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Sans s'entendre. Bossuet veut dire : sans se comprendre

214 DISCOURS SUR l'uistoire universelle

entendre les ordres de leur général ', Mais l'habileté d'Annibal ne pouvait pas soutenir Garthage lorsque, attaquée dans ses murailles par un général comme Scipion, elle se trouva sans forces ^. Il fallut rappeler Annibal, à qui il ne restait plus que des troupes affaiblies, plus par leurs propres victoires que par celles des Romains, et qui achevèrent de se ruiner par la longueur du voyage. Ainsi Annibal fut battu ; et Garthage, autrefois maîtresse de toute l'Afrique, de la mer Méditerranée et de tout le commerce de l'univers, fut contrainte de subir le joug que Scipion lui imposa^.

parce qu'ils parlaient des idiomes différents. Toutefois, il est à croire que, au bout de quelque temps, ces éléments divers s'étaient fondus ; la langue du pays, vraisemblablement, leur avait servi de trait d'union. Il ne faut pas seize ans à des militaires pour se familiariser avec un idiome qu'ils entendent parler tous les jours.

1. Leur général. C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire d'Annibal. Rien ne témoigne plus eu faveur de son génie militaire que d'avoir su ainsi se créer une armée personnelle fidèle, dévouée jusqu'à la mort, avec laquelle il tint seize ans en écbec toutes les forces et tous les meilleurs généraux de Rome.

2. Sans forces. C'est au printemps de 204 que Scipion descend en Afrique. Carthage tient bravement tète. Elle se trouve si peu « sans force « que, grâce à ses alliés, à Sj'phax surtout, elle refoule un instant Scipion à la cùte, lui livre deux batailles qu'elle perd, il est vrai. Des négociations ont lieu. Les hostilités reprennent en 202 et, malgré Annibal, aboutissent à Zama.

3. Que Scipio7i ha imposa. Scipion pouvait^ après Zama, faire subir à Carthage le sort qu'Annibal avait prémédité pour Rome. Il accorda la paix (201), mais à de dures conditions. Outre les renonciations exigées en faveur de Rome et de son allié Massiuissa, Carihagc se soumit à une contribulion de guerre annuelle du 200 talents (1 27o 000 fr.) pendant cinquante années. Elle s'engagea à ne jamais faire la guerre, ni à Rome, ni à d'autres, sans sa permission (c'est par cette

Voilà le fruit glorieux de la patience romaine. Des peuples qui s'enhardissaient et se fortifiaient par leurs malheurs avaient bien raison de croire qu'on sauvait tout, pourvu qu'on ne perdît pas l'espérance; et Polybe a très bien conclu que Carthage devait à la fin obéir à Rome par la seule nature des deux républiques.

Que si les Romains s'étaient servis de ces grandes qualités politiques et militaires seulement pour conserver leur État * en paix, ou pour protéger leurs alliés opprimés, comme ils en faisaient le semblant % il faudrait autant louer leur équité que leur valeur et leur prudence. Mais quand ils eurent goûté la douceur de la victoire % ils voulurent que tout

clause qu'elle périra). Par le fait, elle descendait au rang de tributaire et perdait toute indépendance politique.

1. Pour conserver leur État. C'est demander l'impossible. L'État romain a commencé par ne pas exister, et il n'y avait alors rien à « conserver en paix ». Il a pris naissance, il a grandi, il s'est développé indéfiniment, jusqu'à englober l'univers, précisément par TelTet de ces o grandes qualités politiques et militaires », lesquelles, à aucun moment, n'avaient de raison pour cesser d'agir et de produire leurs effets naturels, c'est-à-dire pour tout envahir.

2. Comme ils en faisaient le semblant. Locution qui a vieilli, mais qui était fort en usage jusqu'au xvm» siècle. Cf. J.-J. Rouss., Conf., VIII : « J'ignorais que Mme Dupin, qui ne m'en a jamais fait le moindre semblant, fût si bien instruite. >> — Bossuet, ce semble, se rend compte ici que la générosité des Romains envers leurs alliés n'était qu'apparente. Il est dans le vrai : ce que Rome protégeait dans ses alliés, c'était elle-même, les ressources et l'accroissement de puissance qu'elle en lirait.

3. La douceur de la victoire. Et surtout les profits, les revenus en argent, en nature. Les grandes conquêtes d'outre-mer n'ont pas eu d'autre but : dispenser le peuple romain de travailler et le nourrir aux dépens des provinces. Tout alla si bien dans cette voie, que, sur la fin de la république, l'Italie était en friches, et Rome comptait plus de 300 000 citoyens vivant des

leur cédât, et ne prétendirent à rien moins qu'à mettre premièrement leurs voisins, et ensuite tout l'univers sous leurs lois.

Pour parvenir à ce but, ils surent parfaitement conserver leurs alliés, les unir entre eux % jeter la division et la jalousie parmi leurs ennemis, pénétrer leurs conseils, découvrir leurs intelligences et prévenir leurs entreprises ^

Ils n'observaient pas seulement les démarches de leurs ennemis, mais encore tous les progrès de leurs voisins ^ : curieux surtout, ou de diviser ou de contrebalancer par quelque autre endroit les puissances qui devenaient trop redoutables, ou qui metdistributions de l'annone. Voilà ce qu'est devenu ce peuple romaiu, trop vauté par Bossuet.

