CHAPITRE PREMIER
Les révoltions des empires sont réglées par la Providence, et servent à humilier les princes.
[Sommaire. Dans cette introduction, l'auteur s'attache à prouver, par deux rai sons principales, l'utilité que peuvent retirer les princes de l'étude de l'histoire profane.— La première se trouve dans les liens qui unissentà l'histoire du peuple de Dieu l'histoire des Empires ; elle est surtout développée par un tableau des révolutions de l'empire romain, considérées sous les rapports de dépendance avec le développement de la religion chrétienne. Après avoir montré les grands événements de l'histoire de^ Empires, prédits par les prophètes, l'auteur conclut que les choses humaines sont conduites par la Providence, qu'ainsi les princes doivent s'efforcer de correspondre par leurs efforts aux conseils divins. — La deuxième raison, qui rend cette histoire utile aux princes, est toute morale : elle leur fait voir l'inconstance de« fortunes humaines, et ainsi les porte à une sage humilité.]
Quoiqu'il n'y ait rien de comparable1 à cette suite de la vraie Église que je vous ai représentée, la suite des empires, qu'il faut maintenant vous remettre devant les yeux, n'est guère moins profitable, je ne dirai pas seulement aux grands princes comme vous, mais encore aux particuliers qui contemplent dans ces grands objets les secrets de la divine Providence.
Premièrement, ces empires ont pour la plupart une liaison nécessaire avec l'histoire du peuple de Dieu. Dieu s'est servi des Assyriens et des Rabyloniens pour châtier ce peuple; des Perses, pour le rétablir; d'Alexandre et de ses premiers successeurs, pour le protéger; d'Antiochus l'Illustre et de ses successeurs, pour l'exercer2; des Romains, pour soutenir sa liberté contre les rois de Syrie, qui ne songeoient qu'à le détruire. Les Juifs ont duré jusqu'à Jésus-Christ sous la puissance des mêmes Romains. Quand ils l'ont méconnu et crucifié, ces mêmes Romains ont prêté leurs mains, sans y penser, à la vengeance divine, et ont exterminé ce peuple ingrat. Dieu, qui avoit résolu de rassembler dans le même temps le peuple nouveau, de toutes les nations, a premièrement réuni les terres et
1 « Quoiqu'il n'y ait rien de comparahle, etc. » Transition. — * Pour etwreer son courage, sa patience. Exercera.
les mers sous ce même empire. Le commerce1 de tant de peuples divers, autrefois étrangers les uns aux autres, et depuis re'unis sous la domination romaine, a été un des plus puissants moyens dont la Providence se soit servie pour donner cours à l'Evangile. Si le même empire romain a persécuté durant trois cents ans ce peuple nouveau qui naissoit de tous côtés dans son enceinte, cette persécution à confirmé2 l'Eglise chrétienne, et a fait éclater sa gloire avec sa foi et sa patience. Enfin l'empire romain a cédé; et, ayant trouvé quelque chose de plus invincible que lui 3, il a reçu paisiblement dans son sein cette Eglise à laquelle il avoit fait une si longue et si cruelle guerre. Les empereurs ont employé leur pouvoir à faire obéir l'Eglise*; et Rome a été le chef de l'empire spirituel que Jésus-Christ à voulu étendre par toute la terre.
Quand le temps a été venu que la puissance romaine devoit tomber, et que ce grand empire, qui s'étoit vainement promis l'éternité, devoit subir la destinée de tous les autres, Rome, devenue la proie des Barbares, a conservé par la religion son ancienne majesté. Les nations qui ont envahi l'empire romain y ont appris5 peu à peu la piété chrétienne qui a adouci leur barbarie; et leurs rois, en se mettant chacun dans sa nation à la place des empereurs, n'ont trouvé aucun de leurs titres plus glorieux que celui de protecteur de l'Eglise.
