‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 4)Chapitre 127 sur 153 · Traînés à. Traînés derrière · texte numérisé non relu

Traînés à. Traînés derrière

LES EMPIRES 'ZZQ

rir, ils gouvernaient avec équité ' les nations subjuguées. Ils tâchaient de faire goûter leur gouvernement aux peuples soumis, et croyaient que c'était le meilleur moyen de s'assurer leurs conquêtes ^ Le sénat tenait en bride les gouverneurs ^, et faisait justice aux peuples. Cette compagnie était regardée comme l'asile des oppressés *; aussi les concussions

1. Avec équité. Il faut s'entendre : ceci est vrai, et le contraire aussi; tout dépend des dates. Dans la première période des conquêtes, les magistrats romains procédaient, en général, avec équité et modération. Puis vint le siècle qui précède l'empire, où l'aristocratie romaine, en possession de l'administration des provinces, les pille, les ruine abominablement. C'est l'ère des proconsuls, tels que Verres, Dolabella, Piso, Sallustc.

L'empire paraît, et l'ordre se rétablit, amenant une administration stable, régulière, honnête et bienfaisante. La Gaule, par exemple, pour témoigner son bonheur et sa reconnaissance, divinise l'empereur, lui érige à Lyon un temple et des autels. Voir, sur ce sujet, le beau livre de M. Fustel de Coulanges, Les institulions de l'ancienne France.

2. D'assurer leurs conquêtes. Ceci n'est vrai que de la période primitive et de la période impériale. Du temps de Sylla, de Gicéron, de César, tous les gouverneurs sont plus ou moins des Verres et n'ont qu'une seule et unique préoccupation : refaire leur fortune, gaspillée à Rome dans le luxe d'une vie insensée.

3. Les gouverneurs. Le sénat, la plupart du temps, était de connivence. D'abord, ce n'est pas lui, c'était le tribunal spécial des concussions, quœslio perpétua repetnndarum, (jui connaissait de ces sortes de plaintes. Or les tribunaux se composaient ou bien de sénateurs qui, ayant ou devant avoir avant peu besoin eux-mêmes d'indulgence, étaient coulants envers le prévenu, ou bien de chevaliers qui, compromis eux aussi clans les grandes affaires provinciales, les entreprises, la perception des impùls, ne pouvaient être équitables envers les provinciaux. Le procès de Verres et les admirables discours de Cicéron éclairent tristement toutes ces questions, bien élucidées aujourd'hui, mais sur lesquels Bossuet n'avait que des connaissances approximatives.

4. Oppressés.Himi le sens d'opprimés. Acception qui a vieilli, mais qui serait encore de bon emploi dans le style relevé.

et les violences * ne furent-elles connues parmi les Romains que clans les derniers temps de la république -, et jusqu'à ce temps la retenue ' de leurs magistrats était l'admiration de toute la terre.

Ce n'était donc pas de ces conquérants brutaux et avares *, qui ne respirent que le pillage, ou qui établissent leur domination sur la ruine des pays vaincus ^. Les Romains rendaient meilleurs tous ceux qu'ils prenaient % en y faisant fleurir la justice,

1. Concussions, violences. Le premier vise les vols, les larcins et les brigandages, rapinas; le second, les attentats contre les personnes, injuriant.

2. Les derniers temps de la république. Mettons, pour être exacts, le dernier siècle, de 149, date de la promulgation de la loi de Calpuruius Piso Frugi dite Repetundarum, jusqu'à la fin de la république. Mais c'est précisément la période où Rome s'est étendue en Grèce, en Afrique, en Asie, eu Gaule. Avant, si l'on ne volait pas, c'est en grande partie parce qu'il n'y avait rien à voler.

3. La retenue. En latin innocentia : ce qui signifie, si l'on veut, qu'on n'est pas coupable, ou plutôt qu'on ne l'est pas encore.

