‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 3)Chapitre 15 sur 74 · ROMULUS^ OU ROME FONDEE · texte numérisé non relu

ROMULUS^ OU ROME FONDEE

Cette ville ^ qui devait être la maîtresse de Tunivers, et dans la suite le siège principal de 3250 Î70 la religion^ fut fondée sur la fin de la troisième année de la sixième olympiade, 430 ans environ après la prise de Troie, de laquelle les Ro- Ans Ans malus croyaieut que leurs ancêtres étaient sor- Rcme.j. c' tls, ct 753 aus devant Jésus-Christ. Romulus, 1 nourri durement avec les bergers , et toujours

dans les exercices de la guerre , consacra cette ville au dieu de la guerre, qu'on croyait son

6 748 père ^ Vers les temps de la naissance de Rome,

arriva, par la mollesse de Sardanapale, la chute du premier empire des Assyriens. Les Mèdes, peuple belliqueux, animés par les discours d'Arbace , leur gouverneur , donnèrent à tous les sujets de ce prince efféminé l'exemple de le mépriser. Tout se révolta contre lui, et il périt enfin dans sa ville capitale, où il se vit contraint à se brûler lui-même avec ses femmes, ses eunuques et ses richesses. Des ruines de cet empire on voit sortir trois grands royaumes. Arbace ou Orbace, que quelques-uns appellent Pharnace, affranchit les Mèdes, qui, après une assez longue anarchie, eurent des rois très-puis-

7 747 sants. Outre cela, incontinent après Sardana-

pale, on voit paraître un second royaume des Assyriens, dont Ninive demeura la capitale, et un royaume de Babylone. Ces deux derniers

» Vai\. Édition de 1681 ; qu'il disait son père. Cette faute est corrigée dans V édition de 1695.

royaumes ne sont pas inconnus aux auteiirs ^^"^ ^J^ profanes, et sont célèbres dans l'histoire sainte. ^°™«- ^' ^ Le second royaume de Ninive est fondé par Thilgath ou Theglath, fils de Phalasar, appels pour cette raison Theglathphalasar, à qui on donne aussi le nom de Ninus le Jeune. Baladan, que les Grecs nomment Bélésis, établit le royaume de Babylone, où il est connu sous le nom de Nabonassar. De là l'ère de Nâbonasoar, célèbre chez Ptolomée et les anciens astro nomes ;, qui comptaient leurs années par le règne de ce prince. 11 est bon d'avertir ici que ce mot d'ère signifie un dénombrement d'années commencé à un certain point que quelque grand événement fait remarquer. Achaz, roi u 740 de Juda, impie oi méchant, pressé par Razin, roi de Syrie, et par Phacée, fils de Romélias, roi d'Israël, au lieu de recourir à Dieu, qui lui suscitait ces ennemis pour le punir , appela Theglathphalasar, premier roi d'Assyrie ou de Ninive, qui réduisit à l'extrémité le royaume d'Israël, et détruisit tout à fait celui de Syrie ; mais en même temps il ravagea cel. i de Juda, qui avait imploré son assistance. Ainsi les rois d'Assyrie rapprirent le chemin de la terre sainte, et en résolurent la conquête. Ils commencèrent par le royaume d'Israël, que Salmanasar, filg et successeur de Theglathphalasar, détruisit entièrement. Osée, roi d'Israël, s'était fié au se- 33 721 cours de Sabacon, autrement nommé Sua ou Sotis, roi d'Ethiopie, qui avait envahi l'Egypte. Mais ce puissant conquérant ne put le tirer des mains de Salmanasar. Les dix tribus, où le «îulte de Dieu s'était éteint, furent transportées

Ans Ans ^ Niiilve , et , dispersées parmi les Gentils^ s'y Rome. j. c. perdirent tellement, qu'on ne peut plus en découvrir aucune trace. lien resta quelques-uns, qui furent mêlés parmi les Juifs, et firent une petite partie du royaume de Juda. En ce temps

39 715 arriva la mort de Romulus. Il fut toujours en

guerre, et toujours victorieux ; mais, au milieu des guerres, il jeta les fondements de la religion et des lois. Une longue paix donna moyen à

40 714 Numa, son successeur, d'achever Touvrage.

