‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 4)Chapitre 119 sur 153 · Qui s'élevait. Qui grandissait tous les jours · texte numérisé non relu

Qui s'élevait. Qui grandissait tous les jours

4. Que le temps devait détruire. Vue profonde, et qui n'avait point échappé aux Romains. « Chaque jour, disait Q. Fabius • Tit.-Liv., XXII, 39), nous rend plus forts, plus sages, plus fermes. Annibal, au contraire, combat sur une terre étrangère et ennemie... Doutez-vous que la temporisation ne doive l'achever, lui qui satTaiblit de jour en jour, qui ne reçoit ni vivres, ni renforts, ni argent? »

5. Etaient fatales. C'esl ce qui était arrivé jadis à Pyrrhus, et cet exemple était encore dans la mémoire des Romains. Aussi, à ceux qui le félicitaient après Héraclée : « Encore une victoire pareille, répondait Pyrrhus, et je retourne seul enÉpire. »

pourquoi, quelque perte qui fût arrivée, le sénat, toujours instruit de ce qui lui restait de bons soldats, n'avait qu'à temporiser ', et ne se laissait jamais abattre. Quand, par la défaite de Cannes et par les révoltes - qui suivirent, il vit les forces de la l'épublique tellement diminuées qu'à peine eût-on pu se défendre si les ennemis eussent pressé % il se soutint par courage, et, sans se troubler de ses pertes, il se mit à regarder * les démarches ^ du vainqueur. Aussitôt qu'on eut aperçu qu'Annibal, au lieu de poursuivre sa victoire, ne songeait durant quelque temps qu'à en jouir, le sénat se rassura, et vit bien qu'un ennemi capable de manquer à sa fortune *^ et de se laisser éblouir par ses grands

1. Temporiser. C'est la méthode que, après Trasimène, avait inaugurée avec plein succès Q. Fabius Maximus, surnommé pour celle raison Cunctator : le général peu pressé. Seulement cette tactique n'était pas populaire ; l'impatience du peuple, excité par ses meneurs, empêcha de la continuer, et à Paulcmile, l'élève de Fabius, fut opposé Terentius Varro, le futur vaincu de Cannes.

2. Les révoltes. Jusqu'à Cannes, la fidélité des alliés ne s'était pas démentie : ils attendaient un événement décisif. Après Cannes, tout change. Apuliens, Samnites, Bruttiens, Lucaniens, toute la Grande Grèce, tous les Gaulois cisalpins passent à Annibal. Voy. Tit.-Liv., XXII, 61.

3. Eussent pressé. Attaquer avec ardeur, poursuivre sans répit ni relâche. Cf. Corn., Cid, IV, m :

Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre.

■'». Il se ynit à regarder. Voilà ce qui s'appelle peindre, non écrire. Bossuet veut faire ressortir la sérénité tranquille avec laquelle le sénat, sans s'émouvoir, sans se presser, examine la situation.

0. Les démarches. Les allures, les mouvements et les manières d'agir

6. Manquer à sa fortune. Bossuet, qui vient cependant de dire des choses très judicieuses sur les raisons qu'avait le sénat romain de ne pas perdre courage, ne voit pas que.

succès, n'était pas né pour vaincre les Romains, Dès lors, Rome fit tous les jours de plus grandes entreprises; et Annibal, tout habile, tout courageux, tout victorieux qu'il était, ne put tenir contre elle. Il est aisé de juger, par ce seul événement, à qui devait enfin demeurer tout l'avantage. Annibal, enflé * de ses grands succès, crut la prise de Rome trop aisée, et se relâcha ^ Rome, au milieu de ses

précisément pour le même motif, Annibal n'est pas si coupable, et que, s'il n'a pas mieux fait, apr^s Cannes, c'est qu'il lui était matériellement impossible de faire autrement. Moutesquieu, lui, s'est bien gardé de verser dans cette grossière erreur, mise en crédit par Tite-Live (Voy. toute la fin du chap. IV). Une preuve qu'Annibal n'aurait pas réussi à emporter Rome d'assaut, c'est que les Romains se trouvèrent encore en état d'envoyer partout du secours. Au printemps de 215, ils ont cinq armées en Italie. Pomponius en avait une autre en Gaule. Les débris de Cannes et d'autres troupes encore défendaient la Sicile. Trois flottes croisaient sur les côtes de la Sicile, du Latium, de la Calabre. En comptant les forces des Scipions en Espagne et celles du préteur de Sardaigne, c'étaient neuf armées et quatre flottes que le sénat avait équipées et entretenait au lendemain de Cannes, ou 220 000 hommes, dont 00 000 allaient manœuvrer autour de Capoue et serrer de près Annibal.