4. Avares. Sens du latin avarus, qui signifie bien plutôt avide pour acquérir, que sordide en conservant.

'6. Sur les ruines des pays vaincus. A la vérité, les Romaiiis ne détruisaient pas pour détruire; mais quand ils ne pouvaient s'emparer d'un pays autrement qu'eu le ruinant, ils le ruinaient. Comment sont-ils venus à bout du Samnium, de la Gaule cisalpine, de Carthage, de la Gaule 1 Par l'extermination. Quelquefois même, dans l'ardeur de la jalousie et de la vi-ngeance, ils dépassaient de beaucoup les nécessités de la guerre.

6. Tous ceux qu'ils prenaient. Cela n'est pas vrai de tous ceux qu'ils ont pris. Le monde grec était bien en avance sur les Romains, en fait de civilisation. Sous l'empire, seulement, des pays tels que les Espagnes, les Gaules, la Bretagne, trouvèrent dans les bienfaits réels de l'administration romaine, par romana, des compensations à la perte de leur indépendance nationale. Mais la république, c'est-à-dire le gouvernement du sénat et du peuple, ou de ses meneurs, ne mérite à aucun degré ces éloges de Bossuet.

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l'agriculture, le commerce, les arts même et les sciences ', après qu'ils les eurent une fois goûtées. C'est ce qui leur a donné l'empire le plus florissant et le mieux établi, aussi bien que le plus étendu qui fut jamais. Depuis l'Euphrate et le Tanaïs ^ jusqu'aux Colonnes d'Hercule et à la mer Atlantique, toutes les terres, toutes les mers leur obéissaient : du milieu et comme du centre de la mer Méditerranée, ils embrassaient toute l'étendue de cette mer, pénétrant au long et au large tous les États d'alentour, et la tenant entre deux pour faire la communication de leur empire •'. On est encore eflfrayé quand on considère que les nations qui font à présent des

1. Les arts et même les sciences. Comment les Romains auraient-ils fait cela? Nemo dut quod non hahet. D'abord, pour ce qui est des pays grecs, les Romains n'y ont pas importé, ils eu ont exporté le peu qu'ils valaient en arts, sciences et même littérature; témoin Horace lui-même (Ep., II, 1, 156-137) :

Grxcia capta ferum victorem cepit et artcs fntulit agresti Latio.

La Gaule, il est vrai, et l'Espagne virent s'allumer chez elles quelques foyers d'études. La poésie, l'éloquence y étaient cultivées avec éclat, mais seulement à partir de l'empire.

2. L'Euphrate et le Tanaïs. Le premier de ces fleuves les séparait de l'empire des Parthes, plus tard de celui des Perses; le Tanaïs, aujourd'hui le Don, fut à peine atteint par la frontière romaine.

3. Pour faire ta communication de leur empire. Dans l'antiquité, en effet, les véritables voies de communication étaient la mer. Toutes les grandes villes grecques, directement ou indirectement, étaient maritimes. La Méditerranée était donc le lien, lieu admirable, de toutes les provinces romaines, et Rome était au centre de ses possessions. Il est vrai que les Romains en profitaient peu : ils n'aimaient pas la mer. Mais ils lui substituèrent ce réseau colossal de voies et chaussées qui sillonnaient tout leur empire et dont le souvenir ou les restes se retrouvent dans le moindre canton des pays qu'ils ont possédés.

royaumes si redoutables, toutes les Gaules ', toutes les Espagnes % la Grande-Bretagne presque toute entière, l'Illyrique ^ jusqu'au Danube, la Germanie jusqu'à l'Elbe *, l'Afrique jusqu'à ses déserts affreux et impénétrables, la Grèce, la Thrace, la Syrie, l'Egypte, tous les royaumes de l'Asie Mineure, et ceux qui sont enfermés entre le Pont-Euxin et la mer Caspie ^, et les autres que j'oublie peut-être, ou que je ne veux pas rapporter, n'ont été durant plusieurs siècles que des provinces romaines ®. Tous les peuples de notre monde, jusqu'aux plus barbares, ont respecté leur puissance ; et les Romains y ont

1. Toutes les Gaules. La Cisalpine d'abord, qui s'étendait des Alpes au Rubicon, puis la Transalpine, qui elle-même s'appelait déjà les Gaules.

