CHAPITRE II
LES RÉVOLUTIONS DES EMPIRES ONT DES CAUSES PARTICULIÈRES QUE LES PRINCES DOIVENT ÉTUDIER.
Mais ce qui rendra ce spectacle plus utile et plus agréable, ce sera la réflexion que vous ferez non seulement sur l'élévation et sur la chute des empires, mais encore sur les causes de leur progrès et sur celles de leur décadence CJ ' ~-
Car ce mêmë'Dïeu qui a fait l'enchainement de l'univers, et qui, tout puissant par lui-même, a voulu, pour établir l'ordre, que les parties d'un si grand tout dépendissent les unes des autres, ce même Dieu a voulu aussi que le cours des choses humaines eût sa suite et ses proportions : je veux dire que les hommes et les nations ont eu des qualités proportionnées à l'élévation à laquelle ils étaient destinés, et qu'à la réserve de certains coups extraordinaires oîi Dieu voulait que sa main parût toute seule, il n'est point arrivé de grand changement qui n'ait eu ses causes ^ dans les siècles précédents.
1. Progrès... décadence. C'est l'idée fondamentale, c'est le plan même de celte III« partie. Nous arrivons enfin sur un terrain humain, scientificine. Montesquieu fera plus tard, pour les Romains, et presque sous ce titre, ce que Bossuet va entreprendre pour les principaux peuples de l'antiquité.
2. Qui n'ait eu ses causes. Il y a là une vue haute et majes-
Et comme clans toutes les affaires il y a ce qui les prépare ', ce qui détermine à les entreprendre, et ce qui les fait réussir, la vraie science de l'histoire est de remarquer dans chaque temps ces secrètes dispositions *, qui ont préparé les grands changements, et les conjonctures ' importantes qui les ont fait arriver.
En effet, il ne suffit pas de regarder seulement devant ses yeux , c'est-à-dire de considérer ces grands événements qui décident tout à coup de la fortune des empires. Qui veut entendre à fond les choses humaines, doit les reprendre de plus haut; et il lui faut observer les inclinations et les mœurs *,
tueuse de la vie universelle. Si tout s'enchaîne dans le monde physique, cosmos, il est certain que le cours des choses humaines a sa suite, ses lois, ses proportions. Tout est déterminé. Tout collabore à l'harmonie préétablie. On peut se demander, il est vrai, ce que devient, dans ce système, ce que nous appelons prétentieusement notre liberté : mais, en vérité, c'est à elle de céder le pas. « L'homme, dit Spinosa, n'est pas comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un tout. »
1. Ce qui les prépare. Il s'agit ici, non seulement des idées, des dispositions intellectuelles et morales des hommes, de leurs projets, de leur sagesse, mais encore des choses, des conjonctures, des occasions, qui sont pour beaucoup dans les événements.
2. Ces secrètes dispositions. Ceci s'applique exclusivement aux choses, à la manière dont elles sont disposées, pour amenci' ensuite les événements par voie de conséquence fatale, par le rapport naturel de cause à effet. Bossuet dit plus loin (chap. viii) : « Ceux qui gouvernent ne sont pas maîtres des dispositions que les siècles passés ont mises dans les afTaires. »
3. Conjonctures. Rencontre {cum, jungere) de certains événements dans le même point. Vaugelas remarque que le mot est » très nouveau, mais excellent ». Il est très compréhensif, en effet, très synthétique, et plein de sens.
4. Les inclinations et les inœurs. Les deux mots sont loin d'être synonymes. Le premier indique les tendances latentes,
OU, pour dire tout en un mot, le caractère', tant des peuples dominants en général que des princes en particulier, et enfin de tous les hommes extraordinaires qui, par l'importance du personnage qu'ils ont eu à faire ^ dans le monde, ont contribué, en bien ou en mal, au changement des États et à la fortune publique.
