tendance spontanée des populations à une apparente indifférence politique, motivée sur l'impuissance radicale des diverses doctrines en circulation, et qui doit toujours persister tant que les débats politiques continueront, faute d'une impulsion conve-

nable, à dégénérer en de vaines luttes personnelles, de plus en plus misérables. Telle est l'heureuse efficacité pratique que l'ensemble de notre situation révolutionnaire procure momentanément à une école essentiel-^ lement empirique, qui, sous l'aspect théorique, ne peut jamais produire qu'un système radicalement contradictoire, non moins absurde et non moins dangereux, en politique, que l'est, en philosophie, Véclectisme correspondant, inspiré aussi par une vaine intention de concilier, sans principes propres, des opinions incompatibles.

D'après ce gentiment, de plus en plus développé, de l'égale insuffisance sociale qu'offrent désormais l'esprit théologique et l'esprit métaphysique, qui seuls jusqu'ici ont activement disputé Tenàpire, la raison publi-i que doit se trouver implicitement disposée à accueillir aujourd'hui l'esprit positif comme l'unique base possible d'une vraie résolution de la profonde anarchie intellectuelle et morale qui caractérise surtout la grande crise moderne. Restée encore étrangère à de telles questions, l'école positive s*y est graduellement préparée en constituant, autant que possible, pendant la lutté révolutionnaire des trois derniers siècles, le véritable état normal de toutes les classes plus simples de nos spéculations réelles. Forte de tels antécédents, scientifiques et logiques, pure d'ailleurs des diverses aberrations contemporaines, elle se présente aujourd'hui comme venant enfin d'acquérir l'entière généralité philosophique qui lui manquait jusqu'ici ; dès lors, elle ose entreprendre, à son tour, la solution, encore intacte, du grand problème, en transportant convenablement aux études finales la même régénéra-

tîon qu'elle a successivement opérée déjà envers les différentes études préliminaires.

On ne peut d'abard méconnaître l'aptitude spontanée d'une telle philosophie à constituer directement la conciliation fondamentale, encore i vainement cherchée, entre les exigences simultanées de l'ordre et du progrès ; puisqu'il lui suffît, à cet effet, d'étendre jusqu'aux phénomènes sociaux une tendance pleinement conforme à sa nature, et qu'elle a maintenant ren^lue très familière dans tous les autres cas essentiels. En un sujet quelconque, l'esprit positif conduit toujours à établir une exacte harmonie élémentaire entre les idées d'existence et les idées de mouvement, d'où résulte, plus spécialement, envers les corps vivaats, la corrélation permanente des idées d'organisation aux idées de vie, et ensuite, par une dernière spécialisation propre à l'organisme social, la solidarité continue des idées d'ordre avec les idées de progrès. Pour la nouvelle philosophie, l'ordre constitue sans cesse la condition fondamentale du progrès ; et, réciproquement, le progrès devient le but nécessaire de l'ordre : comme, dans la mécanique animale, l'équilibre et la progression sont mutuellement indispensables, à titre de fondement ou de destination.

Spécialement considéré ensuite quant à l'Ordre, l'esprit positif lui présente aujourd'hui, dans son extension sociale, de puissantes garanties directes, non seulement scientifiques mais aussi logiques, qui pourront bientôt être jugées très supérieures aux vaines prétentions d'une théologie rétrograde, de plus en plus dégénérée, depuis plusieurs siècles, en élément actif de discordes, individuelles ou nationales, et désormais incapables de contenir les divagations subversives de ses propres adep-

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tes. Attaquant le désordre actuel à sa véritable source, nécessairement mentale, il constitue, aussi profondément que possible, l'harmonie logique, en régénérant d'abord les méthodes avant les doctrines par une triple conversion sin 'iltanée de la nature des questions dominantes, de la manière de les triiter, et des conditions préalables de leur élaboration. D'une part, en effet, il démontre que les principales difficultés sociales ne sont pas aujourd'hui essentiellement politiques, mais surtout morales, en sorte que leur solution possible dépend réellement des opinions et des mœurs beaucoup plus que des institutions ; ce qui tend à éteindre une activité perturbatrice, en transformant l'agitation politique en mouvement philosophique. Sous le second aspect, il envisage toujours l'état présent comme un résultat nécessaire de l'ensemble de l'évolution antérieure, de manière à faire constamment prévaloir l'appréciation rationnelle du passé pour l'examen actuel des affaires humaines ; ce qui écarte aussitôt les tendances purement critiques, incompatibles avec toute saine conception historique. Enfin, au lieu de laisser la science sociale dans le vague et stérile isolement oil la placent encore la théologie et la métaphysique, il la coordonne irrévocablement à toutes les autres sciences fondamentales, qui constituent graduellement, envers cette étude finale, autant de préambules indispensables, où notre intelligence acquiert à la fois les habitudes et les notions sans lesquelles on ne peut utilement aborder les plus éminentes spéculations positives ; ce qui institue déjà une vraie discipline mentale, propre à améliorer radicalement de telles discussions, dès lors rationnellement interdites à une foule d'entendements mal organisés

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OU mal préparés. Ces grandes garanties logiques sont d'ailleurs ensuite pleinement confirmées et développées par l'appréciation scientifique proprement dite, qui, envers les phénomènes sociaux ainsi que pour tous les autres, représente toîijours notre ordre artificiel, comme devant surtout consister en un simple prolongement judicieux, d'abord spontané, puis systématique, de l'ordre naturel résulté, en chaque cas, de l'ensemble des lois réelles, dont l'action effective est ordinairement modifiable par notre sage intervention, entre des limites déterminées, d'autant plus écartées que les phénomènes sont plus élevés. Le sentiment élémentaire de l'ordre est, en un mot, naturellement inséparable de toutes les spéculations positives, constamment dirigées vers la découverte des moyens de liaison entre des observations dont la principale valeur résulte de leur systématisation.

