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Discours sur l'histoire universelle

Le Discours sur Thistoire universelle, publié en 1681, fut préparé et écrit par Bossuet dans le cours des dix années précédentes ^ Cet ouvrage, fruit de l'entière maturité de l'auteur, appartient donc en plein à la seconde moitié de la littérature du grand siècle, c'est-à-dire, a l'dge de nos chefs-d'œuvre classiques proprement dits, à cet tige que, dans la mémorable année 1656, avait ouvert la publication des Lettres provinciales, desquelles l'auteur du Siècle de Louis XIV a dit : « Il faut rapporter à cet écrit de Pascal l'époque de la fixation du langage ^ »

Cependant, quand on étudie avec soin, dans le détail de la langue et de l'expression, les pages du Discours sur l'histoire universelle, on s'aperçoit qu'il ne serait pas possible de dire de cet ouvrage, publié vingt-six ans après les Provinciales, ce que Voltaire a dit, au même endroit, de celles-ci : « Il n'y a pas dans ces lettres un seul mot qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. » Au contraire, môme dans cette diction si pure et si

1. La première édition parut au mois de mars 1681, avec ce titre : Discours sur l'histoire universelle, à Monseigneur le Dauphin, pour expliquer la suite de la religion et les changements des empires. Première partie, depuis le commencement du monde jusqu'à l'empire de Charlemagne. Bossuet avait commencé en 1670 à diriger les études du fils de Louis XIV. Dans une lettre latine à M. de Néercassel, évêque de Castorie, du 8 mai 1681, il disait à ce prélat, en lui envoyant un exemplaire du Discours : • Quod a me nuper editum est, ad Serenissimi Delpbini informationem ab aliquot jam annis compositum opus, id offerro tibi, etc. »

t. Cbap. luii. Des beaux-artt.

6 l'UÉFACE DE L'EDITEUR.

ferme, dans ce langage si français du Discours sur l'histoire universelle, il n'est pas rare de rencontrer des tours de style, des constructions de phrase, qui, pour nous, ont vieilli, des idiotismes que le temps a frappés de discrédit, des acceptions de termes qui ont été délaissées depuis, ou moditîées, des latinismes actuellement hors d'usage, et dont le sens précis échappe à un lecteur peu familier avec la langue de Cicéron et de Tite-Live: en un mot, sous un regard attentif, bien des sortes de vétustés ou d'archaïsmes se révèlent encore dans le style incomparable de ce livre, qui passe avec raison pour un des types les plus achevés et des plus parfaits exemplaires de notre langue.

Ces diverses formes de langage empreintes de désuétude, que l'on remarque dans le Discours sur l'histoire universelle, se retrouvent-elles dans d'autres écrits célèbres qui ont vu le jour aux environs de la même date ? Si l'on demande de nouveaux exemples de ces mêmes formes aux ouvrages qui ont commencé la gloire de Fénelon, aux écrits en prose de Boileau et de Racine, au livre de La Bruyère, etc., on ne perdra pas tout à fait sa peine ; mais, pour un grand nombre de cas, cette recherche demeurera stérile. Au contraire, si on fait la même épreuve sur des écrivains, de premier ou de second ordre, venus plus tôt dans le grand siècle, sur Corneille, Molière, La Fontaine, Saint-Évremond, Mézeray, etc., qui ont fleuri ou commencé à fleurir dès le temps de Louis XIII, ou sous le ministère de Mazarin, aussitôt les exemples qu'on cherchait se présentent beaucoup plus nombreux, et une assez ample recolle de locutions semblables ou analogues se fera sans beaucoup de temps ni d'efforts.

Bossuet, dans la longue carrière qu'il lui fut donné de parcourir, a vu plusieurs des âges divers que l'histoire littéraire distingue au sein du xvii' siècle. De bonne heure célèbre par ses premières prédications, il avait près de trente ans, lorsque parurent les Provinciales; il avait dépassé cet âge de plusieurs années, lorsque Louis XIV, derrière lequel s'avançait une nouvelle génération d'écrivains, commença son règne. Témoin, à cette époque, du travail qui s'opérait de divers côtés pour donner entîn à notre idiome la consistance et la dignité d'une langue faite, il en reconnut mieux que personne l'utilité et l'urgence, et se conforma, s'associa lui-même, dans ses écrits et dans ses discours, aux changements qui s'accomplissaient, mais à sa manière, avec l'intelUgence et l'indépen-

