‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 4)Chapitre 90 sur 153 · Pour lui faciliter la victoire. On s'attendrait à trouver · texte numérisé non relu

Pour lui faciliter la victoire. On s'attendrait à trouver

Perse perdit le seul général qu'elle pût opposer aux Grecs : c'était Memnon ', Rhodien. Tant qu'Alexandre eut en tête un si fameux capitaine, il put se glorifier d'avoir vaincu un ennemi digne de lui. Au lieu de hasarder contre les Grecs une bataille générale, Memnon voulait qu'on leur disputât tous les passages, qu'on leur coupât les vivres, qu'on les allât attaquer chez eux, et que par une attaque vigoureuse on les forçât à venir défendre leur pays. Alexandre y avait pourvu, et les troupes qu'il avait laissées à Antipater suffisaient pour garder la Grèce. Mais sa bonne fortune le délivra tout d'un coup de cet embarras. Au commencement d'une diversion qui déjà inquiétait toute la Grèce, Memnon mourut, et Alexandre mit tout à ses pieds ".

immédiatement un sujet auquel pût se rattacher cette proposition infinitive : il n'y en a pas, et elle est indépendante

1. Memnon. Il est difficile de dire en effet ce qui fût arrivé si Memnon eût vécu. Dans un conseil de guerre que Darius tint, au début des hostilités, Memnon avait conseillé de faire un désert devant Alexandre et de se retirer devant lui : ou bien il reculerait, ou bien il s'aventurerait au cœur de la haute Asie, où l'on aurait facilement raison de lui. Dans l'un et l'autre cas, la Perse était sauvée. Ce qui est arrivé plus tard à Crassus, à Antoine et à d'autres généraux romains prouve que le calcul était bon. Après la défaite du Granique et pour forcer Alexandre à revenir sur ses pas, Memnon voulut débarquer en Grèce et reporter la guerre chez les agresseurs : c'est la tactique qui réussit si bien à Scipion contre Annibal. il avait même déjà commencé Texécution de ce plan, quand la mort l'arrêta, heureusement pour Alexandre.

2. Mit tout à ses pieds. Image expressive et énergique, à la faveur de laquelle Bossuet se dispense de raconter la suite des exploits du héros macédonien, la bataille d'Issus (333), le siège de Tyr (332\ la conquête de l'Egypte et la fondation si importante d'Alexandrie, la bataille d'Arbèles (331), les campagnes laborieuses en Bactriane, en Sogdiane, dans l'Inde. Le retour à Babylone, auquel Bossuet est si pressé d'arriver, eut lieu en 425.

180 DISCOURS SUR l'histoire ueiverselle

Ce prince fit son entrée dans Babylone avec un éclat qui surpassait tout ce que l'univers avait jamais vu; et, après avoir vengé la Grèce, après avoir subjugué avec une promptitude incroyable toutes les terres de la domination persienne, pour assurer de tous côtés son nouvel empire, ou plutôt pour contenter son ambition, et rendre son nom plus fameux que celui de Bacchus *, il entra dans les Indes, où il poussa ses conquêtes plus loin que ce célèbre vainqueur *. Mais celui que les déserts, les fleuves et les montagnes n'étaient pas capables d'arrêter, fut contraint de céder à ses soldats rebutés qui lui demandaient du repos ^ Réduit à se contenter des superbes monuments * qu'il laissa sur

1. Plus fameux que' celui de Bacchus. La vanité d'Alexandre et la complaisance de ses courtisans n'avaient pas manqué d'établir un parallèle entre la marche triomphale de Bacchus à travers les Indes et les victoires, plus historiques et non moins éclatantes, du roi macédonien.

2. Ce célèbre vainqueur. L'idée est médiocrement heureuse, d'établir une comparaison entre les exploits très bien connus et très certains d'un roi de la période historique d'une part, et de l'autre les aventures mythiques, légendaires, symboliques d'un Bacchus, qui n'a peut-être jamais existé, dont aucun trait n'appartient à l'histoire, et où tout porte l'empreinte d'une sorte de frénésie sensuelle et superstitieuse. On voit, ici encore, à quel point Bossuet est dénué du sens critique.

3. Du repos. Ici l'opposition est juste et d'un grand eifet. Bossuet aime ces contrastes ironiques, qui font ressortir la vanité des grandeurs humaines : il se croit toujours un peu dans l'oraison funèbre.

4. Des superbes monuments. Arrivé sur les bords de l'Araspe, ou Hyphnse, sur la rive gauche de l'Indus, dans le Pendjab indien, Alexandre fut contraint par les murmures de ses soldats épuisés de s'arrêter. Il divisa son armée en douze corps; il fait dresser par chacun d'eux un autel immense aussi haut (jue les plus grandes tours : monument de ses victoires et témoignage de sa reconnaissance envers les dieux.

le bord de l'Araspe, il ramena son armée par une autre route que celle qu'il avait tenue, et dompta tous les pays qu'il trouva sur son passage *.

Il revint à Babylone craint et respecté, non pas comme un conquérant, mais comme un dieu ^. Mais cet empire formidable qu'il avait conquis ne dura pas plus longtemps que sa vie, qui fut fort courte. A l'âge de trente-trois ans, au milieu des plus vastes desseins ^ qu'un homme eût jamais conçus, et avec les plus justes espérances * d'un heureux succès,

1. Sur son passage. Il descendit l'Indus jusqu'au delta de ce fleuve, y éleva une' forteresse, y construisit un port, des magasins, des chantiers; puis tandis que son amiral, Néarque, opérait son retour par la mer des Indes, lui-même (fin d'août 325) s'enfonça vers l'ouest par le pays des Arabites, des Horites «t les déserts de la Gédrosie. Cette marche fut loin d'èlre triomphale, comme Bossuet a le tort de le croire. Elle dura deux mois, et causa à l'armée les plus grandes souffrances, par suite de la chaleur, de la soif, de la faim. On dut abandonner quantité de bêtes de somme, d'équipages, de soldats.