Il en est de même, et encore plus évidemment, quant au Progrès, qui, malgré de vaines prétentions ontologiques, trouve aujourd'hui, dans l'ensemble des études scientifiques, sa plus incontestable manifestation. D'après leur nature absolue, et par suite essentiellement immobile, la métaphysique et la théologie ne sauraient comporter, guère plus l'une que l'autre, un véritable progrès, c'est-à-dire une progression continue vers un but déterminé. Leurs transformations historiques consistent surtout, au contraire, en une désuétude croissante, soit mentale, soit sociale, sans que les questions agitées aient jamais pu faire aucun pas réel, à raison ,mème de leur insolubilité radicale. Il est aisé de reconnaître que les discussions ontologiques des écoles grecques se sont essentiellement reproduites, sous d'autres formes, chez les scolastiques du moyen âge,

7Q DISCOUR*

et nous en retrouvons aujourd'hui Téquivalent parmi nos psychologues ou idéologues ; aucune des doctrines controversées n'ayant pu, pendant ces vingt siècles de stériles débats aboutir à des démonstrations décisi'sres, pas seulement en ce qui concerne l'existence des corps extérieurs, encore aussi problématique pour les argumenteurs modernes que pour leurs plus antiques prédécesseurs. C'est évidemment la marche continue des connaissances positives qui a inspiré, il y a deux siècles, dans la célèbre formule philosophique de Pascal, la première notion rationnelle du progrès humain, nécessairement étrangère à toute l'ancienne philosophie. Etendue ensuite à l'évolution industrielle et même esthétique, mais restée trop confuse envers le mouvement social, elle tend aujourd'hui vaguement vers une systématisation décisive, qui ne peut émaner que de l'esprit positif, enfin convenablement généralisé. Dans ses spéculations journalières, il en reproduit spontanément l'actif sentiment élémentaire, en représentant toujours l'extension et le perfectionnement de nos connaissances réelles comme le but essentiel de nos divers efforts théoriques. Sous l'aspect le plus systématique, la nouvelle philosophie assigne directement, pour destination nécessaire, à toute notre existence, à la fois personnelle et sociale, l'amélioration continue, non seulement de notre condition, mais aussi et surtout de notre nature, autant que le comporte, à tous égards, l'ensemble des lois réelles, extérieures ou intérieures. Erigeant ainsi la notion du progrès en dogme vraiment fondamental de la sagesse, humaine, soit pratique, soit théorique, elle lui imprime le caractère le plus noble en même temps que le plui complet, en représentant toujours le second genre de

perfectionnement comme supérieur au premier. D'une part, en effet, Faction de l'Humanité sur le monde extérieur dépendant surtout des dispositions de l'agent, leur amélioration doit constituer notre principale ressource : d'une autre part, les phénomènes humains, individuels ou collectifs, étant, de tous, les plus modifiables, c'est envers eux que notre intervention rationnelle comporte naturellement la plus vaste efficacité. Le dogme du progrès ne peut donc devenir suffisamment philosophique que d'après une exacte appréciation générale de ce qui constitue surtout cette amélioration continue de notre propre nature, principal objet de la progression humaine. Or, à cet égard, l'ensemble de la philosophie positive démontre pleinement, comme ou peut le voir dans l'ouvrage indiqué au début de ce Discours, que ce perfectionnement consiste essentiellement, soit pour l'individu, soit pour l'espèce, à faire de plus en plus prévaloir les éminents attributs qui distinguent le plus notre humanité de la simple animalité, c'est-à-dire, d'une part l'intelligence, d'une autre part la sociabilité, facultés naturellement solidaires, qui se servent mutuellement de moyen et de but. Quoique le cours spontané de l'évolution humaine, personnelle ou sociale, développe toujours leur commune influence, leur ascendant combiné ne saurait pourtant parvenir au point d'empêcher que notre principale activité ne dérive habituellement des penchants intérieurs, que notre constitution réelle rend nécessairement beaucoup plus énergique. Ainsi, cette idéale prépondérance de notre humanité sur notre animalité remplit naturellement les conditions essentielles d'un Vrai type philosophique, en caractérisant une limite dé* terminée, dont tous nos efforts doivent nous rapprocher

