Diod., lib. I, sect. 2, n. 9. B
4. Nourris. Nous dirions, aujourd'hui, élevés. Mais, au x■\^l'' siècle, nourrir, nourriture, étaient pris couramment dans le sens figuré d'alimentation intellectuelle et morale. — Cf. Sévigné, 14 juillet 1680 : « Quand je veux nourrir mon esprit et ma pauvre âme. » — Boss., Louis de Bourbon : « Le troupeau que je dois nourrir de la parole de vie. « — Patru, Plaidoyers, I : «■ L'Honneur est la nourriture et le plus ardent désir des âmes bien nées. • — Mol., Femmes sav., II, vu :
. . . Notre premier soin, notre première instance Doit être à le (l'esprit) nourrir du suc de la science.
o. Un peu avance' en r'ige. Dès l'âge de dix ans, Ramsès fit la guerre en Syrie et, s'il faut en croire les historiens grecs, en Arabie. Son père, Seti !«■■, fils lui-même de Ramsès P"", qui avait usurpé la couronne au détriment des princes de la xvm« dynastie, associa, par politique, son fils aussitôt que possible à sa royauté et lui fit prendre ime part active au gouvernement. Encore prince royal, Ramsès, après avoir
lissage par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit à supporter la faim et la soif, et soumit cette nation jusqu'alors indomptable. Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête, son père le fit ' tourner vers l'occident de l'Egypte : il attaqua la Libye -, et la plus grande partie de cette vaste région fut subjuguée ^ En ce temps son père mourut, et le laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas un moindre dessein que celui de la conquête du monde : mais, avant que de sortir de son royaume, il pourvut à la sûreté du dedans en gagnant le cœur de tous ses peuples par la libéralité et par la justice, et réglant au reste le gouvernement avec une extrême prudence *. Cependant il faisait
assuré la paix au nord par d'éclatantes victoires contre les peuples d'Asie Mineure, se tourna vers l'Ethiopie, et guerroya avec succès contre les tribus du Haut-Nil.
1. Accoutumé..., son père le fit. Tour latin, fréquent en poésie, usité en prose. En latin, le cas où était le participe indiquait de suite le rôle qu'il jouait dans la phrase et empêchait toute confusion. Le français n'a pas cette ressource; mais, quand il ne doit résulter ni doute ni obscurité dans la phrase, il ne faut pas hésiter à employer ce tour qui est vif, et surtout logique en ce qu'il échelonne les éléments de la phrase à leur véritable place.
2. La Libye. Les pays situés à l'ouest et au sud-ouest de rÉirypte. Les anciens ne comprenaient pas tous la vallée du Nil sous cette dénomination.
3. Fut suljjurjuée. Hérodote (II, 102) et Strabon (1. XV, 2) ont, suivant M. Maspero [Hist. anc, p. 218), beaucoup exagéré les succès de Ramsès de ce côté. Il se serait borné, d'après les monuments, à faire contre les tribus nègres du Haut-Nil quelques razzias productives et peu dangereuses.
4. Diod., lib. I, sect. 2, n. 9. B. — Prudence, ici, comme le latin prudentia d'où il dérive, a un sens beaucoup plus large et plus compréhensif qu'aujourd'hui. Ce n'est pas seulement la vertu négative qui évite tout accident, ce sont aussi les lumières, la grande intelligence, l'expérience qui font les
ses préparatifs : il levait des troupes, et leur donnait pour capitaines les jeunes gens que son père avait lait nourrir ' avec lui. Il y en avait dix-sept cents, capables de répandre dans toute l'armée le courage, la discipline et l'amour du prince. Cela fait, il entra dans l'Ethiopie, qu'il se rendit tributaire. Il continua * ses victoires dans l'Asie. Jérusalem fut la première à sentir la force de ses armes. Le téméraire Roboam ne put lui résister, et Sésostris enleva les richesses de Salomon ^. Dieu, par un juste jugement, les avait livrées entre ses mains. Il pénétra dans les Indes plus loin qu'Hercule ni * que Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puisqu'il
vrais hommes d'Étal. Les anciens en faisaient la première des quatre vertus cardinales : prudence, justice, courage, tempérance .
d. Nourrir. Sens déjà rencontré. Voy. sup., page 11, note 4.
2. // continua. Dans le sens du latin continuare ; faire les choses sans interruption, de sorte qu'il n'y ail entre elles aucune solution de continuité.
3. Les richesses de Salomon. Égaré sans doute par les historiens grecs, qui ont concentré sur Ramsès II les exploits d'un grand nombre de monarques égyptiens, Bossuet commet ici un anachronisme d'environ 400 ans. Ramsès II appartient à la xix" dynastie, qui finit vers l'an 1300, et qui compte encore au moins quatre rois après lui. Salomon mourut en 929, et eut pour successeur son fils Rehabeam (celui que Bossuet appelle ici le téméraire Roboam). Sous lui, Jérusalem fut prise par le roi égyptien Sheshonq 1" (le Sésac de l'Écrilurej, et il arriva ce que dit Bossuet.