Il forma la religion, et adoucit les mœurs farouches du peuple romain. De son temps, les colonies venues de Corinthe , et de quelques autres villes de Grèce , fondèrent Syracuse en Sicile, Grotone, Tarente, et peut-être quelques autres villes dans cette partie de l'Italie, à qui de plus anciennes colonies grecques répandues dans tout le pays avaient déjà donné le nom de Grande-Grèce. Cependant Ézéchias, le plus pieux et le plus juste de tous les rois après Da- 44 710 vid, régnait en Judée. Sennachérib, fils et successeur de Salmanasar, l'assiégea dans Jérusalem avec une armée immense : elle périt en une nuit, par la main d'un ange. Ézéchias, délivré d'une manière si admirable, servit Dieu, avec tout son peuple, plus fidèlement que jase 698 mais. Mais après la mort de ce prince, et sous son fils Manassès, le peuple ingrat oublia Dieu, et les 67 687 désordres s'y multiplièrent. L'État populaire se formait alors parmi les Athéniens, et ils commencèrent à choisir les archontes annuels , dont le premier fut Créon. Pendant que l'impiété s'augmentait dans le royaume de Juda, la puissance des rois d'Assyrie, qui devaient en être les

vengeurs^ s'accrut sous Asaraddon, fils de Sen- ^°^ ^'^^ nachérib. Il réunit le royaume de Babylone à Rome. j. c. celui de Ninive^ et égala dans la grande Asie la puissance des premiers Assyriens \ Les Mèdes commençaient aussi à se rendre considérables. Déjocès, leur premier roi, que quelques-uns prennent pour l'Arphaxad nommé dans le livre de Judith % fonda la superbe ville d'Ecbatane, et jeta les fondements d'un grand empire. Ils l'avaient mis sur le trône pour couronner ses vertus, et mettre fin aux désordres que l'anarchie causait parmi eux^ Conduits par un si grand roi, ils se soutenaient contre leurs voisins^ mais ils ne s'étendaient pas. Rome s'accroissait, mais faiblement. Sous Tullus Hostilias, 33 671 son troisième roi, et par le fameux combat des

' Var. Après Assyriens , dans toutes les éditions originales on lit ce qui suit ; Sous son règne , les Cuthéens , peuples d'Assyrie, depuis appelés Samaritains, furent envoyés pour habiter Samarie. Ceux-ci joignirent le culte de Dieu avec celui des idoles , et obtinrent d'Asaraddon un prêtre israélite , qui leur apprit le service du Dieu du pays , c'est à dire les observances de la loi de Moïse. Dieu ne voulut pas que son nom fût entièrement aboli dans une terre qu'il avait donnée à son peuple , et il y laissa sa loi en témoignage. Mais leur prêtre ne leur donna que les livres de Moïse , que les dix tribus révoltées avaient retenus dans leur schisme. Les Écritures composées depuis parles prophètes qui sacrifiaient dans le temple, étaient détestées parmi eux ; et c'est pourquoi les Samaritains ne reçoivent encore aujourd'hui que le Pentateuque.

Pendant qu'Asaraddon et les Assyriens s'établissaient si puissamment dans la grande Asie, les Mèdes, etc. Voyez, page 3 de la ISoticc des éditions de cet ouvrage, la raison de cette suppression.

' Var. Au lieu de que quelques-uns... de Judith, on lit dans l'édition de 1681 : nommé Arphaxad dans TÉcriture.

^ Herod., lib. i, c. 96.

BOSS. — IIIST. UNIV. 4

Ans Ans Hopaces et des Guriaces, iVlbe fut vaincue et

de dev. •'

Rome. j. c. rujnée : ses citoyens, incorporés à la ville victorieuse, l'agrandirent et la fortifièrent. Romulus avait pratiqué le premier ce moyen d'augmenter la ville, où il reçut les Sabins et les autres peuples vaincus. Ils oubliaient leur défaite, et devenaient des sujets affectionnés. Rome^ en étendant ses conquêtes, réglait sa milice; et ce fut sous Tullus Hostilius qu'elle commença à apprendre cette belle discipline qui la rendit, dans la suite, maltresse de l'uw 670 nivers. Le royaume d'Egypte, affaibli par ses longues divisions, S(i rétablissait sous Psammitique. Ce prince, qui devait son salut aux Ioniens et aux Cariens, les établit dans l'Egypte, fermée jusqu'alors aux étrangers. A cette occasion les Égyptiens entrèrent en commerce avec les Grecs; et, depuis ce temps aussi, l'histoire d'Egypte, jusque-là mêlée de fables pompeuses par l'artifice des prêtres, commence, selon Hérodote \ à avoir de la certitude. Cependant les rois d'Assyrie devenaient de plus en plus re-

97 657 doutables à tout l'Orient. Saosduchin, fds d'Asa-

raddon, qu'on croit être le Nabuchodonosor

98 653 du livre de Judith, défit en bataille rangée Ar-

phaxad, roi des Mèdes, quel qu'il soit. Si ce n'est pas Déjocès lui-même, premier fondateur d'Ecbatane^ ce peut être Phraorte ou Aphraarte, son fus, qui en éleva les murailles. Enflé de sa victoire, le superbe roi d'Assyrie entreprit- de

' Herod., lib. n, c. 154.