constamment sans pouvoir toutefois y atteindre jamais. Cette double indication de l'aptitude fondamentale de l'esprit positif à systématiser spontanément les saines notions simultanées de l'ordre et du progrès suffît ici pour signaler sommairement la haute efficacité sociale propre à la nouvelle philosophie générale, ôa valeur, à cet égard, dépend surtout de sa pleine réalité scientifique, c'est-à-dire de l'exacte harmonie qu'elle établit toujouro, autant que possible, entre les principes et les faits, aussi bien quant aux phénomènes sociaux qu'envers tous les autres. La réorganisation totale, qui peut seule terminer la grande crise moderne, consiste eh effet sous l'aspect mental qui doit d'abord prévaloir, à constituer une théorie sociologique propre à expliquer convenablement l'ensemble du passé humain : tel est le mode le plus rationnel de poser la question essentielle, afin d'y mieux écarter toute passion perturbatrice. Or, c'est ainsi que la supériorité nécessaire de l'école positive sur les diverses écoles actuelles peut aussi être le plus nettement appréciée. Car, l'esprit théologique et l'esprit métaphysique sont tous deux conduits, par leur nature absolue, à ne considérer que la portion du passé oti chacun d'eux a surtout dominé ; ce qui précède et ce qui suit ne leur offre qu'une ténébreuse confusion et un désordre inexplicable dont la liaison avec cette étroite partie du grand spectacle historique ne peut, à leurs yeux, résulter que d'une miraculeuse intervention. Par exemple, le catholicisme a toujours montré, à l'égard du polythéisme antique, une tendance aussi aveuglément critique que celle qu'il reproche justement aujourd'hui, envers lui-même, à l'esprit révolutionnaire proprement dit. Une véritable explication de l'ensemble du

passé, conformément aux lois constantes de notre nature, individuelle ou collective, est donc nécessairement impossible aux diverses écoles absolues qui dominent encore ; aucune d'elles, en effet, n'a sufîîsamment tenté de l'établir. L'esprit positif, en vertu de sa nature éminemment relative, peut seul représenter convenablement toutes les grandes époques historiques comme autant de phases déterminées d'une même évolution fondamentale, oij chacune résulte de la précédente et prépare la suivante selon des lois invariables, qui fixent sa participation spéciale à la commune progression, de manière à toujours permettre, sans plus d'inconséquence que de partialité, de rendre une exacte justice philosophique à toutes les coopérations quelconques. Quoique cet incontestable privilège de la positivité rationnelle doive d'abord sembler purement spéculatif, les vrais penseurs y reconnaîtront bientôt la première source nécessaire de l'actif ascendant social réservé finalement à la nouvelle philosophie. Car, on peut assurer aujourd'hui que la doctrine qui aura suffisamment expliqué l'ensemble du passé obtiendra inévitablement, par suite de cette seule épreuve, la présidence mentale de l'avenir.

Une telle indication des hautes propriétés sociales qui caractérisent l'esprit positif ne serait point encore assez décisive si on n'y ajoutait pas une sommaire appréciation de son aptitude spontanée à systématiser enfin la morale humaine, ce qui constituera toujours la principale application de toute vraie théorie de l'Humanité.

Dans l'organisme polythéique de l'antiquité, la

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moral», radicalement subordonnée à la politique, ne pouvait jamais acquérir ni la dignité ni l'universalité convenables à $a nature. Son indépendance fondamentale et même son ascendant normal résultèrent enfin, autant qu'il était alors possible, du régime mo.nothéiquc propre au moyen âge : cet immense service social, dû surtout au catholicisme, formera toujours son principal titre à l'éternelle reconnaissance du genre humain. C'est seulement depuis cette indispensable séparation, sanctionnée et complétée pa-r la division nécessaire des deux puissances, que la morale humaine a pu réellement commencer à prendre un caractère systématique, en établissant, à l'abri des impulsions passagères, des règles vraiment générales pour l'ensemble de notre existence, personnelle, domestique et sociale. Mais les profondes imperfections de la philosophie monothéique qui présidait alors à cette grande opération ont dû en altérer beaucoup l'efficacité, et même en compromettre gra-vement la stabilité, en suscitant bientôt un fatal conflit entre l'essor intellectuel et le développement moral. Ainsi liée à une doctrine qui ne pouvait longtemps rester progressive, la morale devait ensuite se trouver de plus en plus affectée par le discrédit croissant qu'allait nécessairement subir une théologre qui, désormais rétrograde, deviendrait enfin radicalement antipathique à la raison moderne. Exposée dès lors à l'action dissolvante de la métaphysique, la morale théorique a reçu, en effet, pendant les cinq derniers siècles, dans chacune de ses trois parties essentielles, des atteintes graduellement dangereuses, que n'ont pu toujours assez réparer, pour la pratique, la rectitude et la moralité naturelles de l'homme, malgré l'hemtîux développement continu que devait alora

leur procurer le cours spontané de notre civilisation. Si l'ascendant nécessaire de l'esprit positif ne venait enfin mettre un terme à ces anarchiques divagations, elles imprimeraient certainement une mortelle fluctuation à toutes les notions un peu délicates de la* morale usuelle, non seulement sociale, mais aussi domestique, et même personnelle, en ne laissant partout subsister que les règles relatives aux cas les plus grossiers, que l'appréciation vulgaire pourrait directement garantir.

En une telle situation, il doit sembler étrange que la seule philosophie qui puisse, en effet, consolider aujourd'hui la morale, se trouve, au contraire, taxée, à cet égard, d'incompétence radicale par les diverses écoles actuelles, depuis les vrais catholiques jusqu'aux simples déistes, qui, au milieu de leurs vains débats, s'accordent surtout à lui interdire essentiellement l'accès de ces questions fondamentales, d'après cet unique motif que son génie trop partiel s'était borné jusqu'ici à des sujets plus simples. L'esprit métaphysique, qui a si souvent tendu à dissoudre activement la morale, et l'esprit théolcgique, qui, dès longtemps, a perdu la force de la préserver, persistent néanmoins à s'en faire une sorte d'apanage éternel et exclusif, sans que la raison publique ait encore convenablement jugé ces empiriques prétentions. On doit, il est vrai, reconnaître en général, que l'introduction de toute règle morale a dû partout s'opérer d'abord sous les inspi?rations théologiques, alors profondément incorporées au système entier de nos idées, et aussi seules susceptibles de constituer des opinions suffisamment communes. Mais l'ensemble du passé démontre également que cette solidarité primitive a toujours décru comme