4. A7, aujourd'hui, est une conjonction négative, qui s'emploie dans une seconde proposition négative, ou se répète dans les deux. Mais, au xvi« et au xvn" siècle, on la trouve dans des propositions qui ne sont pas ou qui ne sont que très implicitement négatives. — « Ce serait une grande simplesse à qui se laisserait amuser ni aux visages ni aux paroles. » (Montaigne.) — « On défend aux volontaires de les suivre ni de quitter les régiments où ils sont attachés. » (Sévigné.) — Voy. A. Chassang, Gramm. franc, cours complet, § 387.
soumit le pays au delà du Gange '. Jugez par là si les pays plus voisins lui résistèrent. Les Scythes obéirent jusqu'au Tanaïs ; l'Arménie et la Cappadoce lui furent sujettes. Il laissa une colonie dans l'ancien royaume de Colchos, où les mœurs d'Egypte sont toujours demeurées depuis. Hérodote a vu ^ dans l'Asie Mineure, d'une mer à l'autre, les monuments de ses victoires avec les superbes inscriptions de Sésostris, roi des rois et seigneur des seigneurs. Il y en avait jusque dans la Thrace, et il étendit son empire depuis le Gange jusqu'au Danube. La difficulté des vivres l'empêcha d'entrer plus avant dans l'Europe. Il revint après neuf ans, chargé des dépouilles de tous les peuples vaincus. Il y en eut qui défendirent courageusement leur liberté; d'au-
1. Diod., lib. I, sect. 2, n. 9. B. — Inutile de faire remarquer que c'est ici la légende, et non l'histoire de Ramsès II d'après les historiens grecs, et que rien n'est moins scientifiquement établi que les exploits fabuleux que Bossuet se plait ici à prêter à son héros. Le tableau est ample et majestueux : cela lui suffit, d'autant plus qu'il a pour garant Diodorc et Hérodote, dont il ne songe jamais à suspecter le témoignage.
2. Hérodote a vu. De tous les prétendus monuments que Sésostris aurait fait élever partout sur son passage, il n'en subsistait plus, au temps d'Hérodote, sinon en lonie et en Syrie (Hérod., II, 102-107), On a retrouvé près de Beyrout, à l'embouchure du Nahr-el-Kelb, trois stèles gravées dans le roc, et datées des ans II et IV de Ramsès II. Une des deux figures, qu'Hérodote disait exister de son temps en Asie Mineure, se voit aujourd'hui encore près de Ninfi, entre Sardes et Smyrne. M. Maspero {Hisl. atic, p. 224) estime que cette sculpture n'est ni authentique, ni égyptienne, et que certainement elle ne représente pas Sésostris. Bossuet, brodant sur le tout, enfle le récit d'Hérodote, transforme les doutes et les hypothèses de l'historien grec en affirmations. Il n'y a qu'à comparer le passage de l'historien orateur avec les quelques chapitres de l'original, pour avoir une idée exacte de la méthode de Bossuet.
très cédèrent sans résistance. Sésostris eut soin de marquer dans ses monuments la difTérence de ces peuples en figures hiéroglyphiques *, à la manière des Égyptiens. Pour décrire son empire, il inventa les cartes de géographie. Cent temples fameux, érigés en action de grâces aux dieux tutélaires de toutes les villes, furent les premières aussi bien que les plus belles marques de ses victoires; et il eut soin de publier, par les inscriptions, que ces grands ouvrages avaient été achevés sans fatiguer ses sujets ^. Il mettait sa gloire à les ménager, et à ne faire travailler aux monuments de ses victoires que
1. En figures hiéroglyphiques. Ce qui apparait à Bossuel comme des ligures, des formes idéologiques, représcntaut les choses par le dessin, est bel et bien une écriture phonétique : autrement dit, les hiéroglyphes des obélisques, des monuments égyptiens, sont, non pas signes d'idées, comme on l'avait cru jusqu'en 1821, mais signes de sons, comme ChampoUion a eu la gloire de le démoutrer. L'Egypte avait un alphabet; cet alphabet est retrouvé. Les textes historiques et littéraires de l'Egypte se décbitfrent aujourd'hui par les égyptologues, avec autant de certitude que les latinistes ou les hellénistes peuvent lire les manuscrits de Sophocle ou de Virgile.