Mais il faut ici vous découvrir les secrets jugements de Dieu sur l'empire romain et sur Rome même : mystère que le Saint- Esprit a révélé à saint Jean, et que ce grand homme, apôtre, évangélistc et prophète6, a expliqué dans l'Apocalypse. Rome, qui avoit vieilli dans le culte des idoles, avoit une peine extrême à s'en défaire, même sous les empereurs chrétiens, et le sénat se laisoit un honneur de défendre les dieux de Romulus, auxquels il attribuoil toutes les victoires de l'ancienne république7. Les empereurs étoient fatigués des députations 8 de ce grand corps, aui demandoit le rétablissement de ses idoles, et qui
1 « Le commerce.» Les relations, commercia.— z «Confirmé.» Affermi. fortifié.—3 « Enfin l'empire romain, etc. » Remarquez la force de cette expression: quelque chose, une puissance nouvelle, inconnue.—4 Tour, à faire que l'on obéît à l'Église. Cette construction est un peu ambiguë et incorrecte; elle semble dire l'opposé de ce qu'elle dit.—5 « Vont appris. » S'y sont formés à, — 6 Cette indication des trois grands titres de saint Jean à notre vénération convient bien au moment où son autorité est invoquée. — " Zozim., lib. iv. Oral. Symm. apud Ambr., t. v, lib. v, ep. xxx, nunc xvn ; t. .;, coi. 828 et sqq.; Aug., de Civit. Dei, lib. i, c. i, etc., t. vu. B. — 8 « Étoient fat; des, etc. » Recevaient à chaque instant. — «Députations. » Ce mol signifie ici le fait d'envoyer des députés.
croyoït que corriger1 Rome de ses vieilles superstition?, c'toit faire injure au nom romain. Ainsi cette compagnie, composée de ce que l'empire avoit de plus grand, et une immense multitude de peuple où se trouvoient presque tous les plus puissants de Rome, ne pouvoient être retirées de leurs erreurs 2, ni par la prédication de l'Evangile, ni par un si visible accomplissement des anciennes prophéties, ni par la conversion presque de tout le reste de l'empire, ni cniin par celle des princes dont tous les décrets autorisoient3 le christianisme Au contraire, ils continuoient à charger d'opprobres l'Eglise de Jésus- Christ, qu'ils acensoient encore, à l'exemple de leurs pères, de tous les malheurs de l'empire, toujours prêts à renouveler les anciennes persécutions, s'ils n'eussent été réprimés par les empereurs. Les choses étoient encore en cet état au quatrième siècle de l'Eglise, et cent ans après Constantin, quand Dieu enfin se ressouvint * de tant de sanglants décrets du sénat contre les fidèles, et tout ensemble des cris furieux dont tout le peuple romain, avide du sang chrétien, avoit si souvent fait retentir l'amphithéâtre. Il livra donc aux Barbares cette ville rée du sang des martyrs 5, comme parle saint Jean 6. Dieu renouvela sur elle les terribles châtiments qu'il avoit exercés sur Babylone : Rome même est appelée de ce nom. Cette nouvelle Babylone 7, imitatrice de l'ancienne, comme elle entlée de ses victoires, triomphante dans ses délices et dans ses richesouillée de ses idolâtries, et persécutrice du peuple de Dieu, tombe aussi comme elle d'une grande chute, et saint Jean chante sa ruine 8. La gloire de ses conquêtes, qu'elle attribuoit à ses
1 « Corriger, etc. » Purifier, rectifier. Vêlèrent corrigere superstitionem.
— 5 «Me pouvoient être retirés, etc.» Phrase oratoire. Ces incises répétées, où l'cjleur passe en revue les puissants motifs qui auraient dû amener la ronversion des Romains, font sentir avec énergie leur aveuglement. — 3 « Autorisaient. » Donnaient la sanction de l'autorité publique. Aujourd'hui autoriser a un sens différent, et ne signifie souvent guère plus que permettre.—* « Quand Dieu se ressouvint, etc. » Dieu, à parler exactement, ne se ressouvient jia>, parce qu'il ne peut oublier, toutes choses lui sont présentes; mais pour exprimer ce que Dieu opère parmi les hommes, on est obligé de se servir des expressions oui désignent les actes humains. — 5 « Enivrée du sang des martyrs. » Citation et image heureusement placée. — * Apoc, itii, 6. D. — 7 « Cette nouvelle Babylone, etc. » Dans cette phrase d'un tour oratoire, énumération forte ci . ne grande chute,
expression hardie et j oélique. Elle fait souvenir de cette autre phrase de Bossuet, Dorrr.cz votre sommeil, (/rancir de la terre, et se rapproche d'une figure usitée dans les langues anciennes, surtout en poésie, et qui consiste à donner pour complément a un \ du même sens et à»- 1j
rr:ème recine; pivert vitam, etc.— 8 Apoc, xvm. D.