l'ascendant même de la théologie ; les préceptes moraux, ainsi que tous les autres, ont été de plus en plus ramenés à une consécration purement rationnelle, à mesure que le vulgaire est devenu plus capable d'ap- {)récier l'influence réelle de chaque conduite sur l'existence humaine, individuelle ou sociale. En séparant irrévocablement la morale de la politique, le catholicisme a dû beaucoup développer cette tendance continue ; puisque l'intervention surnaturelle s'est ainsi trouvée directement réduite à la formation des règles générales, dont l'application particulière était dès lors essentiellement confiée à la sagesse humaine. S'adressant à des populations plus avancées, il a livré à la raison publique une foule de prescriptions spéciales que les anciens sages avaient cru ne pouvoir jamais se passer des injonctions religieuses, comme le pensent encore les docteurs polythéistes de l'Inde, par exemple quant à la plupart des pratiques hygiéniques. Aussi peut-on remarquer, même plus de trois siècles après saint Paul, les sinistres prédictions de plusieurs philosophes ou magistrats païens, sur l'imminente immoralité qu'allait entraîner nécessairement la prochaine révolution théologique. Les déclamations actuelles des diverses écoles monothéiques n'empêcheront pas davantage l'esprit positif d'achever aujourd'hui, sous les conditions convenables, la conquête, pratique et théorique, du domaine moral, déjà spontanément livré de plus en plus à la raison humaine, dont il ne nous reste surtout qu'à systématiser enfin les inspirations particulières. L'Humanité ne saurait, sans doute, demeurer indéfiniment condamnée à ne pouvoir fonder ses règles de conduite que sur des motifs chimériques, de manière à éterniser une désastreuse opposition, jus-

SUR l'espbit positif -7

qu'ici passagère, entre les besoins intellectuels et les besoins moraux.

Bien loin que l'assistance théologique soit à jamais indispensable aux préceptes moraux, l'expérience démontre, au contraire, qu'elle leur est devenue, chez les modernes, de plus en plus nuisible, en les faisant inévitablement participer, par suite de cette funeste adhérence, à la décomposition croissante du régime monothélque, surtout pendant les trois derniers siècles. D'abord, cette fatale solidarité devait directement affaiblir, à mesure que la foi s'éteignait, la seule base sur laquelle se trouvaient ainsi reposer des règles qui, souvent exposées à de graves conflits avec des impulsions très énergiques, ont besoin d'être soigneusement préservées de toute hésitation. L'antipathie croissante que l'esprit théologique inspirait justement à la raison moderne, a gravement affecté beaucoup d'importantes notions morales, non seulement relatives aux plus grands rapports sociaux, mais concernant aussi la simple vie domestique, et même l'existence personnelle : une aveugle ardeur d'émancipation mentale n'a que trop entraîné d'ailleurs à ériger quelquefois le dédain passager de ces salutaires maximes en une sorte de folle protestation contre la philosophie rétrograde d'où elles semblaient exclusivement émaner. Jusque chez ceux qui conservaient la foi dogmatique, cette funeste influence se faisait indirectement sentir, parce que l'autorité sacerdotale, après avoir perdu son indépendance politique, voyait aussi décroître de plus en plus l'ascendant social indispensable à son efficacité morale. Outre cette impuissance croissante pour protéger les règles morales, l'esprit théologique leur a

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souvent nui aussi d'une manière activé, par les divagations qu'il a suscitées, depuis qu'il n'est plus suffisamment disciplinable, sous l'inévitable essor du libre examen individuel. Ainsi exercé, il a réellement inspiré ou secondé beaucoup d'aberrations antisociales, que le bon sens, livré à lui-même, eût spontanément évitées ou rejetées. Les utopies subversives que nous voyons s'accréditer aujourd'hui, soit contre la propriété, soit même quant à la famille, etc., ne sont presque jamais émanées ni accueillies des intelligences pleinement émancipées, malgré leurs lacunes fondamentales, mais bien plutôt de celles qui poursuivent activement une sorte de restauration théologique, fondée sur un vague et stérile déisme ou sur un protestantisme équivalent. Enfin, cette antique adhérence à la théologie est aussi devenue nécessairement funeste à la morale, sous un troisième aspect général, en s'opposant à sa solide reconstruction sur des bases purement humaines. Si cet obstacle ne consistait que dans les aveugles déclamations trop souvent émanées des diverses écoles actuelles, théologiques ou métaphysiques, contre le prétendu danger d'une telle opération, les philosophes positifs pourraient se borner à repousser d'odieuses insinuations par l'irrécusable exemple de leur propre vie journalière, personnelle, domestique, et sociale. Mais cette opposition est, malheureusement, beaucoup plus radicale ; car, elle résulte de l'incompatibilité nécessaire qui existe évidemment entre ces deux manières de systématiser la morale. Les motifs théologiques devant naturellement offrir, aux yeux du croyant, une intensité très supérieure à celle de tous les autres quelconques, ils ne sauraient jamais devenir les simples auxiliaires des motifs purement humains

ils ne peuvent conserver aucune efficacité réelle aussitôt qu'ils ne dominent plus. Il n'existe donc aucune alternative durable, entre fonder enfin la morale sur la connaissance positive de IHumanité, et la laisser reposer sur l'injonction surnaturelle : les convictions rationnelles ont pu seconder les croyances théologiques, ou plutôt s'y substituer graduellement, à mesure que la foi s'est éteinte ; mais la combinaison inverse ne constitue certainement qu'une utopie contradictoire, oii le principal serait subordonné à l'accessoire.