1. Enflé. Reproche bien immérité. Annibal était si peu enflé de ses succès qu'il prépara immédiatement l'ofTensive, et envoya réclamer à cor et à cri, à Carthage, les subsides et les renforts dont il avait absolument besoin (Y. Ïit.-Liv., XXllI, 12 et suiv.). Mais, comme le remarque Montesquieu, il y a des choses que tout le monde dit parce qu'elles ont été dites une fois. Pauvre Annibal! Juvénal avait raison :

/, démens, i, sxvas curre per Alpes, Ut pueris placeas, et declamatio fias!

2. Se r:hicha. Allusion, sans doute, aux délices de Capoue; et autre erreur dont Montesquieu a fait également justice : « On dit encore qu'Annibal fit une grande faute de mener son armée à Capoue, où elle s'amollit; mais l'on ne considère point que l'on ne remonte pas à la vraie cause. Les soldats de cette armée, devenus riches après tant de victoires, n'auraient-ils pas trouvé partout Capoue? »

malheurs, ne perdit ni le courage ni la confiance, et entreprit de plus grandes choses que jamais. Ce fut incontinent après la défaite de Cannes qu'elle assiégea Syracuse et Capoue K l'une infidèle aux traités et l'autre rebelle. Syracuse ne put se défendre, ni par se.s fortifications, ni par les inventions d'Archimède. L'armée victorieuse d'Annibal vint vainement * au secours de Capoue. Mais les Romains firent lever à ce capitaine le siège de Noie ^. Un peu après, les Carthaginois défirent et tuèrent en Espagne les deux Scipions *. Dans toute cette guerre, il n'était rien arrivé de plus sensible ni de plus funeste aux Romains. Leur perte leur fit faire les derniers efforts : le jeune Scipion, fils d'un de ces généraux,

1. Syracuse et Capoue. A Syracuse, le parti carthaginois l'ayant emporté, la ville ouvrit son port et ses portes aux Carthaginois (2i.j]. Après un siège mémorable, que le génie inventif d'Archimède prolongea trois ans, elle fut prise d'assaut ;212j par Marcellus, surnommé VÉpée de Rome.

Capoue, tombée au pouvoir d'Annibal, après Cannes, en 215, devint le pivot de la lutte entre lui et les Romains. Elle fut reprise en 211 et cruellement punie de sa rébellion : toutes les constitutions des cités campaniennes furent supprimées; une grande partie du territoire fut confisquée.

2. Vainement. Les Romains, acharnés à la vengeance, avaient enlacé Capoue dans toutes sortes de circonvallations. Annibal fit une tentative sérieuse pour débloquer ses malheureux alliés, mais en vain. Capoue fut prise, saccagée, brûlée : son sénat, par un immense suicide collectif, s'était soustrait à la vengeance des vainqueurs.

3. Sole, fidèle aux Romains, assiégée par Annibal, fut défendue vaillamment par Marcellus, qui battit deux fois son adversaire et le força à lever le siège.

4. Les deux Scipions. 1» P. Cornélius Scipio, le vaincu du Tessin (218), où il fut blessé et ne dut la vie qu'au dévouement de son fils, P. Scipion l'Africain; 2° Cn. Cornélius Scipio, frère du précédent. Tous deux, agissant de concert en Espagne, obtinrent d'abord de grands succès; mais en 212, s'étant séparés, Asdrubal les battit et les tua tous les deux.

non content d'avoir relevé les affaires de Rome en Espagne, alla porter la guerre * aux Carthaginois dans leur propre ville, et donna le dernier coup à leur empire.