dance d'un esprit supérieur, plutôt qu'avec l'emprcbscment scrupuleux et l'exactitude d'un lettré de profession. La langue de Bossuet, quoique toujours en progrès de correction, ne s'est jamais surveillée ou limitée comme le peut faire celle d'un puriste. Chez lui l'écrivain, né et grandi dans la variété et la féconde liberté des temps de Richelieu et de Mazarin, s'est encore perfectionné sous la noble régularité de l'âge suivant; mais, en se pliant de grand cœur à ce nouveau régime, il ne s'y est jamais asservi, et a gardé, pour la langue comme pour le goût, ses franchises jusqu'à la fin. Voilà comment il se peut faire que le style du Discours sur l'histoire universelle, celui de ses écrits qu'il a le plus travaillé et revu avec le plus de soin, se trouve, cependant, en plus d'un détail, en retard sur la date de l'ouvrage, et que cette espèce de commentaire que réclament si souvent, en raison de leurs nombreuses divergences avec la grammaire et le vocabulaire définitifs de notre langue, les vers de Corneille ou la prose de Descartes, soit parfois encore applicable et doive ôtre appliquée au monument le plus achevé et le plus classique de la prose de Bossuet.

Relever dans ce livre, qui a sa place marquée à toujours sur le programme de nos Écoles, ces tournures, ces expressions, dont on demanderait en vain la confirmation au Dictionnaire de l'Académie, et qui n'ont pas laissé d'être, en leur temps, très-françaises; les faire connaître pour ce qu'elles sont à nos jeunes lecteurs, qui pourraient être tentés d'y voir, soit d'involontaires incorrections, soit des singularités de diction échappées au génie, au lieu d'y reconnaître, comme on a presque toujours à le faire, la libre trace d'un usage antérieur aboli ou déclinant: tel est le premier et le plus constant objet des notes qui accompagnent le texte dans cette édition nouvelle. Au reste, je n'ai pas entendu réduire mon travail de commentateur aux limites d'une explication littéraire et philologique. Quoique l'enseignement oral me paraisse mieux convenir que le commentaire écrit à ces observations d'un autre genre, qui ont pour sujet la composition môme ou l'éloquence d'un livre excellent, je n'ai pas cru trop empiéter sur le domaine de messieurs les Professeurs en me permettant çà et là d'insister sur la grandeur du plan, sur la profondeur ou la sublimité de telle pensée, sur l'énergique propriété d'une expression, ou sur la justesse originale d'une image, et quelquefois de laisser échapper un mouvement

d'admiration en présence de certaines beautés dont on se résigne difficilement à jouir en silence, si impuissant qu'on se sente à en parler dignement.

n est une autre partie de la tâche du commentateur qui consiste à signaler les sources où l'auteur, soit pour la pensée, soit pour l'expression, a puisé, les exemples, les modèles qu'il a consultés ou suivis. Un écrivain tel que le nôtre prêterait largement à ce genre de remarques. Bossuet, un de ces féconds et vivants génies qui trouvent en eux-mêmes le plus de ressources, est aussi un de ceux sur lesquels la tradition a le plus d'empire, et qui tiennent le plus, quoi qu'ils fassent, à s'autoriser ou à s'inspirer de ce qui a pu fitre pensé ou dit de meilleur avant eux. Nourri, par ses premières études, et par celles de toute sa vie, de la moelle des deux antiquités, de la profane comme de la sacrée, il en est tout plein, pour ainsi dire ; elle déborde de tous côtés dans ses ouvrages. Les noms d'auteurs qu'il cite lui-mûme en grand nombre au bas du texte, les passages mémorables auxquels il nous renvoie, n'indiquent et n'ont pu indiquer qu'une faible partie de tout ce qu'ont fourni soit à la philosophie, soit à l'éloquence du Discours sur l'histoire universelle, les écrivains sacrés, les Pères de l'Église, les historiens et les moralistes anciens. Souvent, étude faite d'une page qui semble être sortie tout entière, d'un seul jet, du fonds propre de l'auteur, si l'on y revient pour l'examiner plus avant, et en scruter, pour ainsi dire, le dessous, on est étonné de fout ce qui, en réalité, y est entré d'emprunts directs ou détournés, de souvenirs secrets ou d'involontaires réminiscences. On croyait n'entendre, n'admirer que Bossuet, et tout à coup, sous cette parole où se marque si distinctement l'accent de sa voix, on aperçoit la trace évidente d'une pensée du Psalmiste ou de l'Ecclésiaste, d'un mouvement de saint Augustin, d'une sentence de Tertullien, d'un trait de Polybe ou de Tite-Live. Espèce de découverte d'autant plus agréable, qu'en la signalant, on ne peut craindre de faire tort à l'originalité de l'auteur, ni de porter la moindre atteinte à sa gloire. Nul, en effet, ne possède comme lui le secret d'imiter, sans abdiquer ni s'effacer soi-même, et de s'approprier la pensée ou la parole d'autrui , de manière à donner même aux emprunts les plus visibles la grâce ou l'énergie d'une création toute personnelle. Mais, dans le cadre modeste d'une édition destinée comme celle-ci à l'usage courant, ces intéressants rapprochements ne pouvaient être in-

diqués autant de fois que l'occasion s'en présente, et j'ai dû ne donner place dans mes notes qu'avec réserve et discrétion aux renseignements de cette nature.