Une judicieuse exploration du véritable état de la société moderne représente donc comme de plus en" plus démentie, par l'ensemble des faits journaliers, la prétendue impossibilité de se dispenser désormais de toute théologie pour consolider la morale ; puisque cette dangereuse liaison a dû devenir, depuis la fin du moyen âge, triplement funeste à la morale, soit en énervant ou discréditant ses bases intellectuelles, soit en y suscitant des perturbations directes, soit en y empêchant une meilleure systématisation. Si, malgré d'actifs principes de désordre, la moralité pratique s'est réellement améliorée, cet heureux résultat ne saurait être attribué à l'esprit théologique, alors dégénéré, au contraire, en un dangereux dissolvant : il est essentiellement dû à l'action croissante de l'esprit positif, déjà efficace sous sa forme spontanée, consistant dans le bon sens universel, dont les sages inspirations ont secondé l'impulsion naturelle de notre civilisation progressive pour combattre utilement les diverses aberrations, surtout celles qui émanaient des divagations religieuses. Lorsque, par exemple, la théologie protestante tendait à altérer gravement l'institution du mariage*par la consécration formelle du divorce, la raison

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publique en neutralisait beaucoup les funestes effets, en imposant presque toujours le respect pratique des mœurs antérieures, seules conformes au vrai caractère de la sociabilité moderne. D'irrécusables expériences ont d'ailleurs prouvé, en même temps, sur une vaste échelle, au sein des masses populaires, que le prétendu privilège exclusif des croyances religieuses pour déterminer de grands sacrifices ou d'actifs dévouements pouvait également appartenir à des opinions directement opposées, et s'attachait, en général, à toute profende conviction, quelle qu'en puisse être la nature. Ces nombreux adversaires du régime théologique qui, il y a un demi-siècle, garantirent, avec tant d'héroïsme, notre indépendance nationale contre la coalition rétrograde, ne montrèrent pas, sans doute, une moins pleine et moins constante abnégation que les bandes superstitieuses, qui, au sein de la France, secondèrent l'agression extérieure.

Pour achever d'apprécier les prétentions actuelles de la philosophie théologico-métaphysique à conserver la systématisation exclusive de la morale usuelle, il sufQt d'envisager directement la doctrine dangereuse et contradictoire que l'inévitable progrès de l'émancipation mentale l'a bientôt forcée d'établir à ce sujet, en consacrant partout, sous des formes plus ou moins explicites, une sorte d'hypocrisie collective, analogue à celle qu'on suppose très mal à propos avoir été habituelle chez les anciens, quoiqu'elle n'y ait jamais comporté qu'un succès précaire et passager. Ne pouvant empêcher le libre essor de la raison moderne chez les esprits cultivés, on s'est ainsi proposé d'obtenir d'eux, en vue de l'intérêt public, le respect apparent des antiques croyances, afin d'en maintenir, chez le vulgaire, l'au-

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torîté jugée indispensable. Cette transaction systématique n'est nullement particulière aux jésuites, quoiqu'elle constitue le fond essentiel de leur tactique ; l'esprit protestant lui a aussi imprimé, à sa manière, une consécration encore plus intime, plus étendue, et surtout plus dogmatique : les métaphysiciens proprement dits l'adoptent tout autant que les théologiens euxmêmes ; le plus grand d'entre eux, quoique sa haute moralité fût vraiment digne de son éminente intelligence, a été entraîné à la sanctionner essentiellement, en établissant, d'une part, que les opinions théologiques quelconques ne comportent aucune véritable démonstration, et, d'une autre part, que la nécessité sociale oblige à maintenir indéfiniment leur empire. Malgré qu'une telle doctrine puisse devenir respectable chez ceux qui n'y rattachent aucune ambition personnelle, elle n'en tend pas moins à vicier toutes les sources de la moralité humaine, en la faisant nécessairement reposer sur un état continu de fausseté, et même de mépris, des supérieurs envers les inférieurs. Tant que ceux qui devaient participer à cette dissimulation systématique sont restés peu nombreux, la pratique en a été possible, quoique fort précaire : mais elle est devenue encore plus ridicule qu'odieuse, quand l'émancipation s'est assez étendue pour que cette sorte de pieux complot dût embrasser, comme il le faudrait aujourd'hui, la plupart des esprits actifs. Enfin, même en supposant réalisée cette chimérique extension, ce prétendu système laisse subsister la difficulté tout entière à l'égard des intelligences affranchies, dont la propre moralité se trouve ainsi abandonnée à leur pure spontanéité, déjà justement reconnue insuffîsante chez la classe soumise. S'il faut aussi admettre la nécessité

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d*une vraie systématisation morale chez ces esprits émancipés, elle ne pourra dès lors reposer que sur des bases positives, qui finalement seront ainsi jugées indispensables. Quant à borner leur destination à la classe éclairée, outre qu'une telle restriction ne saurait changer la nature de cette grande construction philosophique, elle serait évidemment illusoire en un temps oii la culture mentale que suppose ce facile affranchissement est déjà devenue très commune, ou plutôt presque universelle, du moins en France. Ainsi, l'empirique expédient suggéré par le vain désir de maintenir, à tout prix, l'antique régime intellectuel, ne peut finalement aboutir qu'à laisser indéfiniment dépourvus de toute doctrine morale la plupart des esprits actifs, comme on le voit trop souvent aujourd'hui.