* Var. Ligne 24 : qu'on croit... entreprit. Édition de 1681 : appelé Nabuchodonosor dans le livre de Judith , défit en ba-

conquérir toute la terre. Dans ce dessein, il ^^^^ ^JJ« passa l'Euphrate, et ravagea tout jusqu'en Ju- ^°°'«- •'• ^^ dée. Les Juifs avaient irrité Dieu, et s'étaient abandonnés à Tidolàtrie, à l'exemple de Manassès; mais ils avaient fait pénitence avec ce prince : Dieu les prit aussi en sa protection. Les conquêtes de Nabuchodonosor et d'Holopherne, son général, furent tout à coup arrêtées par la main d'une femme. Déjocès, quoique battu par les Assyriens, laissa son royaume en état de s'accroître sous ses successeurs. Pendant que Phraorte, son fils, et Cyaxare, fils de Phraorte, subjuguaient la Perse, et poussaient leurs conquêtes dans l'Asie Mineure jusques aux bords de l'Halis, la Judée vit passer le règne détestable d'Amon, fils de Manassès; et Josias, fils m 643 d'Amon, sage dès l'enfance, travaillait à répa- us 64i rer les désordres causés par l'impiété des rois ses prédécesseurs. Rome, qui avait pour roi Aneus Martius , domptait quelques Latins sous sa conduite, et, continuant à se faire des citoyens de ses ennemis, elle les renfermait dans ses murailles. Ceuxde Véies, déjà affaiblis par Romulus, firent de nouvelles pertes. Ancus poussa ses conquêtes jusqu'à la mer voisine, et bâtit la 123 626 ville d'Ostie, à l'embouchure du Tibre. En ce temps, le royaume de Babylone fut envahi par iVabopolassar. Ce traître, que Chinaladan, autrement Sarac, avait fait général de ses armées contre Cyaxare, roi des Mèdes, se joignit avec Astyage, fils de Cyaxare, prit Chinaladan dans Ninive, détruisit cette grande ville si longtemps

taille rangée Arphaxad , roi des Mèdes. Enflé de ce succès, il entreprit, etc.

*de' dev' lïi ai tresse de rOrient^ et se mit sur le trône de

Rome. j.c. son maître. Sous un prince si ambitieux^ Ba-

bylone s'enorgueillit. La Judée^ dont l'impiété

croissait sans mesure^ avait tout à craindre,

130 624 Le saint roi Josias suspendit pour un peu de temps, par son humilité profonde, le châtiment que son peuple avait mérité; mais le mal s'aug-

144 610 menta sous ses enfants. Nabuchodonosor II ,

147 607 plus terrible que son père Nabopolassar, lui succéda. Ce prince, nourri dans l'orgueil et toujours exercé à la guerre, fit des conquêtes prodigieuses en Orient et en Occident; et Babylone menaçait toute la terre de la mettre en servitude. Ses menaces eurent bientôt leur effet à regard du peuple de Dieu. Jérusalem fut al)andonnée à ce superbe vainqueur, qui la prit par trois fois : la première, au commencement de son règne, et à la quatrième année du règne de Joakim, d'où commencent les soixante-dix ans de la captivité de Babylone, marqués par

155 599 le prophète Jérémie ' ; la seconde, sous Jécho-

nias, ou Joachin, fils de Joakim; et la dernière,

156 598 sous Sédécias, où la ville fut renversée de fond

en comble, le temple réduit en cendre, et le roi mené captif à Babylone, avec Saraïa, souverain pontife, et la meilleure partie du peuple. Les plus illustres de ces captifs furent les prophètes Ézéchiel et Daniel. On compte aussi parmi eux les trois jeunes hommes que Nabuchodonosor ne put forcer à adorer sa statue, ni les consumer parles flammes. La Grèce était florissante, et ses sept sages se rendaient illustres.

' Jerem., xxv, 11, 12;xxix, 10.