2. Hérod., lih. II, cap. 102 et seq. ; Diod., lib. I, sect. 2, n. 10. B. — Ramsès II, dit Mariette {Aperçu de l'hist. de VÉgypte, p. 74) fut le roi constructeur par excellence. Il est pour ainsi dire impossible de rencontrer en Egypte une ruine, une bulte antique sans y lire son nom. II a beaucoup fait, beaucoup achevé : le grand speos (temple) d'Ipsamboul, avec ses quatre colosses monolithes de 20 m. de haut; à Thèbes, le temple d'Amenholep III (Louqsor) achevé par lui et orné de deux obélisques, dont le plus beau se voit chez nous, place de la Concorde; le temple de Gournah, commencé par Seti P'", fut achevé et consacré par lui. Le Ramesseum, connu des anciens sous le nom de tombeau d'Osymandias, est son œuvre. Abydos, Memphis, Bubaste, Tanis, furent embellies par ses monuments, sans compter que ses architectes, dans leur zèle, firent souvent effacer sur des statues et des temples le nom des rois constructeurs pour y substituer le cartouche royal de Ramsès II.
8â DISCOURS SUR l'histoire universelle
les captifs ^ Salomou lui en avait donné l'exemple ^ Ce sage prince n'avait employé que les peuples tributaires dans les grands ouvrages qui ont rendu son règne immortel ^ Les citoyens étaient attachés à de plus nobles exercices ■* : ils apprenaient à faire la
1. Les captifs. Mariette [op. cit., p. 75) estime que, outre une quantité considérable de prisonniers de guerre, de nombreuses tribus de race étrangère, attirées en Egypte soit par la fertilité du sol, soit par la politique du gouvernement, fournirent des ouvriers aux travaux des temples, à l'édification des villes, au curage des canaux. Sous ce même Ramsès II., la Bible nous montre les Israélites occupés, dans l'est du Delta, a construire une ville qui s'appelait Ramsès, comme le roi.
2. Donné l'exemple. Chose difficile, Salomon ayant vécu quelque 400 ans après Sésostris!
3. II. Par., VIII, 9, B. — Il est permis d'élever des doutes sur cette prétendue popularité de Salomon. Après sa mort. Jéroboam, au nom d'Israël, vint trouver son fils et lui dit : « Ton père a mis sur nous un joug pesant; mais toi, allège la servitude de ton père et le joug pesant qu'il a mis sur uous et nous te servirons. » — Le « téméraire » Rehabeam répondit : « Mon père avait mis sur vous un joug pesant, et moi je rendrai votre joug plus pesant encore; mon père vous a châtiés avec des verges, moi je vous châtierai avec des fouets garnis de pointes. » Aussitôt la révolte éclate, la scission s'opère. Jéroboam devient roi d'Israël. Rehabeam ne conserve que Juda et quelques villes de Dan et de Benjamin.
4. De j)lus nobles exercices. David et Salomon, dit Alaspero, offrent l'assemblage curieux des qualités et des défauts qui font les grands princes. Le premier, soldat de liasard et héros d'aventure, vrai fondateur de dynastie, fourbe, cruel et dissolu, mais brave, prévoyant, capable de dévouement et de repentir; le second est le monarque fastueux, sensuel, dévot à la fois et philosophe. Mais les Hébreux n'étaient pas une race guerrière, et David les jeta dans la guerre; ils n'étaient ni marins, ui constructeurs, ni portés alors au commerce ou à l'industrie, et Salomou leur imposa des roules, des flottes, des relations commerciales. Ils avaient l'horreur de l'étranger et le fanatisme de leur religion : il leur donna l'exemple de la tolérance. Aussi leur œuvre ne leur survécut pas. Avec la maison de David s'écroula l'empire (ju'il avait essayé de fonder. Voy. Maspero, p. 332.
guerre et à rommander. Sésostris ne pouvait pas se régler sur un plus parfait modèle. Il régna trentetrois ans ' , et jouit longtemps de ses triomphes; beaucoup plus digne de gloire, si la vanité ne lui eût pas fait traîner son char par les rois vaincus *. Il semble qu'il ait dédaigné de mourir comme les autres hommes. Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort à lui-même et laissa l'Egypte riche à jamais. Son empire pourtant ne passa pas la quatrième génération ^ ; mais il restait encore du temps de Tibère des monuments magnifiques qui en marquaient l'étendue et la quantité des tributs *. L'Egypte retourna bientôt à son humeur ^ pacifique. On a même écrit que Sésostris fut le premier à ramollir ^, après ses conquêtes, les mœurs de ses
1. Trente-trois ans. Ramsès II régna, non pas trente-lrois, mais soixante-sept ans. Il eut 170 enfants, dont 39 princes. En 1881, M. .Maspero a découvert, à Thèbes, dans le puits sépulcral de Déir-el-Bahari, la momie de Ramsès 11, en parfait état de conservation, ainsi que celles de plusieurs rois égyptiens, Ahmès I'', Ameuhotep I«'', Thotmès I", ïhotmès II, Thotmès III et Seti 1='. Ils étaient là depuis plus de trente siècles.