C'est donc surtout au nom de la morale qu'il faut désormais travailler ardemment à constituer enfin l'ascendant universel de l'esprit positif, pour remplacer un système déchu qui, tantôt impuissant, tantôt per« turbateur, exigerait de plus en plus la compression mentale en condition permanente de l'ordre moral. La nouvelle philosophie peut seule établir aujourd'hui, au sujet de nos divers devoirs, des convictions profondes et actives, vraiment susceptibles de soutenir avec énergie le choc des passions. D'après la théorie positive de l'Humanité, d'irrécusables démonstrations^ appuyées sur l'immense expérience que possède maintenant notre espèce, détermineront exactement l'influence réelle, directe ou indirecte, privée et pubHque, propre à chaque acte, à chaque habitude, et à chaque penchant ou sentiment; d'où résulteront naturellement, comme autant d'inévitables corollaires, les rè*,

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gles de conduite, soit générales, soit spéciales, les plus conformes à l'ordre universel, et qui, par suite, devront se trouver ordinairement les plus favorables au bonheur individuel. Malgré l'extrême difficulté de ce grand sujet, j'ose assurer que, convenablement traité, il comporte des conclusions tout aussi certaines que celles de la géométrie elle-même. On ne peut, sans doute, espérer de jamais rendre suffisamment accessibles à toutes les intelligences ces preuves positives de plusieurs règles morales destinées pourtant à la vie commune : mais il en est déjà ainsi pour diverses prescriptions mathématiques, qui néanmoins sont appliquées sans hésitation dans les plus graves occasions, lorsque, par exemple, nos marins risquent journellement leur existence sur la foi de théories astronomiques qu'ils ne comprennent nullement ; pourquoi une égale confiance ne serait-elle pas accordée aussi à des notions plus importantes ? Il est d'ailleurs incontestable que l*^ffîcacité normale d'un tel régime exige, en chaque cas, outre la puissante impulsion résultée naturellement des préjugés publics, l'intervention systématique, tantôt passive, tantôt active, d'une autorité spirituelle, destinée à rappeler avec énergie les maximes fondamentales et à en diriger sagement l'application, comme je l'ai spécialement expliqué dans l'ouvrage ci-dessus indiqué. En accomplissant ainsi le grand office social que le catholicisme n'exerce plus, ce nouveau pouvoir moral utilisera soigneusement l'heureuse aptitude de la philosophie correspondante à s'incorporer spontanément la sagesse de tous les divers régimes antérieurs, suivant la tendance ordinaire de l'esprit positif envers un sujet quelconque. Quand l'astronomie moderne a irrévocablement écarté les principes astio-

logiques, elle n'en a pas moins précieusement conservé toutes les notions véritables obtenues sous leur domination : il en a été de même pour la chimie, relativement à l'alchimie.

Sans pouvoir entreprendre ici l'appréciation morale de la philosophie positive, il y faut pourtant signaler la tendance continue qui résulte directement de sa constitution propre, soit scientifique, soit logique, pour stimuler et consolider le sentiment du devoir en développant toujours l'esprit d'ensemble, qui s'y trouve naturellement lié. Ce nouveau régime mental dissipe spontanément la fatale opposition qui, depuis la fin du moyen âge, existe de plus en plus entre les besoins intellectuels et les besoins moraux. Désormais, au contraire, toutes les spéculations réelles, convenablement systématisées, concourront sans cesse à constituer, autant que possible, l'universelle prépondérance de"^ la morale, puisque le point de vue moral y deviendra nécessairement le lien scientifique et le régulateur logique de tous les autres aspects positifs. Il est impossible qu'une telle coordination, en développant familièrement les idées d'ordre et d'harmonie, toujours rattachées à l'Humanité, ne tende point à moraliser profondément, non seulement les esprits d'élite, mais aussi la masse des intelligences, qui toutes devront plus ou moins participer à cette grande initiation, d'après un système convenable d'éducation universelle.

Une appréciation plus intime et plus étendue, à la fois pratique et théorique, représente l'esprit positif comme étant, par sa nature, seul susceptible de développer directement le sentiment social, première base

nécessaire de toute saine morale. L'antique régime mental ne pouvait le stimuler qu'à l'aide de pénibles artifices indirects, dont le succès réel devait être fort imparfait, vu la tendance essentiellement personnelle d'une telle philosophie, quand la sagesse sacerdotale n'en contenait pas l'influence spontanée. Cette nécessité est maintenant reconnue, du moins empiriquement, quant à l'esprit métaphysique proprement dit, qui n'a jamais pu aboutir, en morale, à aucune autre théorie effective que le désastreux système de Végoïsme, si usité aujourd'hui, malgré beaucoup de déclamations contraires : même les sectes ontologiques qui oïit sérieusement protesté contre une semblable aberration n'y ont finalement substitué que de vagues ou incohérentes notions, incapables d'efficacité pratique. Une tendance aussi déplorable, et néanmoins aussi constante, doit avoir de plus profondes racines qu'on ne le suppose communément. Elle résulte surtout, en effet, de la nature nécessairement personnelle d'une telle philosophie, qui, toujours bornée à la considération de l'individu, n'a jamais pu embrasser réellement l'étude de l'espèce, par une suite inévitable de son vain principe logique, essentiellement réduit à V intuition proprement dite, qui ne comporte évidemment aucune application collective. Ses formules ordinaires ne font que traduire naïvement son esprit fondamental ; pour chacun de ses adeptes, la pensée dominante est constamment celle du moi : toutes les autres existences quelconques, même humaines, sont confusément enveloppées dans une seule conception négative, et leur vague ensemble constitue le non-moi ; la notion du nous n'y saurait trouver aucune place directe et distincte. Mais, en examinant ce sujet encore plus