Quelque temps devant la dernière désolation de ^°^ ^°' Jérusalem, Solon, l'un de ces sept sages, don- ^°^** ^^g^ nait des lois aux Athéniens, et établissait la liberté sur la justice; les Phocéens d'Ionie i^e &7c menaient à Marseille leur première colonie. Tarquin l'Ancien, roi de Rome, après avoir subjugué une partie de la Toscane, et orné la ville de Rome par des ouvrages magnifiques, acheva son règne. De son temps, les Gaulois, conduits par Bellovèse, occupèrent dans l'Italie tous les environs du Pô, pendant que Ségovèse, iss 566 son frère, mena bien avant dans la Germanie un autre essaim de la nation. Servius Tullius, successeur de Tarquin, établit le cens, ou le dénombrement des citoyens distribués en certaines classes, par où cette grande ville se trouva réglée comme une famille particulière. Nabuchodonosor embellissait Babylone , qui s'était enrichie des dépouilles de Jérusalem et de l'Orient. Elle n'en jouit pas longtemps. Ce roi, qui l'avait ornée avec tant de magnificence, vit en mourant la perte prochaine de cette superbe ville * . Son fils Évilmerodac, que ses débauches rendaient 192 532 odieux, ne dura guère, et fut tué par Nériglis- 194 se? sor, son beau-frère, qui usurpa le royaume. Pisistrate usurpa aussi dans Athènes l'autorité souveraine, qu'il sut conserver trente ans durant parmi beaucoup de vicissitudes, et qu'il laissa même à ses enfants. Nériglissor ne put souffrir la puissance des Mèdes, qui s'agrandissaient en Orient, et leur déclara la guerre. Pendant qu'Astyage, fils de Cyaxare I, se préparait

' Abyd. apud Euseb. Praep. Ev., lib. ix, cap. 41.

^de dev ^ ^^ résistance, il mourut, et laissa cette guerre Rome. j. c. ^ soutcuir à Cyaxare II, son fils, appelé par Daniel Darius le Mède. Celui-ci nomma pour gé- 195 559 néral de son armée Cyrus, fils de Mandane, sa sœur, et de Cambyse, roi de Perse, sujet à Tempire des Mèdes. La réputation de Cyrus, qui s'était signalé en diverses guerres sous Astyage, son grand-père , réunit la plupart des rois d'Orient sous les étendards de Cyaxare. Il 206 548 prit dans sa ville capitale Crésus, roi de Lydie, 211 543 et jouit de ses richesses immenses : il dompta les autres alliés des rois deBabylone, et étendit sa domination non-seulement sur la Syrie, mais encore bien avant dans l'Asie Mineure. Enlîn,

216 533 il marcha contre Babylone : il la prit, et la sou-

mit à Cyaxare, son oncle, qui, n'étant pas moins touché de sa fidélité que de ses exploits,lui donna sa fille unique et son héritière en mariage. Dans

217 537 le règne de Cyaxare, Daniel, déjà honoré, sous

les règnes précédents, de plusieurs célestes visions, où il vit passer devant lui en figures si manifestestantderois et tant d'empires, apprit, par une nouvelle révélation , ces septante fameuses semaines , où les temps du Christ et la destinée du peuple juif sont expliqués. C'était des semaines d'années, si bien qu'elles contenaient quatre cent quatre-vingt-dix ans; et cette manière de compter était ordinaire aux Juifs, qui observaient la septième année aussi bien qae le septième jour avec un repos religieux.

218 536 Quelque temps après cette vision, Cyaxare mou-

rut, aussi bien que Cambyse, père de Cyrus; et ce grand homme, qui leur succéda, joignit le royaume de Perse, obscur jusqu'alors, au

royaume des Mèdes^ si fort augmenté par ses conquêtes. Ainsi il fut maître paisible de tout l'Orient, et fonda le plus grand empire qui eût été dans le monde. JVÏais ce qu'il faut le plus remarquer pour la suite de nos époques ^ c'est que ce grand conquérant, dès la première année de son règne, donna son décret pour rétablir le temple de Dieu en Jérusalem, et les Juifs dans la Judée.