LES EMPIRES. 3â5
dieux, lui est ôtée ; elle est en proie aux barbares1, prise trois et quatre fois, pillée, saccagée, détruite. Le glaive des Barbares ne pardonne qu'aux chrétiens. Une autre Rome toute chrétienne sort des cendres de la première ; et c'est seulement après l'inondation des Barbares que s'achève entièrement la victoire de Jésus-Christ sur les dieux romains, qu'on voit non-seulement détruits, mais encore oubliés.
C'est ainsi que les empires du monde 2 ont servi à la religion, et à la conservation du peuple de Dieu : c'est pourquoi ce même Dieu, qui a fait prédire à ses prophètes les divers états de son peuple, leur a fait prédire aussi la succession des empires. Vous avez vu les endroits où INabuchodonosor a été marqué comme celui qui devoit venir pour punir les peuples superbes, et surtout le peuple juif ingrat envers son auteur. Vous avez entendu nommer Cyrus deux cents ans avant sa naissance, comme celui qui devoit rétablir le peuple de Dieu, et punir l'orgueil de Babylone. La ruine de Ninive n'a pas été prédite moins clairement. Daniel, dans ses admirables visions, a fait passer en un instant devant vos yeux l'empire de Babylone, celui des Mèdes et des Perses, celui d'Alexandre et des Grecs. Les blasphèmes et les cruautés d'un Antiochus l'Illustre y ont été prophétisés, aussi bien que les victoires miraculeuses du peuple de Dieu sur un si violent persécuteur. On y voit ces fameux empires tomber les uns après les autres ; et le nouvel empire que Jésus-Christ devoit établir y est marqué si ex [.ressèment par ses propres caractères, qu'il n'y a pas moyen de le méconnoître. C'est l'empire des saints du Très-Haut ; c'est l'empire du Fils de l'Homme : empire qui doit subsister au milieu de la ruine de tous les autres, et auquel seul l'éternité est promise.
Les jugements de Dieu sur le plus grand de tous les empires de ce monde, c'est-à-dire sur l'empire romain, ne nous ont pas été cachés3. Vous les venez d'apprendre de la bouche de saint Jean. Rome a senti4 la main de Dieu, et a été comme les autres
1 « Elle est en proie aux Barbares, etc. » Notez le mouvement précipité de cette phrase, donné naturellement par la pensée.— 2 « C'est ainsi que les empires, etc. » Suivez jusqu'à la tin de l'alinéa, « et auquel seul l'éternité est promise.» L'auteur fait voir ici que les prophètes ont annoncé les révolutions des empires. On remarquera la concision pleine de force de ce passage, et l'on voudra s'arrêter sur la phrase majestueuse, ou plutôt sur la grande pensée qui le termine.— 3 « Ne nous ont pas été cachés.» Tournure passive, prise. du génie de la langue latine.— 4 Yar. « A senti elle-même la main, etc. »
un exemple de sa justice. Mais son sort étoil plus neureuxquc celui des autres villes. Purgée par ses désastres des restes de Tidolàtrie, elle ne subsiste plus que par le christianisme qu'elle annonce à tout l'univers.
Ainsi tous les grands empires que nous avons vus sur ïa terre ont concouru par divers moyens au bien de la religion et à la gloire de Dieu, comme Dieu même l'a déclaré par ses prophètes.
Quand vous lisez si souvent dans leurs écrits que les rois entreront en foule dans l'Eglise, et qu'ils en seront les protecteurs et les nourriciers, vous reconnoissez à ces paroles les empereurs et les autres princes chrétiens ; et comme les rois vos ancêtres se sont signalés plus que tous les autres, en protégeant et en étendant l'Eglise de Dieu, je ne craindrai point de vous assurer que c'est eux qui * de tous les rois sont prédits le plus clairement dans ces illustres prophéties.