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profondément, il faut reconnaître que, à cet égard, comme sous tout autre aspect, la métaphysique dérive, aussi bien dogmatiquement qu'historiquement, de la théologie elle-même, dont elle ne pouvait jamais constituer qu'une modification dissolvante. En effet, ce caractère de personnalité constante appartient surtout, avec une énergie plus directe, à la pensée théologîque, toujours préoccupée, chez chaque croyant, d'intérêts essentiellement individuels, dont l'immense prépondérance absorbe nécessairement toute autre considération, sans que le plus sublime dévouement puisse en inspirer l'abnégation véritable, justement regardée alors comme une dangereuse aberration. Seulement l'opposition fréquente de ces intérêts chimériques avec les intérêts réels a fourni à la sagesse sacerdotale un puissant moyen de discipline morale, qui a pu souvent commander, au profit de la société, d'admirables sacrifices, qui pourtant n'étaient tels qu'en apparence, et se réduisaient toujours à une prudente pondération d'intérêts. Les sentiments bienveillants et désintéressés, qui sont propres à la nature humaine, ont dû, sans doute, se manifester à travers un tel régime, et même, à certains égards, sous son impulsion indirecte ; mais, quoique leur essor n'ait pu être ainsi comprimé, leur caractère en a dû recevoir une grave altération, qui probablement ne nous permet pas encore de connaître pleinement leur nature et leur intensité, faute d'un exercice propre et direct. Il y a tout lieu de présumer d'ailleurs que cette habitude continue de calculs personnels envers les plus chers intérêts du croyant a développé, chez Thomme, même à tout autre égard, par voie d'afïînité graduelle, un excès de circonspection, de prévoyance, et finalement d'égoïsme, que son

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organisation fondamentale n'exigeait pas, et qui dès lors pourra diminuer un jour sous un meilleur régime moral. Quoi qu'il en soit de cette conjecture, il demeure incontestable que la pensée théologique est, de sa nature, essentiellement individuelle, et jamais directement collective. Aux yeux de la foi, surtout monothéique, la vie sociale n'existe pas, à défaut d'un but qui lui soit propre ; la société humaine ne peut alors offrir immédiatement qu'une simple agglomération d'individus, dont la réunion est presque aussi fortuite que passagère et qui, occupés chacun de son seul salut, ne conçoivent la participation à celui d'autrui que comme un puissant moyen de mieux mériter le leur, en obéissant aux prescriptions suprêmes qui en ont imposé l'obligation. Notre respectueuse admiration sera toujours bien due assurément à la prudence sacerdotale qui, sous l'heureuse impulsion d'un instinct public, a su retirer longtemps une haute utilité pratique d'une si imparfaite philosophie. Mais cette juste reconnaissance ne saurait aller jusqu'à prolonger artificiellement ce régime initial au delà de sa destination provisoire, quand l'âge est enfin venu d'une économie plus conforme à l'ensemble de notre nature, intellectuelle et affective.

L'esprit positif, au contraire, est directement social, autant que possible, et sans aucun effort par suite de sa réalité caractéristique. Pour lui, l'homme proprement dit n'existe pas, il ne peut exister que l'Humanité, puisque tout notre développement est dû à la société, sous quelque rapport qu'on l'envisage. Si l'idée de société semble encore une abstraction de notre intelligence, c'est surtout en vertu de l'ancien régime philosophique ; car, à vrai dire, c'est à l'idée

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d'individu qu'appartient un tel caractère, du moins chez notre espèce. L'ensemble de la nouvelle philosophie tendra toujours à faire ressortir, aussi bien dans la vie active que dans la vie spéculative, la liaison de chacun à tous, sous une foule d'aspects divers, de manière à rendre involontairement familier le sentiment intime de la solidarité sociale, convenablement étendue à tous les temps et à tous les lieux. Non seulement l'active recherche du bien public sera sans cesse représentée comme le mode le plus propre à assurer communément le bonheur privé : mais, par une influence à la fois plus directe et plus pure, finalement plus efficace, le plus complet exercice possible des penchants généreux deviendra la principale source de la félicité personnelle, quand même il ne devrait procurer exceptionnellement d'autre récompense qu'une inévitable satisfaction intérieure. Car, si, comme on n'en saurait douter, le bonheur résulte surtout d'une sage activité, il doit donc dépendre principalement des instincts sympathiques, quoique notre organisation ne leur accorde pas ordinairement une énergie prépondérante ; puisque les sentiments bienveillants sont les seuls qui puissent se développer librement dans l'état social, qui naturellement les stimule de plus en plus en leur ouvrant un champ indéfini, tandis qu'il exige, de toute nécessité, une certaine compression permanente des diverses impulsions personnelles, dont l'essor spontané susciterait des conflits continus. Dans cette vaste expansion sociale, chacun retrouvera la satisfaction normale de cette tendance à s'éterniser, qui ne pouvait d'abord être satisfaite qu'à l'aide d'illusions désormais incompatibles avec notre évolution mentale. Ne pouvant plus se prolonger que par l'espèce, l'indi-