11 faut un peu s'arrêter en cet endroit, qui est le plus embrouillé de toute la chronologie ancienne, par la difficulté de concilier l'histoire profane avec l'histoire sainte. Vous aurez sans doute. Monseigneur, déjà remarqué que ce que je raconte de Gyrus est fort différent de ce que vous en avez lu dans Justin; qu'il ne parle point du second royaume des Assyriens, ni de ces fameux rois d'Assyrie et de Babylone, si célèbres dans l'histoire sainte; et qu'enfin mon récit ne s'accorde guère avec ce que nous raconte cet auteur des trois premières monarchies, de celle des Assyriens , finie en la personne de Sardanapale, de celle des Mèdes, finie en la personne d'Astyage, grand-père de Cyrus, et de celle des Perses, commencée par Cyrus et détruite par Alexandre.

Vous pouvez joindre à Justin Diodore avec la plupart des auteurs grecs et latins, dont les écrits nous sont restés, qui racontent ces histoires d'une autre manière que celle que j'ai suivie, comme plus conforme à l'Écriture.

Mais ceux qui s'étonnent de trouver l'histoire profane en quelques endroits peu conforme à l'histoire sainte, devraient remarquer en même

Ans Ans

de dev.

U(,me. J. C.

temps qu'elle s'accorde encore moins avec ellemême. Les Grecs nous ont raconté les actions de Cyrus en plusieurs manières différentes. Hérodote en remarque trois, outre celle qu'il a suivie *, et il ne dit pas qu'elle soit écrite par des auteurs plus anciens ni plus recevables que les autres. Il remarque encore lui-même^ que la mort de Cyrus est racontée diversement, etqu^il a choisi la manière qui lui a paru la plus vraisemblable, sans l'autoriser davantage. Xénophon , qui a été en Perse au service du jeune Cyrus, frère d'Artaxerxès nommé Mnémon, a pu s'instruire de plus près de la vie et de la mort de l'ancien Cyrus, dans les annales des Perses et dans la tradition de ce pays; et, pour peu qu'on soit instruit de l'antiquité, on n'hésitera pas à préférer, avec saint Jérôme % Xénophon, un si sage philosophe, aussi bien qu'un si habile capitaine, à Ctésias *, auteur fabuleux, que la plupart des Grecs ont copié , comme Justin et les Latins ont fait les Grecs ; et plutôt même qu'Hérodote, quoiqu'il soit très-judicieux. Ce qui me détermine à ce choix, c'est que l'histoire de Xénophon, plus suivie et plus vraisemblable en elle-ménie, a encore cet avantage qu'elle est plus conforme à l'Écriture, qui par son antiquité, et par le rapport des affaires du peuple juif avec celles de l'Orient, mériterait d'être

' Herûd., lib. i , c. 95. — ^ Herod., lib. i , c. 214. — ^ Hier. iiiDan., cap V, tom. m, col. 1091.

^ Var. Page 55, ligne 30 : que j'ai suivie, comme plus conforme.... à Ctésias, etc. Édition de 1681 : que j'ai suivie. Pour ce qui regarde Cyrus , les auteurs profanes ne sont point d'accord sur son histoire; mais j'ai cru devoir plutôt suivre Xénophon avec saint Jérôme que Ctésias , etc.

préférée à toutes les histoires grecques^ quand d'ailleurs on ne saurait pas qu'elle a été dictée par le Saint-Esprit.

Quant aux trois premières monarchies^ ce qu'en ont écrit la plupart des Grecs a paru douteux aux plus sages de la Grèce. Platon fait voir en général,, sous le nom des prêtres d'Egypte, que les Grecs ignoraient profondément les antiquités ^ ; et Aristote a rangé parmi les conteurs de fables^ ceux qui ont écrit les Assyriaques.

C'est que les Grecs ont écrit tard, et que, voulant divertir par les histoires anciennes la Grèce toujours curieuse , ils les ont composées sur des mémoires confus, qu'ils se sont contentés de mettre dans un ordre agréable, sans se trop soucier de la vérité.

Et certainement la manière dont on arrange ordinairement les trois premières monarchies est visiblement fabuleuse. Car, après qu'on a fait périr sous Sardanapale l'empire des Assyriens, on fait paraître sur le théâtre les Mèdes, et puis les Perses; comme si les Mèdes avaient succédé à toute la puissance des Assyriens, et que les Perses se fussent établis en ruinant les Mèdes.