Dieu donc, qui av oit dessein de se servir des divers empires, pour châtier, ou pour exercer *, ou pour étendre, ou pour protéger son peuple, voulant se faire connoître pour Fauteur d'un si admirable conseil, en a découvert le secret à ses prophètes, et leur a fait prédire ce qu'il avoit résolu d'exécuter. C'est pourquoi, comme les empires entroient dans l'ordre des desseins de Dieu sur le peuple qu'il avoit choisi, la fortune de ces empires se trouve annoncée par les mêmes oracles du Saint- Esprit qui prédisent la succession du peuple fidèle.
Plus vous vous accoutumerez à suivre les grandes choses et k les rappeler à leurs principes 3, plus vous serez en admiration de ces conseils de la Providence. Il importe que vous en preniez de bonne heure les idées 4, qui s'éclairciront tous les jours de plus en plus dans votre esprit, et que vous appreniez à rapporter les choses humaines aux ordres de cette sagesse éternelle dont elles dépendent.
Dieu ne déclare pas tous les j :urs ses volontés par ses prophètes, touchant les rois et les monarchies qu'il élève ou qu'il détruit. Mais, l'ayant fait tant de fois dans ces grands empires dont nous venons de parler, il nous montre, par ces exemples
« Que c'esl eux qui . » Incorrection . Il faudrait que ce sont eux qui. — 8« Pour châtier, ou pour exercer, ou pour étendre, ou pour protéger son peuple. » En ce peu de mots, dont on notera la justesse, se trouvent réunis les rapports des empires avec le peuple de Dieu, pour mettre à l'épreuve et fortifier leur courage ou leur patience.— 3« A leurs principes. » A leurs causes gêné raies. — * Que vous en saisissiez les idées premières, fondamentale!».
fameux, ce qu'il fait dans tous les autres; et il apprend aux rois ce* deux vérités fondamentales : premièrement, que ' c'est lui qui forme les royaumes pour les donnera qui il lui plaît; et, secondement, qu'il sait les faire servir, dans les temps et dans l'ordre qu'il a résolu, aux desseins qu'il a sur son peuple.
C'est ce qui doit tenir tous les princes dans une entière dépendance, et les rendre toujours attentifs aux ordres de Dieu, afin de prêter la main à ce qu'il médite pour sa gloire dans toutes les occasions qu'il leur en présente2.
Mais cette suite des empires 3, même à la considérer plus humainement, a de grandes utilités, principalement pour les princes ; puisque l'arrogance, compagne ordinaire d'une con dition si éminente, est si fortement rabattue par ce spectacle. Car, si les hommes apprennent à se modérer en voyant mourir les rois, combien plus seront-ils frappés en voyant mourir les royaumes * mêmes ! et où peut-on recevoir une plus belle leçon de la vanité des grandeurs humaines ?
Ainsi, quand vous voyez passer comme en un instant devant vos yeux, je ne dis pas les rois et les empereurs, mais ces grands empires qui ont fait trembler tout l'univers ; quand vous voyez les Assyriens anciens et nouveaux, les Mèdes, les Perses, les Grecs, les Romains se présenter devant vous successivement, et tomber, pour ainsi dire 5, les uns sur les autres : ce fracas effroyable vous fait sentir qu'il n'y a rien de solide parmi les hommes, et que l'inconstance et l'agitation est le propre partage des choses humaines.
1 « Ces vérités fondamentales... que, etc. «Latinisme, proposition liée à un substantif renfermant la force du verbe. On dirait communément ers vérités, savoir, que.—*« Qu'il leur en présente. » En, c'est-à-dire, qu'il leur présente de le faire, de prêter la main, etc. Il y a là une ellipse qui va jusqu'à l'obscurité. — 3 «Mais cette suite des empires, etc.» L'auteur prouve par un second argument l'utilité de l'histoire, spécialement pour les princes. — • Is'otez cette expression hardie, en voyant mourir les royaumes. Elle est ménagée par ce qui précède, en voyant mourir les rois, et forme une belle et juste antithèse.— 5 « Et tomber, pour ainsi dire, etc. » Pensées e-t images pleines de force : on remarquera surtout la sobriété de -ce style ; il serait facile de le traduire en style moderne : et tombant amoncelés les uns sur les autres, se précipiter dans un abîme, où les flots tumultueux des générations se suivent, se choquent, s'engloutissent, etc. Mais les images trop développées; trop multipliées, rendent la pensée moins nette* et n'ont qu'un éclai inati'.o