Parmi les citations ou les renvois dont se compose cette partie du commentaire, je n'ai eu garde d'oublier un écrivain religieux que Bossuet n'a nulle part mentionné dans ses notes, et dont, à vrai dire, il ne pouvait, pour plusieurs raisons, citer le nom, ni désigner l'œuvre, mais dont il est difficile de ne pas reconnaître la trace en plus d'un endroit de l'Histoire universelle: cet écrivain est Pascal.

Entre autres mérites singuliers par lesquels se distingue le second livre de notre Discours, qui en est la partie essentielle et fondamentale, puisque c'est celle qui a la religion pour sujet, des voix éloquentes ont depuis longtemps signalé la profondeur de coup d'oeil et l'extraordinaire rigueur de méthode avec lesquelles Bossuet marque la suite et la succession des choses^, dans cette histoire de l'origine, de la chute et de la rédemption du genre humain. Rien, dans ce vaste tableau, qui ne soit ou ramené vers le môme point de départ, ou dirigé vers le mt'me but iînal. Tout est joint, lié, serré ; tout, du premier au dernier mot, forme chaîne, une chaîne étroite de divines leçons, de divines promesses, de prédictions, de miracles, etc., qui, depuis le bannissement d'Eden jusqu'au triomphe de l'Évangile de Jésus-Christ, se déroule sans relâche, en passant par Abraham, David, Moïse, Esdras. L'ordre des conseils d'en haut, la politique céleste ^ qui mène le monde et qui le sauve, est mise au jour dans toute son économie et dans toute sa teneur, pour ainsi dire, par cet infatigable et méthodique révélateur du passé, qui joint, on ne sait comment, la marche exacte du logicien à l'enthousiasme impétueux du prophète.

C'est précisément par ce caractère de rigoureux enchaînement que nous frappe tout d'abord le plan d'histoire religieuse dont la trace s'est conservée dans les /"ensées éparses de Pascal. Avant Bossuet, Pascal, descendant de la Loi à l'Évangile, remontant de l'Évangile à la Loi, avait, dans ses méditations profondes, marqué le rapport de l'une à l'autre et l'unité des desseins de Dieu avec une précision, en quelque sorte, géométrique, et montré le monde moral tout entier

1. Ce sont les termes mêmes dont se sert peipétuelloiiicnl Rossuet. S. Expression de Bossuet. Sermon sur la Providence. Exorde.

tournant, pour ainsi dire, autour de Jésus-Christ, comme los deux visibles roulent autour de leur axe.

Non-seulement cette méthode, cet art de ramener toutes les lignes à leur centre \ qu'aucune démonstration ou apologie du christianisme n'avait poussé aussi loin, semble annoncer la marche suivie par Bossuet dans la seconde partie de son Discours, mais on a de la peine à ne pas voir dans telle ou telle vue de Pascal sur le dogme ou sur la morale, le germe heureux de quelques-unes des plus belles considérations qui se mêlent au religieux récit de Bossuet. Ces analogies se présentent surtout en lisant dans le recueil des Pensées les fragments qui traitent delà vocation et delà réprobation du peuple juif, et de la réunion de toute vérité et de toute perfection en Jésus-Christ ^.

n y a plus, l'idée môme de l'œuvre totale de Bossuet, de cette œuvre immense dans le cadre de laquelle toute l'histoire profane se trouve comprise, aussi bien que celle de la religion, mais profondément subordonnée à celle-ci, cette idée éclate, comme une vive et soudaine lueur, dans quelques mots de Pascal, tels que les suivants :

« S'étendant depuis les premiers temps jusqu'aux derniers, l'histoire du peuple juif e?i/èrme dans sa durée celle de toutes nos histoires ^. »

« Qu'il est beau de voir, par les yeux de la foi, Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée, Hérode, agir, sans le savoir, pour le triomphe de l'Évangile * / »

« C'était là, dit M, Sainte-Beuve de cette dernière parole, c'était là tout un programme, que le génie impétueux de Bossuet dut aussitôt embrasser, comme l'œil d'aigle du grand Condé parcourait l'étendue des batailles^. »

Sans doute autre chose est concevoir de loin avec génie le plan d'une grande action, autre chose est livrer la bataille et la gagner. A Bossuet seul revient l'honneur d'avoir élevé à la gloire de la religion, et pour sa défense, un monu-

1. Autre expression de Bossuet. Après avoir montré et célébré, dans le III» Sermon, pour le jour de Pâques, l'accomplissement des promesses en Jésus-Christ : • Louange à Dieu, dit-il, alléluia, tel doit être notre cantique dans cette consommation, dans cette réduction de toutes les lignes à leur centre, de toutes les créatures à leur principe. »

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