Mais, au contraire, il parait certain^ que lorsque Arbace révolta les Mèdes contre Sardanapale , il ne fit que les affranchir, sans leur soumettre l'empire d'Assyrie. Hérodote distingue le temps de leur affranchissement d'avec celui de leur premier roi Déjocès *; et, selon la

' Plat in Tim. — ^ Aristot. Polit., lib. v, cap. 10. ^ Var. Édition de 1681 : il est certain. ^ Herod., lib. i, c. 9G.

supputation des plus habiles chronologistes , l'intervalle entre ces deux temps doit avoir été environ de quarante ans. Il est d'ailleurs * constant^ par le témoignage uniforme de ce grand historien et de Xénophon ^, pour ne point ici parler des autres, que, durant les temps qu'on attribue à Tempire des Mèdes , il y avait en Assyrie des rois très-puissants que tout l'Orient redoutait^ et dont Cyrus abattit l'empire par la prise de Babylone.

Si donc la plupart des Grecs, et les Latins qui les ont suivis, ne parlent point de ces rois babyloniens; s'ils ne donnent aucun rang à ce grand royaume parmi les premières monarchies dont ils racontent la suite; enfin, si nous ne voyons presque rien, dans leurs ouvrages, de ces fameux rois Teglathphalasar, Salmanasar, Sennachérib , Nabuchodonosor, et de tant d'autres si renommés dans l'Écriture et dans les histoires orientales , il le faut attribuer ou à l'ignorance des Grecs, plus éloquents dans leurs narrations que curieux dans leurs recherches, ou à la perte que nous avons faite de ce qu'il y avait de plus recherché et de plus exact dans leurs histoires.

En effet, Hérodote avait promis une histoire particulière des Assyriens *, que nous n'avons pas, soit qu'elle ait été perdue, ou qu'il n'ait

^ Var. Page'ôljig. 29: Hérodote... Il est d'ailleurs, etc. Édition de 1681 : Hérodote, suivi en cela par les plus habiles chro nologistes , fait paraître leur premier roi Déjocès cinquante ans après leur révolte ; et il est d'ailleurs , etc.

2 Herod., lib. i; Xénophon., Cyrop. lib. v, vi , etc.

^ Herod., lib. i, c. 100, 184.

pas eu le temps de la faire; et on peut croire d'un historien si judicieux qu'il n'y aurait pas oublié les rois du second empire des Assyriens, puisque même Sennachérib , qui en était Tun, se trouve encore nommé, dans les livres que nous avons de ce grand auteur ^, comme roi des Assyriens et des Arabes.

Strabon, qui vivait du temps d'Auguste, rapporte* ce que Mégasthène, auteur ancien et voisin des temps d'Alexandre, avait laissé par écrit sur les fameuses conquêtes de Nabuchodonosor, roi des Ghaldéens, à qui il fait traverser l'Europe, pénétrer l'Espagne, et porter ses armes jusqu'aux colonnes d'Hercule. Élien nomme Tilgamus, roi d'Assyrie^, c'est-à-dire, sans difficulté , le Tilgath ou le Teglath de l'histoire sainte ; et nous avons , dans Ptolomée, un dénombrement des princes qui ont tenu les grands empires, parmi lesquels se voit une longue suite des rois d'Assyrie inconnus aux Grecs, et qu'il est aisé d'accorder avec l'histoire sacrée.

Si je voulais rapporter ce que nous racontent les annales des Syriens, un Bérose, un Aby dénus, un Nicolas de Damas, je ferais un trop long discours. Joseph et Eusèbe de Césarée nous ont conservé les précieux fragments de tous ces auteurs*, et d'une infinité d'autres qu'on avait entiers de leurs temps, dont le témoignage confirme ce que nous dit l'Écriture

' Herod., lib. ii , c. 141. — ^ Strab,, lib. xv, init. — * yElian., Hist. Anim., lib. xii, c. 21. — ^ Joseph., Ant., lib. IX, c. ult., et lib. x, c. 11; lih. ï cont. Apion. Euseb., Praep Evang. lib. ix.

sainte touchant les antiquités orientales ^ et en particulier touchant les histoires assyriennes

Pour ce qui est de la monarchie des Mèdes, que la plupart des historiens profanes mettent la seconde dans le dénombrement des grands empires^ comme séparée de celle des Perses^ il est certain que TÉcriture les unit toujours ensemble; et vous voyez ^ Monseigneur^ qu'outre Tautorité des Livres saints , le seul ordre des faits montre que c'est à cela qu'il s'en faut tenir.

Les Mèdes avant Cyrus , quoique puissants et considérables , étaient effacés par la grandeur des rois de Babylone. Mais Cyrus ayant conquis leur royaume par les forces réunies des Mèdes et des Perses^ dont il est ensuite devenu le maître par une succession légitime, comme nous l'avons remarqué après Xénophon , il parait que le grand empire dont il a été le fondateur a dû prendre son nom des deux nations : de sorte que celui des Mèdes et celui des Perses ne sont que la même chose , quoique la gloire de Cyrus y ait fait prévaloir le nom des Perses.