2. Toutes les Espagnes. Citérieure, Ultérieure, Bétique, Lusitanie.

3. L'Illyrique. Ce n'est pas ici un État, mais une expression géographique dont le contenu a bien varié. Elle a fini par embrasser tous les pays qui s'étendent de l'Adriatique au Danube, et de l'Inn jusqu'au Drilo. On y comprit même un moment la Macédoine, la Thessalie et la Grèce propre.

4. La Germanie jusqu'à VElhe. Les Romains ont poussé quelquefois des expéditions jusqu'à l'Ems, jusqu'au Weser, et même jusqu'à l'Elbe; mais ils out vite reconnu que, à vouloir garder ces pays, ils ne feraient pas leurs frais; et, dès Tibère, le Rhin devient la limite officielle de l'empire.

5. La mer Caspie. Bossuet se rapproche de la forme latiue Caspium mare.

6. Que des provinces romaines. Bossuet est » elTrayé » de ce résultat prodigieux; mais le plus effrayant lui échappe. On voit aujourd'hui des empires aussi étendus, aussi et plus peuplés, et on trouve cela naturel. Mais l'empire de quatrevingts ou cent millions de sujets, que Rome a formé et dirigé sans peine, était l'œuvre d'une simple ville, qui, même après le doublement de la population purement romaine lors de la guerre Sociale (90-88), n'atteignait pas le chiffre d'un milliou de citoyens. Voilà ce qui doit surtout causer notre étonnement.

établi presque partout, avec leur empire, les lois et la politesse ".

C'est une espèce de prodige que, dans un si vaste empire, qui embrassait tant de nations et de royaumes, les peuples aient été si obéissants et les révoltes si rares *. La politique romaine y avait pourvu par divers moyens qu'il faut vous expliquer en peu de mots. Les colonies romaines ^, établies de tous côtés dans l'empire *, faisaient deux effets admirables : l'un,

1. les lois et la polife.ise. Le sentiment du droit d'abord, et même, peu à peu, le pur droit quiritaire; puis les bienfaits qu'il eugendre : adoucissemeut des mœurs, urbanité, culture intellectuelle et morale.

2. Les révoltes si rares. Remarque profonde et juste. Les peuples luttaient plus ou moins longtemps, suivant leur tempérament, pour éviter la conquête; mais ensuite, non seulement ils se résignaient, mais ils acceptaient de bonne grâce l'administration romaine. Les Gaulois, qui avaient résisté dix ans au plus grand général que Rome ait produit, se transformèrent avec une rapidité incroyable; nul peuple ne s'assimila plus vite. Or, il n'y a absolument qu'une seule explication à ce phénomène : le régime que Rome avait importé en Gaule valait tellement mieux que celui qu'elle avait remplacé, que les Gaulois, de bonne foi, se rendaient à l'évidence.

3. Les colonies romaines. C'est le plus puissant instrument que les Romains aient inventé pour maintenir les pays conquis. Sitôt qu'un pays était soumis, vite on jetait aux endroits propices des colonies. Il y avait deux et même quatre sortes de colonies, suivant leur composition : 1° colonies de citoyens romains; 2» colonies de soldats romains; 3» colonies de citoyens latins; 4» colonies de soldats latins.

4. De tous côtés dans l'empire. Erreur matérielle. La colonisation ne fonctionna pas sérieusement en dehors de l'Italie, mais là elle produisit des résultats admirables. Presque toutes les grandes villes de l'Italie moderne, particulièrement dans la région du Pô, Bologne, Modèue, Parme, Crémone, sont d'anciennes colonies romaines. En dehors de l'Italie, il o'y eut que des tentatives partielles, à Carthage, par exemple, sous les Gracques, et des établissements de vétérans. Sous l'empire, on ne colonise plus : on confère le droit de cité aux habitants.