1. Les unir entre eux. C'est justement Je contraire qu'elle faisait; et point nécessaire d'y regarder de bien près pour découvrir que ce qu'elle exigeait avant tout, et sous des peines sévères, c'était que ses alliés n'eussent entre eux aucunes relations, ni diplomatiques, ni autres. Défense absolue do communiquer entre eux, d'échanger des ambassades, souvent même de se marier et de faire le commerce. Ainsi, quand Paul-Emilo, après Pydna, supprime la monarchie macédonienne, il commence par diviser tout le pays en quatre régions arbitraires, en quatre expressions géographiques, destinées à être indépendantes, inconnues l'une à l'autre : le tout pour rompre l'unité du peuple macédonien. On agissait partout de même : dans tout territoire annexé, on commençait par créer, entre les sujets, une inégalité savante, favorisant les uns, écrasant les autres, afin que nul n'eût les mêmes raisons de se révolter.

2. Leurs conseils, leurs intelligences, leurs entreprises. Remarquez la gradation. On projette d'abord; ce sont les conseils, consilia, puis on cherche des alliés, des complices, on noue des intelligences. Enfin, on passe à l'action ; viennent alors les entreprises.

3. Les progrès de leurs voisins. Toute la diplomatie romaine reposait sur l'espionnage et la délation savamment organisés. Les rapports, les ambassades affluaient à Rome. Tous ces monarques précaires, tous ces misérables rois-clients qui tenaient

laient de trop grands obstacles à leurs conquêtes ^ Ainsi les Grecs avaient tort de s'imaginer, du temps de Polybe *, que Rome s'agrandissait plutôt par hasard que par conduite *. Ils étaient trop passionnés pour leur nation et trop jaloux * des peuples qu'ils voyaient s'élever au-dessus d'eux : ou peutêtre que, voyant de loin l'empire romain s'avancer si vite '-^y sans pénétrer les conseils qui faisaient mouvoir ce grand corps, ils attribuaient au hasard, selon la coutume des hommes, les effets dont les causes ne leur étaient pas connues. Mais Polybe, que son étroite familiarité ^ avec les Romains faisait entrer

tout de Rome, qu'un mot de Rome pouvait faire rentrer dans le néant, se jalousaient, se dénonçaient réciproquement: par ce moyen, le sénat était toujours admirablement renseigné. i . Leurs conquêtes. Diviser pour régner, telle était déjà la formule de la politique romaine; et en outre instituer partout un système de bascule, qui maintînt en équilibre l'un par l'autre les éléments de celte multitude infinie de sujets.

2. Pobjbe. Un des historiens auxquels s'est le plus attaché Bossuet, et avec raison. Outre qu'il est admirablement renseigné et qu'il parle de ce qu'il a vu ou sait bien, Polybe ne 86 contente pas de raconter, d'enregistrer sans critique ni discernement. Il réfléchit et fait réfléchir le lecteur; il remonte aux causes des événements, tâche d'en atteindre l'explication. Il pénètre, il creuse : en même temps qu'un historien, c'est un chercheur et souvent un philosophe.

3. Polyb., lib. I, c. Lxni. B. — Conduite signifie ici réflexion, effort intellectuel pour diriger les événements; précisément ce que les Romains appelaient consilium et opposaient kfortuna.

4. Trop jaloux. Ce sentiment s'explique. S'appeler les Grecs, avoir pris la peine de créer la science, l'art, en un mot la civilisation antique, et voir des « Barbares » grossiers, illettrés, au moyen de la seule force brutale, venir mettre leur lourde main sur tous ces trésors, tout cela devait être impatientant.

5. S'avancer si vite. Métaphore expressive qui fait voir aux yeux mêmes les empiétements lents, mais méthodiques, le progrès suivi et continu de l'empire romain vers l'Orient. Jamais de hâte, mais jamais de recul.

6. Son étroite familiarité. Polybe, né à Mégalopolis, vers 205,

si avant dans le secret des affaires, et qui observait de si près la politique romaine durant les guerres puniques, a été plus équitable que les autres Grecs, et a vu que les conquêtes de Rome étaient la suite d'un dessein bien entendu. Car il voyait les Romains, du milieu de la mer Méditerranée , porter leurs regards partout aux environs jusqu'aux Espagnes * et jusqu'en Syrie; observer ce qui s'y passait; s'avancer régulièrement et de proche en proche, s'affermir avant que de s'étendre ; ne se point charger de trop d'affaires; dissimuler quelque temps, et se déclarer à propos; attendre qu'Annibal fût vaincu pour désarmer Philippe, roi de Macédoine % qui l'avait favorisé; après avoir commencé l'affaire, n'être jamais

fils de Lycortas, ami, élève et lieutenant de Phiiopœmen. Il fut mêlé à tous les déchirements daus lesquels la Grèce, partagée en ligues innombrables, achevait de compromettre sa liberté mourante. Après Pydna (168), il fit partie des mille otages, ou plutôt captifs, que Paul-Emile emmenait avec lui pour les interner en Italie. Là, il se lia avec les fils même de Paul-Emile; et il s'établit bientôt entre eux et lui une intimité qui dura autant que leur vie. Polybe passa dix-sept ans consécutifs à Rome, dans la maison de Scipion Éniilien, le suivit au siège de Garthage (146) ; il était également à ses côtés au siège de Numance (136). Sa conduite en Grèce, son séjour à Rome, ses relations avec .les Scipions et tous les grands personnages romains ajoutèrent beaucoup, jadis à sa compétence, et aujourd'hui à son autorité.