On peut encore penser qu'avant la guerre de Babylone, les rois des Mèdes, ayant étendu leurs conquêtes du côté des colonies grecques de l'Asie Mineure, ont été par ce moyen célèbres parmi les Grecs, qui leur ont attribué l'empire de la grande Asie, parce qu'ils ne connaissaient qu'eux de tous les rois d'Orient. Cependant les rois de Ninive et de Babylone, plus puissants, mais plus inconnus à la Grèce, ont été presque oubliés dans ce qui nous reste d'histoires grecques; et tout le temps qui s'est écoulé depuis

Sardanapale jusqu'à Cyrus a été donné aux Mèdes seuls.

Ainsi , il ne faut plus tant se donner de peine à concilier en ce point Thistoire profane avec l'histoire sacrée. Car quant à ce qui regarde le premier royaume des Assyriens, l'Écriture n'en dit qu'un mot en passant, et ne nomme ni Ninus , fondateur de cet empire , ni , à la réserve de Phul, aucun de ses successeurs, parce que leur histoire n'a rien de commun avec celle du peuple de Dieu. Pour les seconds Assyriens, la plupart des Grecs ou les ont entièrement ignorés, ou, pour ne les avoir pas assez connus, ils les ont confondus avec les premiers.

Quand donc on objectera ceux des auteurs grecs qui arrangent à leur fantaisie les trois premières monarchies, et qui font succéder les Mèdes à l'ancien empire d'Assyrie, sans parler du nouveau , que l'Écriture fait voir si puissant, il n'y a qu'à répondre qu'ils n'ont point connu cette partie de l'histoire , et qu'ils ne sont pas moins contraires aux plus curieux et aux mieux instruits des auteurs de leur nation , qu'à l'Écriture.

Et, ce qui tranche en un mot toute la difficulté, les auteurs sacrés, plus voisins parles temps et par les lieux des royaumes d'Orient, écrivant d'ailleurs l'histoire d'un peuple dont les affaires sont si mêlées avec celles de ces grands empires, quand ils n'auraient que cet avantage, pourraient faire taire les Grecs et les Latins, qui les ont suivis.

Si toutefois on s'obstine à soutenir cet ordre

célèbre des trois premières monarchies , et que, pour garder aux Mèdes seuls le second rang qui leur est donné, on veuille leur assujettir les rois de Babylone, en avouant toutefois qu'après environ cent ans de sujétion ceux-ci se sont affranchis par une révolte ; on sauve en quelque façon la suite de Thistoire sainte, mais on ne s'accorde guère avec les meilleurs historiens profanes , auxquels l'histoire sainte est plus favorable, en ce qu'elle unit toujours l'empire des Mèdes à celui des Perses.

Il reste encore à vous découvrir une des causes de l'obscurité de ces anciennes histoires : c'est que comme les rois d'Orient prenaient plusieurs noms, ou, si vous voulez, plusieurs titres, qui ensuite leur tenaient lieu de nom propre, et que les peuples les traduisaient ou les prononçaient différemment, selon les divers idiomes de chaque langue , des histoires si anciennes , dont il reste si peu de bons mémoires, ont dû être par là fort obscurcies. La confusion des noms en aura sans doute beaucoup mis dans les choses mêmes et dans les personnes ; et de là vient la peine qu'on a de situer dans l'histoire grecque les rois qui ont eu le nom d'Assuérus, autant inconnu aux Grecs que connu aux Orientaux.

Qui croirait, en effet, que Cyaxare fût le même nom qu' Assuérus , composé du mot Ky , c'estràdire seigneur, et du mot Axare, qui revient manifestement à Axuérus, ou Assuérus? Trois ou quatre princes ont porté ce nom, quoiqu'ils en eussent encore d'autres. Ainsi il n'y a nul doute que Darius le Mède ne puisse avoir été un