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de décharger la ville d'un grand nombre de citoyens, et la plupart pauvres; l'autre, de garder les postes principaux, et d'accoutumer peu à peu les peuples étrangers aux mœurs romaines.

Ces colonies, qui portaient avec elles leurs privilèges ', demeuraient toujours attachées au corps de la république, et peuplaient tout l'empire de Romains.

Mais, outre les colonies, un grand nombi'e de villes obtenaient, pour leurs citoyens % le droit de citoyens romains; et, unies par leur intérêt au peuple dominant , elles tenaient dans le devoir les villes voisines ^

Il arriva, à la fm, que tous les sujets de l'empire se crurent Romains *. Les honneurs " du peuple

1. Leurs privilèr/es. Les citoyens établis dans les colonies conservaient, naturellement, leur dignité de citoyen et tous les avantages civils et politiques de la civitas. lis avaient alors comme deux patries : une grande, Rome; puis une plus petite, leur cité, colonie ou municipe. De môme, chez nous, on est Lyonnais, Marseillais, etc., et en même temps Français.

2. Pour leurs citoyens. Longtemps la civitas ne fut accordéfr qu'à ceux qui, dans certaines villes alliées, avaient exercé les^ charges publi([ues. Procédé de séU-ction très ingénieux qui annexait à la cité romaine l'élite provinciale. Puis on le conféra à des catégories tout entières d'habitants, dans une cité.. Puis ou retendit à des villes, à des régions.

3. Les villes voisines. Sur cette politique de bascule, qui consiste à diviser les intérêts, à établir une inégalité savante entre les sujets pour les mieux maintenir, \oj.sup., page 216, note 1.

4. Se crurent Romains. Se crurent est étonnant. Ou était citoyen, ou on ne l'était pas, et chacun là-dessus savait à quoi s'en tenir. Ce qui est vrai, c'est que, vers 212, Caracalla, dans un intérêt purement fiscal d'ailleurs, étendit le droit de cité à tous les habitants libres de VorOis romanus. A cette époque, et dans ces conditions, la civitas était une charge peu enviée, et non un honneur, encore moins un avantage.

3. Les honneurs. En latin, honores : les charges et dignités,, les fonctions publiques.

victorieux peu à peu se communiquèrent aux peuples vaincus : le sénat leur fut ouvert *, et ils pouvaient aspirer jusqu'à l'empire ^. Ainsi, par la clémence romaine, toutes les nations n'étaient plus qu'une seule nation, et Rome fut regardée comme la commune patrie.

Quelle facilité n'apportait pas à la navigation et au commerce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un même empire! La société romaine embrassait tout ; et, à la réserve de quelques frontières ^ inquiétées quelquefois par les voisins, tout le reste de l'univers jouissait d'une paix profonde. Ni la Grèce , ni l'Asie Mineure, ni la Syrie, ni l'Egypte, ni enfin la plupart des autres provinces, n'ont jamais été sans guerre que sous l'empire romain * ; et il est aisé d'entendre qu'un commerce ^ si agréable des nations servait à maintenir dans tout le corps de l'empire la concorde et l'obéissance.

Les légions, distribuées pour la garde des frontières, en défendant le dehors, affermissaient le

1. Leur fut ouvert. Les Gaulois y furent introduits les premiers par Jules César, en 4o.

2. Jusqu'à l'empire. Les premiers empereurs, les Césars, étaient Romains de Rome. Bientôt les provinces font arriver leurs candidats: l'Kspagne, Trajan, Adrien, Marc-Anrèle; les Gaules, Antonin le Pieux; rAfricpie, la Syrie, la Thraco, Septime-Sévère, Ilelagabal, Maximin; les Barbares eux-mêmes vont avoir leur tour.

3. Quelques frontières. Toute la frontière du Rhin, toute celle du Danube, et enfin toute celle de l'Euphrate. Ce sont toutes les frontières romaines qui ne confinaient pas à la mer ou à des déserts inhabitables.

4. Que sous Cempire romain. C'est le beau côté de l'administration romaine, et c'est par là qu'il s'attacha les populations : pax romana.

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