1. Jusqu'aux Espag?ies. Les Romains disaient, de même que les Gaules, les Espagnes, parce que toute la péninsule, indépendamment de la Lusitanie, formait deux provinces romaines, la Citérieure et l'Ultérieure, séparées en général par l'Èbre.

2. Philippe, roi de Macédoine. Le sénat savait exactement que Philippe V, roi de Macédoine, entretenait des intelligences secrètes avec Annibal, mais il n'en fit rien paraître, pour ne pas les précipiter dans les bras l'un de l'autre. Seulement, deux ans après Zama, Rome lui chercha une mauvaise querelle, d'où sortit la guerre. Philippe fut battu à Cynoscéphales, 197.

las ni contents jusqu'à ce que tout fût fait ; ne laisser aux Macédoniens aucun moment pour se reconnaître ' ; et, après les avoir vaincus, rendre, par un décret public, à la Grèce, si longtemps captive, la liberté à laquelle elle ne pensait plus *; par ce moyen répandre d'un côté la terreur, et de l'autre la vénération de leur nom : c'en était assez pour conclure que les Romains ne s'avançaient pas à la conquête du nionde par hasard, mais par conduite *.

C'est ce qu'a vu Polybe dans le temps des progrès * de Rome. Denys d'Halicarnasse, qui a écrit après l'établissement de l'empire, et du temps d'Auguste, a conclu la même chose ^, en reprenant dès

1. Pour se reconnaître. Rome, pourtant, s'y reprit à trois fois et mit pins de ciuqaaute ans pour en finir avec la Macédoine, ce qui ne dénote pas de sa part une bien grande impatience d'annexer le pays.

2. A larfuëlle elle ne pensait plus. La Grèce n'était pas en réalité captive; ce n'est pas la liberté, c'est l'indépendance qui lui manquait. 11 n'est pas juste non plus de dire qu'elle se résignait à son sort : la preuve en est dans les efTorls et les luttes que soutinrent les ligues Étolienne, Acbéeune, ainsi que les diifcrents États, d'abord contre la Macédoine, l'ennemi héréditaire, puis contre les Romains, quand il fut bien démontré que ceux-ci ne visaient qu'à se substituer aux autres. Quant à la proclamation des jeux Isthmiques (197), tout prouve que les Romains étaient sincères. Ce n'est pas leur faute si, par toutes sortes d'intrigues et d'outrages, les Grecs ont postérieurement lassé la patience du sénat et provoqué de nouvelles interventions armées.

3. Montesquieu a repris et développé ces idées dans un de ses plus beaux chapitres, le chapitre vi, intitulé : De la conduite que les Romains tinrent pour soumettre les peuples.

4. Dans le temps des progrès. Au moment même où ils s'accomplissaient. Polybe était contemporain des événements.

5. Dion. Ilalic, Anf. rom., lib. I, II. B. — Denys, né à Halicarnasse, en Carie, vint à Rome l'an 30 av. J.-G., y enseigna la rhétorique et surtout étudia la langue, les mœurs, l'histoire et les institutions des Romains. Il publia un grand ouvrage,

leur origine les anciennes institutions de la république romaine, si propres de leur nature à former un peuple invincible et dominant. Vous en avez assez vu pour entrer dans les sentiments de ces sages historiens, et pour condamner Plutarque, qui, toujours trop passionné pour ses Grecs ', attribue à la seule fortune la grandeur romaine, et à la seule vertu celle d'Alexandre ^.

Mais plus ces historiens font voir de dessein ' dans les conquêtes de Rome, plus ils y montrent d'injustice *. Ce vice est inséparable du désir de dominer, qui aussi, pour cette raison, est justement condamné par les règles de l'Evangile. Mais la seule philosophie ^ suffit pour nous faire entendre que la force nous est donnée pour conserver notre bien, et non pas pour usurper celui d'autrui. Cicéron l'a reconnu ^ ; et les règles qu'il a données pour faire la

ses Antiquités romaines, lequel, bien que réduit aux neuf premiers livres (de vingt), reste une des sources les plus précieuses pour l'histoire primitive de Rome.

1. Ses Grecs. Avec une nuance d'ironie discrète à l'adresse du plus populaire des historiens grecs, de Plutarque, qui, né aux plus beaux jours de l'histoire romaine, au siècle des Nerva, des Trajan, des Adrien, s'obstina à vivre dans sa chère petite ville de Chéronée, en pleine Béotie, et ne fit à Rome que des apparitions passagères.

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