J'ai tâché de vous préparer à ces importantes réflexions dans la première partie de ce Discours; vous y aurez pu observer le génie ^ des peuples et celui des grands hommes qui les ont conduits. Les événements qui ont porté coup * dans la suite ont été montrés; et, afin de vous tenir attentif à l'enchaînement des grandes affaires du monde, que je
les dispositions morales à devenir. Les mœurs, ce sont les inclinalions réalisées, caractérisées, se traduisant tous les jours par des actes.
1. Caractère. Signe dislinctif, marque. Du grec, ■/ixpoL%-:r^çt, marque; /apâçss'.v, graver.
2. L'importance du personnage qu'ils ont eu à faire. L'étymologie de personnage est le latin persona, qui signifia primitivement masque de théâtre, puis par extension rôle d'acteur, et enfin rùle en général. Très usité en ce sens au xvn'^ siècle. Cf. Sévigné, 23 mai 1689 : « C'est en vérité (Mme de Cliaulnes) une très aimable amie et qui s'acquitte divinement de tous les personnages que la Providence lui fait faire. » — Mol., F. Sav., I, 1 •
Que vous jouez au monde un petit personnage. De vous claquemurer aux cUoses du ménage !
3. Le génie. Dans le sens du latin ingenium; rac. in, gen, (de gignere); même racine que le grec Ytyvoaxt, pour yiyhoii.%: : toutes les qualités, bonnes ou mauvaises, que nous possédons par le fait de notre naissance.
4. Qui ont porté coup. Qui ont produit un effet considérable. Cf. Bossuet, Im., I : « Ce qui se passe en la vie porte coup au point de la mort. » Et La Font., Coupe :
Ce discours porta coup et fît songer notre homme.
voulais principalement vous faire entendre, j'ai omis beaucoup de faits particuliers, dont les suites n'ont pas été considérables. Mais, parce qu'en nous attachant à la suite , nous avons passé trop vite sur beaucoup de choses pour pouvoir faire les réflexions qu'elles méritaient, vous devez maintenant vous y attacher avec une attention plus particulière , et accoutumer votre esprit à rechercher les efl'ets dans leurs causes les plus éloignées.
Par là vous apprendrez ce qu'il est si nécessaire que vous sachiez : qu'encore qu'à ne regarder que * les rencontres ^ particulières , la fortune semble seule décider de l'établissement et de la ruine des empires; à tout prendre il en arrive à peu près comme dans le jeu, où le plus habile l'emporte à la longue.
En effet, dans ce jeu sanglant ^ où les peuples ont disputé de l'empire et de la puissance, qui a prévu de plus loin , qui s'est le plus appliqué, qui a duré * le plus longtemps dans les grands travaux, et
1. Qu'encore qu'à ne rerjarder que. Chacun de ces trois que s'explique, a sa raison d'être : leur rencontre forme une cacophonie, à laquelle le xvu« siècle, écrivains et lecteurs, semble avoir été peu sensible.
2. Rencontres. Conjonctures, événements. Cf. Desc, Méth., I, 14 : « J'employai le reste de ma jeunesse à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait. » — Mol., Mis., I, 1 :
Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre Le fond de notre cœur dans nos discours se montre.
3. Jeu sanglant. Alliance de mots, expression créée. Jeu, sanglant, sont des expressions plus ou moins émoussées : leur réunion constitue une locution de génie.
4. Qui a duré. Dans le sens du latin durare, supporter, persister dans. Rac. durus, dur, durci.
enfin qui a su le mieux ou pousser ' ou se ménager ^, suivant la rencontre ^ à la fin a eu l'avantage, et a fait servir la fortune même à ses desseins *.
Ainsi ne vous lassez point d'examiner les causes des grands changements, puisque rien ne servira jamais tant à votre instruction ; mais recherchez-les surtout dans la suite des grands empires ^ oi^i la grandeur des événements les rend plus palpables.
1. Pousser. Dans le sens neutre et absolu : se porter, s'avancer sur, contre. Cf. Rac, Phèd., V, 6 :
Ilippolyle lui seul, digne fils d'un héros, Pousse au monstre.