L'état de cette ville ne permettait pas que Scipion y trouvât la même résistance qu'Annibal trouvait du côté de Rome; et vous en serez convaincu, si peu que vous regardiez la constitution de ces deux villes.

Rome était dans sa force; et Carthage, qui avait commencé de baisser -, ne se soutenait plus que par Annibal ^. R^ome avait son sénat uni, et c'est précisément dans ces temps que s'y est trouvé ce concert tant loué dans le livre des Macchabées. Le sénat de Carthage était divisé par de vieilles factions ^ irréconciliables ; et la perte d'Annibal eût

1. Porte?' la guer)-e. Scipion eut, ou tout au moins s'appropria l'idée que, pour arracher Annibal à l'Italie, le seul moyen était de porter la guerre en Afrique et de menacer Carthage. Cette fois, le sénat vit moins juste que le peuple. Il empêcha tant quil put l'expédition ; vaincu par l'obstination de l'instinct populaire, il finit par s'exécuter, mais sans mettre à la disposition de Scipion autre chose que des forces insuffisantes,, des compar/Jiies de discipline (les huit mille vaincus de Cannes), des volontaires, bref, une armée sacrifiée.

2. De baisser. Bossuet ne redoute jamais l'expression familière; il la recherche même souvent pour donner plus de relief à sa pensée.

3. Polj'b., lib. I, III, VI, c. XL, etc., B. — Annibal, sans doute, éclipse tous ses émules; mais il avait sous ses ordres une élite de généraux, iMagou et Asdrubal ses frères, Maharbal, Carthalo, qui le secondèrent vaillamment.

4. De vieilles factions. Ce qui perdit Carthage, ce furent les divisions. Plus que jamais, le parti de la paix et le parti de la guerre étaient en présence, se rattachant l'un et l'autre, comme bien on pense, aux deux doctrines hostiles, conservatrice et libérale. Le premier, s'appuyanl sur le pouvoir exécutif, sur le conseil des anciens et le conseil des cent, et

fait la joie de la plus notable partie des grands seigneurs '. Rome, encore pauvre, et attachée à l'agriculture, nourrissait une milice admirable, qui ne respirait que la gloire et ne songeait qu'à agrandir le nom romain '. Carthage, enrichie par son trafic ^, voyait tous ses citoyens attachés à leurs richesses, et nullement exercés dans la guerre, au lieu que les armées romaines étaient presque toutes composées de citoyens. Carthage , au contraire, tenait pour maxime de n'avoir que des troupes étrangères *, souvent autant à craindre à ceux qui

ayant alors à sa tète Hanuon, voulait la paix à tout prix, la richesse par le commerce immédiat, sans voir que la guerre avec Rome était inévitable et qu'il valait mieux la faire plus lût que plus tard. L'autre faction, représentée parles meneurs du parti popidaire, par Annibal surtout et les plorieux officiers alors aux armées d'Espagne et d'Italie, détestait surtout la faction adverse, son incapacité, son esprit de coterie sa lâche condescendance envers Rome, en un mot les vices incorrigibles et la corruption de l'oligarchie gouvernante.

1. Les grands seigneurs. Expression assez étrange, peu tt-intée de couleur locale, pour désigner cette aristocratie d'armateurs, de commerçants et de financiers.

2. Le nom romain. Les Romains aimaient cette expression, nomen romanum, pour désigner leur empire, leur réputation, la large place qu'ils s'étaient taillée dans le monde. On comprend dès lors comment le nom romain pouvait s'agrandir.

3. Par son Irafic. Dans tout le bassin de la Méditerranée, nulle ville qui pût le disputer à Carthage, ni Tyr, ni Alexandrie, ni Pouzzoles, ni Massilie, pour le grand commerce maritime. Leur flotte marchande était aux autres ce qu'étaient les Hollandais au xvn' siècle, ce que sont aujourd'hui les Anglais aux autres marines. Polybe appelle Carthage la plus opulente cité de l'univers; Mommsen, le Londres de l'ancien monde.