Assuérus ou Cyaxare; et tout cadre à lui donner un de ces deux noms. Si on ^ n'était averti que Nabuchodonosor, Nabucodrosor, et Nabocolassar^ ne sont que le même nom ou que le nom du même homme, on aurait peine à le croire; et cependant la chose est certaine . G' est un nom tiré de Nabo, un des dieux que Babylone adorait;, et qu'on insérait dans les noms des rois en différentes manières. Sargon^ estSennachérib; Ozias est Azarias; Sédécias est Mathanias; Joachas s'appelait aussi Sellum : on croit que Sotis ou Sua est le même que Sabacon , roi d'Ethiopie : Asaraddon % qu'on prononce indifféremment Ésar- Haddon ou Asorhaddan , est nommé Asénaphar par les Cuthéens * : on croit que Sardanapale est le même que quelques historiens ont nommé Sarac; et, par une bizarrerie dont on ne sait point l'origine, ce même roi se trouve nommé par les Grecs Tonos-Goncoléros. Nous avons déjà remarqué que Sardanapale était vraisemblablement Sardan, fils de Phul ou Pul. Mais qui sait si ce Pul ou Phul, dont il est parlé dans rhistoire sainte % n'est pas le même que Phalasar? Gar une des manières de varier ces noms était de les abréger, de les allonger, de les terminer en diverses inflexions , selon le génie des langues. Ainsi Teglath-Phalasar, c'est-à-dire

* Var. : encore d'autres. Ainsi il n'y a nul doute... Si on , etc. Édition de 1681 : encore d'autres. Si on, etc.

^ Var. : est certaine. C'est un nom... Sargon, etc. Édition de 1681 : est certaine. Sargon, etc.

* Var. Sellum: on croit... d'Ethiopie : Asaraddon, etc. Édition de 1681 i Sellum : Asaraddon, etc.

^ I Esdr., IV, 2, 10. — ^ IV Reg., xv, 19. 1. Paralip., v, 26.

Teglath fils de Phalasar, pourrait être un des fils de Phul, qui, plus vigoureux que son frère Sardanapale, aurait conservé une partie de Tempire qu'on aurait ôté à sa maison. On pourrait faire une longue liste * des Orientaux, dont chacun a eu, dans les histoires, plusieurs noms différents : mais il suffit d'être instruit en général de cette coutume. Elle n'est pas inconnue aux Latins , parmi lesquels les titres et les adoptions ont multiplié les noms en tant de sortes. Ainsi le titre d'Auguste et celui d'Africain sont devenus les noms propres de César Octavien et des Scipions ; ainsi les Nérons ont été Césars. La chose n'est pas douteuse , et une plus longue discussion d'un fait si constant est inutile *.

* Pour ceux qui s'étonneront de ce nombre infini d'années que les Égyptiens se donnent eux-mêmes, je les renvoie à Hérodote, qui nous assure précisément , comme on vient de voir, que leur histoire n'a de certitude que depuis le temps de Psammitique\ c'est-à-dire six à sept cents ans avant Jésus^Christ. Que si l'on se trouve embarrassé de la durée que le commun donne au premier empire des Assyriens , il n'y a qu'à se souvenir qu'Hérodote Fa réduite à cinq cent vingt ans% et qu'il est suivi par Denys d'Hxilicarnasse, le plus docte des historiens, et

' Var. Page 63, ligne 19 ; les Guthéens : on croit que... une longue liste, etc. Édition de 1681 : les Guthéens ; et, par une bizarrerie dont on ne sait point Torigine , Sardanapale se trouve nommé par les Grecs Tonos-Goncoléros. On pourrait faire une grande liste , etc.

^ Var. Édition de 1681 : vous est inutile.

^ Var. Tout cet alinéa ii'estpas dans la première édition.

* Herod., lib. ii, c. 154. — ^ Lib. i , c. 95.

par Appien. Et ceux qui^ après tout cela^ se trouvent trop resserrés dans la supputation ordinaire des années j pour y ranger à leur gré tous les événements et toutes les dates qu'ils croiront certaines , peuvent se mettre au large tant qu'il leur plaira dans la supputation des Septante , que l'Église leur laisse libre , pour y placer à leur aise tous les rois qu'on veut donner à Ninive^ avec toutes les années qu'on attribue à leur règne; toutes les dynasties des Égyptiens , en quelque sorte qu'ils les veulent arranger; et encore toute l'histoire delaChine^ sans même attendre , s'ils veulent , qu'elle soit plus éclaircie.

Je ne prétends plus, Monseigneur, vous embarrasser, dans la suite, des difficultés de chronologie, qui vous sont très-peu nécessaires. Celle-ci était trop importante pour ne la pas éclaircir en cet endroit; et , après vous en avoir dit ce qui suffit à notre dessein , je reprends la suite de nos époques.

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