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vidu sera ainsi entraîné à s'y incorporer le plus complètement possible, en se liant profondément à toute son existence collective, non seulement actuelle, mais aussi passée, et surtout future, de manière à obtenir toute l'intensité de vie que comporte, en chaque cas, l'ensemble des lois réelles. Cette grande identification pourra devenir d'autant plus intime et mieux sentie que la nouvelle philosophie assigne nécessairement aux deux sortes de vie une même destination fondamentale et une même loi d'évolution, consistant toujours, soit pour l'individu, soit pour l'espèce, dans la progression continue dont le but principal a été ci-dessus caractérisé, c'est-à-dire la tendance à faire, de part et d'autre, prévaloir, autant que possible, l'attribut humain, ou la combinaison de l'intelligence avec la sociabilité, sur l'animalité proprement dite. Nos sentiments quelconques n'étant développables que par un exercice direct et soutenu, d'autant plus indispensable qu'ils sont d'abord moins énergiques, il serait ici superflu d'insister davantage, auprès de quiconque possède, même empiriquement, une vraie connaissance de l'homme, pour démontrer la supériorité nécessaire de l'esprit positif sur l'ancien esprit théologico-métaphysique, quant à l'essor propre et actif de l'instinct social. Cette prééminence est d'une nature tellement sensible que, sans doute, la raison publique la reconnaîtra suffisamment, longtemps avant que les institutions correspondantes aient pu convenablement réaliser ses heureuses propriétés.

D'après l'ensemble des indications précédentes, la supériorité spontanée de la nouvelle philosophie sur

go DISCOURS

chacune de celles qui se disputent aujourd'hui l'empire se trouve maintenant aussi caractérisée sous l'aspect social qu'elle l'était déjà du point de vue mental, autant du moins que le comporte ce Discours, et sauf le recours indispensable à l'ouvrage cité. En achevant cette sommaire appréciation, il importe d'y remarquer l'heureuse corrélation qui s'établit naturellement entre un tel esprit philosophique et les dispositions, sages mais empiriques, que l'expérience contemporaine fait désormais prévaloir de plus en plus, aussi bien chez les gouvernés que chez les gouvernants. Substituant directement un immense mouvement mental à une stérile agitation politique, l'école positive explique et sanctionne, d'après un examen systématique, l'indifférence ou la répugnance que la raison publique et la prudence des gouvernements s'accordent à manifester aujourd'hui pour toute sérieuse élaboration directe des institutions proprement dites, en un temps où il n'en peut exister d'efficaces qu'avec un caractère purement provisoire ou transitoire, faute d'aucune base rationnelle suffisante, tant que dureia l'anarchie intellectuelle. Destinée à dissiper enfin ce désordre fondamental, par les seules voies qui puissent le surmonter, cette nouvelle école a besoin, avant tout, du maintien continu de l'ordre matériel, tant intérieur qu'extérieur, sans lequel aucune grave méditation sociale ne saurait être ni convenablement accueillie ni même suffisamment élaborée. Elle tend doi>c à justifier et à seconder la préoccupation très légitime qu'inspire aujourd'hui partout le seul grand résultat' politique qui soit immédiatement compatible avec la situation actuelle, laquelle d'ailleurs lui procure une valeur spéciale par les graves difficultés qu'elle lui suscite, en posant tou-

SUR L ESPRIT POSITIF g I

jours le problème, insoluble à la longue, de maintenir un certain ordre politique au milieu d'un profond désordre moral. Outre ses travaux d'avenir, l'école positive s'associe immédiatement à cette importante opération par sa tendance directe à discréditer radicalement les diverses écoles actuelles, en remplissant déjà mieux que chacune d'elles les offices opposés qui leur restent encore, et qu'elle seule combine spontanément, de façon à se montrer aussitôt plus organique que l'école théologique et plus progressive que l'école métaphysique, sans pouvoir jamais comporter les dangers de rétrogradation ou d'anarchie qui leur sont respectivement propres. Depuis que les gouvernements ont essentiellement renoncé, quoique d'une manière implicite, à toute sérieuse restauration du passé, et les populations à tout grave bouleversement des institutions, la nouvelle philosophie n'a plus à demander, de part et d'autre, que les dispositions habituelles qu'on est au fond préparé partout à lui accorder (du moins en France, où doit surtout s'accomplir d'abord l'élaboration systématique), c'est-à-dire liberté et attention. Sous ces conditions naturelles, l'école positive tend, d'un côté, à consolider tous les pouvoirs actuels chez leurs possesseurs quelconques, et, de l'autre, à leur imposer dès obligations morales de plus en plus conformes aux vrais besoins des peuples.

Ces dispositions incontestables semblent d'abord ne devoir aujourd'hui laisser à la nouvelle philosophie d'autres obstacles essentiels que ceux qui résulteront de l'incapacité ou de l'incurie de ses divers promoteurs. Mais une plus mûre appréciation montre, au contraire, qu'elle doit trouver d'énergiques résistances chez presque tous les esprits maintenant actifs, par

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