4. S'avoir que des troupes étrangères. Il serait plus juste de dire : d'avoir surtout des troupes étrangères. Les Africains ont toujours été la partie la plus solide des armées d'.Annibal; seulement, ils formaient la moindre portion des armées carthaginoises. L'esprit militaire n'était pas général à Carthage; le

les payent qu'à ceux contre qui on les emploie '. Ces défauts venaient en partie de la première institution de la république de Carthage, et en partie s'y étaient introduits avec le temps. Carthage a toujours aimé les richesses; et Aristote l'accuse d'y être attachée jusqu'à donner lieu à ses citoyens de les préférer à la vertu ^. Par là une république toute faite pour la guerre ^, comme le remarque le même Aristote, à la fin en a négligé l'exercice. Ce philo- .sophe ne la reprend pas de n'avoir que des milices étrangères, et il est à croire qu'elle n'est tombée que longtemps après dans ce défaut *. Mais les richesses

service n'était pas obligatoire pour tous ; mais quand il le fallait, tous étaient soldats; les Romains s'en apercevront dans la troisième guerre punique. Ce qui est vrai, c'est que Carthage n'avait pas d'armée vraiment nationale.

1. Contre qui on les emploie. Allusion à la guerre terrible des mercenaires. Licenciés tout à coup et avec trop peu de précautions et d'égards, les soldats de la première guerre punique, à qui la conclusion de la paix ôtait leur moyen préféré d'existence, se révoltèrent et mirent Carthage à deux doigts de sa destruction. Amilcar, avec des troupes improvisées, eut beaucoup de peine à les refouler, à les cerner dans le défilé de la Hache, où ils périrent de faim.

2. Arist., Polit., lib. II, c. xi. B. — Aristote, qui mourut soixante ans environ avant le commencement de la première guerre punique, nous a dépeint la constitution de Carthage comme ayant passé de l'état monarchique à l'aristocratie, ou mieux à la démocratie tempérée d'oligarchie : il lui donne à la fois ces deux noms.

3. Toute faite pour la guerre. Il est douteux que, sous la monarchie, les Carthaginois aient été différents de ce qu'ils ont été sous leur constitution transformée. Leur génie dut être toujours essentiellement mercantile, par conséquent pacifique. Du reste, dans le passage d'Aristote invoqué par Bossuet, nous avons cherché vainement la trace indiquant <[u'Aristote ait considéré Carthage comme une république toute faite pour la guerre.

4. Longtemps après dans ce défaut. Si Bossuet avait regardé de près les dates, il n'eut pas avancé cette erreur, d'ailleurs

y mènent naturellement une république marchande : on veut jouir de ses biens, et on croit tout trouver dans son argent. Carthage se croyait forte parce qu'elle avait beaucoup de soldats, et n'avait pu apprendre, par tant de révoltes * arrivées dans les derniers temps, qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un État qur ne se soutient que par les étrangers, où ^ il ne trouve ni zèle, ni sûreté ^, ni obéissance.

Il est vrai que le grand génie d'Annibal semblait avoir remédié aux défauts de sa république. On regarde comme un prodige que, dans un pays étranger *, et durant seize ans entiers, il n'ait jamais vu, je ne dis pas de sédition, mais de murmure, dans une armée toute composée de peuples divers ^, qui, sans s'entendre ° entre eux, s'accordaient si bien à

invraisemblable. Aristote mourut en 322; la première guerre punique commence en 264. Est-il admissible que, dans ce laps de temps si court, les Carthaginois aient transformé non seulement leurs institutions, mais encore leurs mœurs militaires? Non : pour Aristote, l'emploi des mercenaires était non pas un défaut, mais une chose toute naturelle. Tous les princes d'Asie, toutes les républiques de la Grèce, et Athènes elle-même, avaient des mercenaires à leur solde. L'infériorité du système ne se révéla pleinement que quand les Romains eurent fait voir au monde ce que peut une milice vraiment nationale; mais alors Aristote n'était plus là pour noter l'observation.

1. Tant de révoltes. Ceci est pour les besoins de la cause: car, de révoltes, il n'y en eut qu'une, la révolte des mercenaires, dont nous avons parlé.

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