2. Comme un dieu. S'il fallait en croire Diodore et Quinte- Curce, aux souffrances succédèrent les orgies et une marche triomphale de sept jours pendant laquelle Alexandre était porté sur un char, dans le costume de Bacchus. Arrien traite de fables tous ces récits.

3. Des plus vastes desseins. On lui a prêté des projets chimériques. Ce qui est certain, c'est qu'il faisait construire en Phénicie 1000 galères, qui devaient être transportées à Thapsaque, et de là descendre l'Euphrate jusqu'au golfe Persique. Il envoya trois expéditions sur les côtes d'Arabie, pour compléter les renseignements de Néarque. En attendant qu'il pût partir pour de nouvelles conquêtes, il s'occupait d'améliorations intérieures, creusait un vaste port à Babylone, réglait le régime des eaux du Tigre et de l'Euphrate.

4. Les plus justes espéraiices. Le peu qu'il eut le temps de faire pour consolider sa conquête prouve que, chez lui, l'homme de guerre était doublé d'un homme d'État :

Les vaincus gagnés par les égards du vainqueur, associés «t intéressés à ses plans;

Le commerce développé sur une immense échelle, pourvu

il mourut sans avoir eu le loisir d'établir solidement ses affaires, laissant un frère imbécile * et des enfants en bas âge ^, incapables de soutenir un si grand poids. Mais ce qu'il y avait de plus funeste pour sa maison et pour son empire, est qu'il laissait des capitaines à qui il avait appris à ne respirer que l'ambition et la guerre. Il prévit à quels excès ils se porteraient quand il ne serait plus au monde : pour les retenir, et de peur d'en être dédit % il n'osa nommer ni son successeur, ni le tuteur de ses-

de routes, de ports admirablement placés, de chantiers, de places de refuge ou d'étapes;

L'industrie stimulée par tant de richesses mises en circulation;

La civilisation, la langue, les arts, le génie grec portés, installés et consolidés sur mille points divers de ce vaste empire; enfin, la fusion commencée, au point de vue des idées, des mœurs, des religions, entre toutes les parties de ce monde étonné et subjugué.

i. Un frère imbécile. C'était Philippe Arrhidée, fils de Philippe et de la Thessalienne Philinée. Il fut d'abord convenu, entre les généraux, qu'il régnerait conjointement avec l'enfant que Roxane allait mettre au monde, si toutefois c'était un fils. 11 était faible d'esprit, et, disait-on, son imbécillité venait d'un breuvage empoisonné que lui aurait donné Olympias, mère d'Alexandre le Grand. Sa royauté précaire dura jusqu'en 317, époque où il fut tué avec sa femme Eurydice par ordre d'Olympias.

2. Des erifants en bas âge. Alexandre, suivant les mœurs orientales, pratiquait la polygamie et laissait au moins trois veuves : Barsine, fille aînée de Darius et de qui il avait un fils. Hercule; Roxane, qui allait lui en donner un trois mois après, lequel s'appela Alexandre Aigos et fut assassiné en 311, avec sa mère; enfin Statira, sœur et veuve de Darius, le vaincu d'Arbèles.

Ainsi, un enfant à peine né, un fils à naître, un frère imbécile, tels étaient les tristes soutiens de la royauté d'Alexandre.

3. De peur d'en être dédit. On comprend très bien ce second motif; on voit moins bien en quoi sa réserve pouvait « retenir » ses généraux, s'ils étaient capables de trangresser sa volonté.

LES EMPIRES lo3

enfants *. Il prédit seulement que ses amis célébreraient ses funérailles avec des batailles sanglantes *; et il expira dans la fleur de son âge, plein des tristes images de la confusion qui devait suivre sa mort '.

En effet, vous avez vu * le partage de son empire et la ruine affreuse de sa maison. Son ancien royaume, la Macédoine, tenu par ses ancêtres depuis tant de siècles % fut envahi de tous côtés comme une succession vacante ; et, après avoir été longtemps la proie du plus fort, il passa enfin à une autre famille ^ Ainsi ce grand conquérant, le plus

1. Ni le tuteur de se.i enfants. Il remit simplement à Perdiccas sou anneau royal, ce qui n'équivalait point à une désignation ; d'autant plus que, à ceux qui lui demandaient à qui il laissait l'empire, il répondit : « au plus digne. »

2. Avec des batailles sanrjlantes. En efTet, de 323 à 301 (bataille d'Ipsus), le vaste empire d'Alexandre fut en proie aux compétitions des généraux macédoniens, Ptolémée, Léonat, Antigone, Lysimaque, Antipater, Cratère, Eumène, Laomédon, Pitlion, Peuceste, Seleucus, Cassandre. Après des flots de sang versé sur vingt champs de bataille, trois États principaux se formèrent, la Macédoine, la Syrie, l'Egypte, sans compter les dominations nombreuses et éphémères qui apparurent sur les frontières, principalement vers l'extrême Orient.

3. Qui devait suivre sa mort. Bossuet n'est jamais un historien exact et flegmatique, qui raconte froidement les événements; c'est surtout un moraliste, pour qui l'histoire n'est qu'un prétexte à observations, à qui elle fournit à chaque instant l'occasion de mettre sous les yeux de son élève d'utiles vérités.

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